Ann. xv
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aristocratie romaine avaient embrassé la religion nouvelle. Il a trouvé , dans les cimetières chrétiens de l’époque de Marc-Aurèle et des Sévère, les noms des Cornelii, des Pomponii, des Cæcilii \ et il se croit autorisé par certains indices à penser que ce mouvement qui entraînait quelques grandes familles de Rome vers l’Évangile avait commencé plus tôt. Si ses conjectures sont véritables, il faut en conclure que le Christianisme était au Ier siècle moins inconnu des riches et des lettrés qu’on fie le pense. Il n’est donc pas tout à fait impossible que Sénèque en ait entendu parler, qu’il ait voulu le connaître, qu’un hasard l’ait rapproché de celui qui en a été le plus éloquent apôtre. Ce ne sont encore là que des conjectures; tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elles ne sont pas aussi invraisemblables qu’on l’a prétendu ; mais il faut attendre, pour y croire, que des témoignages précis en aient démontré la vérité.
Ainsi, sur cette première question qui consiste à se demander si Sénèque a connu saint Paul, on doit dire qu on ne sait rien de positif, que les arguments donnés des deux cotés ne suffisent pas pour qu’on se prononce, et que, quoiqu’il soit beaucoup plus probable qu’ils sont demeurés étrangers l’un à l’autre, on ne peut, jusqu’à présent, rien affirmer avec une entière certitude
1 On a même découvert à, Ostie la tombe d’un Annceus Paulin Petrus, qui était peut-être un affranchi de la famille de Sénèque et qui devait être très-probablement chrétien. (De Rossi, Bull., 18G7, p. 6 et sq.) >s.
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Sénèque a-t-il emprunté ses doctrines à saint Paul? — Éclectisme des Sénèque. — Ses irrésolutions sur la natura de Dieu et de l'âme — Conclusions qu’on en tire. — Réponse à ces conclusions. Peut-on voir dans les écrits de Sénèque à quel moment il a connu le Christianisme? — Les ressemblances qu’on signale entre ses doctrines et celles de l’Église sont-elles aussi réelles qu on le suppose? — De quelle manière on peut expliquer ces ressemblances.
Cette question est après tout secondaire : ce qu il importe vraiment de savoir, ce n’est pas si Sénèque et saint Paul se sont rencontrés, mais si le philosophe a profité des doctrines de l’apôtre. Ici nous ne marchons plus dans les ténèbres, et nous pouvons sortir des conjectures. La vie des deux illustres contemporains nous échappe souvent, mais leurs opinions nous sont bien connues. Nous avons les épîtres de Paul, nous pouvons les comparer aux écrits de Sénèque et voir ce qui chez eux ressemble ou diffère. La vérité doit sortir de cette comparaison.
Il n’y a personne assurément qui ose affirmer que la philosophie de Sénèque soit entièrement chrétienne : ses ouvrages donneraient à cette assertion un démenti trop formel. On se contente de prétendre qu’elle touche par moments au Christianisme, ce qu’il n’est guère possible de nier. 11 est vrai qu’on ne peut pas nier non plus que, s’il s’en rapproche quelquefois, il s’en éloigne aussi tressouvent. Sénèque ne semble pas tenir beaucoup a s’accorder avec lui-même et à rester fidèle à sa doctrine, pien qu’il aime à mettre à ses opinions l’étiquette du stoïcisme, il se place volontiers sur la limite de toutes
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les écoles et ne paraît pas avoir de scrupules à passer de l’une à l’autre1. « Je ne suis asservi à personne, nous dit-il ; je veux garder mon indépendance2. » Cette liberté d allures avait été de tout temps une habitude des philosophes romains, mais on la pratiquait alors plus que jamais, et les opinions semblaient se mêler dans un éclectisme sympathique, comme pour réunir au dernier moment toutes les forces de la vieille philosophie contre l’ennemi nouveau qui allait la vaincre. Il a d’ailleurs une raison particulière pour flotter ainsi entre les systèmes différents. Comme il ne s’occupe presque que de morale et que sa sagesse cherche surtout à être pratique, c’està-dire à s’appliquer aux circonstances, elle change aisément avec elles. Quand il veut guérir un malade, il ne lui propose que des remèdes appropriés à la nature de son mal : par exemple, il conseille la retraite à ceux qui s’épuisent à poursuivre les honneurs, tandis qu’il pousse à la vie active les âmes faibles qui ne peuvent pas supporter la retraite. De plus, cette importance exclusive qu’il accorde à la morale fait que le reste le touche peu. Il n est pas tout à fait juste de dire que, sur les questions les plus graves, comme la nature de Dieu et de lame, il soit tantôt stoïcien et tantôt platonicien ; en somme, il est indifférent3; son seul souci, il ne s’en cache pas, est de
1. Epist., 2, 5 : soleo enirn et in aliéna castra transire. — 2. Epist ., 45, 4 : non enirn me cuiquam emancipavi; nullius nomen fero. Voyez aussi De vita beata, 3, et De otio, 3, 1. M. Zeller (Philos, der Gnechen, m, 1, p. 628) ne veut pas, malgré ces aveux, que Sénèque ait ete tout a fait un éclectique. Il s’est avancé, dit-il, jusqu’aux limites extrêmes du stoïcisme, mais il ne les a pas franchies. Depuis Posidomus, le Portique s’était entièrement renouvelé, et M. Zeller pense que, sur aucun point important, Sénèque ne s’est séparé de ce stoïcisme nouveau. Gela revient à dire que, s’il n’est pas éclectique lui-même, il appartient à une école qui l’est devenue. — 3. Voyez un exemple de cette indilléronce, Consol. ad Helv., 8, 3.
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tirer de ces opinions des conséquences pratiques *. Aussi se préoccupe-t-il surtout de les présenter par les côtés qui peuvent être les plus profitables aux mœurs; pour être utile, il n’hésitera pas, s’il le faut, à renoncer aux doctrines les plus chères de sa secte. On sait que le dieu des stoïciens n’est pas, comme celui de Platon et d’Aris tote, un principe séparé de la matière et en dehors du monde, qu’au contraire il se confond avec la nature. Tant que Sénèque reste sur les hauteurs de la spéculation philosophique, il s’exprime à ce sujet comme un stoïcien rigoureux. Dieu, pour lui, « c’est la force divine qui anime le monde », ou plutôt c’est le monde même : c Voulez-vous l’appeler la Nature, vous n’aurez pas tort 2. » C’est le Destin, c’est la Fortune, « c’est la série immuable des causes qui s’enchaînent », c’est l’âme de l’univers. Quid est Deus? mens universi3. Nous voilà aussi loin que possible de l’Homme-Dieu, dont l’image vivante enflammait les martyrs. Mais ailleurs il s’en rapproche davantage. Quand il n’est plus un philosophe spéculatif, et qu’il veut simplement consoler un homme qui souffre et donner du cœur aux désespérés, il comprend qu’il n’y a rien à tirer des froides abstractions du stoïcisme ; il se trouve alors entraîné à se représenter Dieu comme un être compatissant qui écoute la voix de ses. créatures, qui les plaint et les exauce. C’est ainsi que, malgré certains principes et certaines tendances, ses ouvrages ont le plus souvent une couleur religieuse très-prononcée. Il attribue quelque part à la philosophie la mission « d arracher l’homme à la terre pour le diriger vers le ciel 4 ». La première de toutes les vertus est, selon lui, de se livrer à Dieu5; il veut qu’on reconnaisse sa présence
1. Epist., 58, 26. — 2. Qucest. nat., u, 45. — 3. Quœst.uat., prol, 13. De benef., iv, 7. — 4. Epist., 65, 16. - 5. Epist., 107, 12 : hie est magnus animus qui.se Deo tradidit.