‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 32 sur 98 · Macrobe, Sat., I · texte numérisé non relu

Macrobe, Sat., I

LA THÉQLOGJK fiOMAINË.

des Saliens ; mais il paraît qu’on en avait tellement perdu le sens de son temps, qu’il ne lui fut pas possible de bien l’expliquer l. Pour arriver à se rendre compte de la valeur des mots, il est bon de connaître les usages qu’ils désignent. C’est ainsi que les grammairiens furent amenés par leurs travaux philologiques à s’occuper du culte et qu’ils finirent par embrasser la religion tout entière. Ils avaient à leur service non-seulement les livres sacerdotaux de Rome, mais aussi ceux de l’Étrurie. Ces livres, qui exercèrent une grande influence sur la religion romaine, furent traduits en latin et commentés par toute une école savante 2. Ils se composaient surtout, comme ceux de Rome, de préceptes minutieux sur la façon de prier les dieux ; ils enseignaient « quels jours, par quelles victimes, dans quels temples il fallait leur faire des sacrifices3», et quels sont les signes qu’ils nous donnent de leur volonté dans les phénomènes naturels. Mais les fragments qui en restent nous montrent qu’à tout ce détail de pratiques pieuses il se joignait quelquefois des vues plus élevées. Les Étrusques avaient essayé de mettre dans leur vaste Panthéon une certaine hiérarchie : à côté du Dieu suprême ils établissaient un double conseil de divinités puissantes. Ce n’est, disaient-ils, qu’après avoir pris l’avis des Di superiores et involuti que Jupiter se permet de lancer sur la terre les foudres qui détruisent et qui tuent *. Ils avaient été frappés aussi de la difficulté d’accorder ensemble la puissance et la liberté des dieux avec la notion d’une destinée immuable et souveraine. S’il est vrai que

1. Varron, De ling. lat., vu, 2. — 2. Servius (Æn., I, 2) cite une phrase d’une de ces traductions. Parmi ceux qui les commentèrent on connaît Cæcina et Tarquitius Priscus, mentionnés par Macrobe , Julius Aquila etUmbricius Melior, qui sont cités par Pline. — 3. Tite- Live, 1 , 20 : quibus hostiis, quibus diebus, ad quæ templa sacra fièrent. — 4. Sénèque, Quœst. nat., n, 41.

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le destin soit le maître de tout et que rien ne puisse changer ses arrêts, si tout ce qui arrive aux hommes est fixé d’avance par une loi fatale, les dieux ne peuvent leur accorder aucune faveur et il devient inutile de leur adresser des prières ou de leur faire des sacrifices. Pour sortir de cet embarras et sauver autant qu’on le pouvait la puissance des dieux, les théologiens de l’Étrurie avaient admis qu’il est possible de différer de dix ans l’accomplissement des destinées 1 : c’est toujours un répit, et il n’est pas sans intérêt de prier les dieux pour obtenir dix ans de plus de prospérité ou de vie. Après les Étrusques, Rome connut les Grecs. Les savants de la Grèce à qui ces études religieuses plaisaient beaucoup, et qui s’étaient déjà fort occupés des cultes de leur pays, s’exercèrent aussi sur celui des Romains 2. La lecture de Denys d’Halicarnasse permet de soupçonner quel esprit ils durent apporter à ce travail. Il est probable qu’ils insistaient beaucoup sur les ressemblances réelles et qu’ils inventaient au besoin des ressemblances imaginaires entre les usages religieux des Romains et les leurs. Il plaisait à leur vanité de prendre ainsi une sorte de revanche de leur défaite, de faire croire que ce peuple qui les avait soumis leur devait tout et qu’il tenait d’eux sa religion aussi bien que sa littérature. On est surpris que les Romains aient été si complaisants pour des opinions qui auraient dû blesser leur patriotisme. Ils apportaient dans ces travaux religieux une abnégation qu’il n’est pas aisé de comprendre. Jamais ils n’ont réclamé avec assez d’énergie en faveur de l’originalité de leur culte ; ballottés sans cesse entre les systèmes des Étrusques et ceux des Grecs,

l. Serv., Æn., vin, 398. — 2. Quelques-uns de ces Grecs qui s’éf aient occupés des légendes religieuses de l’Italie sont cités par Plutarque ( Qucest . rom., et Paraît.).

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ils ne faisaient aucune difficulté de reconnaître que leurs croyances les plus anciennes n’étaient qu’un emprunt de l'étranger, et ils étaient toujours prêts à en dénaturer le caractère véritable pour les plier aux théories de ceux qu’ils regardaient comme leurs maîtres L

Si l’étude des théologies étrusques et grecques égara plus d’une fois les savants romains, il faut reconnaître aussi qu’elle donna une grande impulsion à leurs recherches. Il y avait à Rome, vers la fin de la république, toute une école de théologie savante dont Yarron était la gloire. Le mouvement se continue sous l’empire dans la même direction. Le jurisconsulte Trebatius Testa, i’ami de Cicéron et de César, le grammairien Verrius Flaccus, dans son livre sur Saturne, étudient les anciennes pratiques religieuses des Romains ; les deux illustres rivaux, AteiusCapito et Antistius Labeo, commentent avec ardeur le droit pontifical ; Hygin, le bibliothécaire d’Auguste, et son disciple Julius Modestus, s’occupent des dieux et des fériés; Masurius Sabinus, sous Néron, écrit un ouvrage célèbre sur les fastes; sous la dynastie des Sévères, Sammonius Serenus recueille encore pieusement, dans son traité des choses cachées ( Rerum reconditarum libri ) , les plus vieilles formules des rituels. C’est ainsi que la tradition de Varron et de son grand ouvrage des Antiquités sacrées s’est perpétuée jusqu’à la fin chez les jurisconsultes et les grammairiens de l’empire.

De toute cefte école il ne nous reste presque rien, et c’est un grand dommage. Sans doute il lui est arrivé plus

L Voyez, par exemple, avec quelle facilité ils se sont laissé convaincre que les Pénates, les dieux les plus romarins de tous, n’étaient pas différents des grands dieux de l’Étrurie qui forment le conseil de Jupiter, ou qu’il faut les confondre avec les Curètes de la Crète ou les Dactyles de Samothrace. Arnobe, ni, 40 et 41. Macrobe, Sat. ni, 4, 7. Servius, Æn-, ni, 148.

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d’une fois de se tromper grossièrement; mais il faut avouer aussi qu’elle avait entrepris un travail très-difficile. Cette antiquité religieuse qu’elle essayait d’éclaircir était pleine d’obscurités. Quand les vieilles divinités de Rome ne s’étaient pas précisées en se confondant avec quelque dieu grec, elles échappaient très-souvent à toutes les prises de la critique. Qui pouvait dire au juste ce qu’était cette Dea Dia si fêtée par les Arvales? On ne connaissait pas mieux la divinité en l’honneur de laquelle les Luperques accomplissaient tous les ans, au mois de février, leurs étranges cérémonies1. Reconnaissons que les savants romains firent de leur mieux pour se diriger au milieu de ces ténèbres. Lorsqu’ils ignoraient la nature véritable d’un de ces dieux antiques et qu’ils voulaient la savoir, ils cherchaient d’abord à découvrir l’étymologie du nom qu’on lui donnait ; ils ne négligeaient pas d’examiner le costume sous lequel l’antiquité l’avait représenté : l’arc ou l’épée qu’il tenait dans la main, la couronne qu’il portait sur la tête, leur fournissaient des renseignements utiles sur ses attributions. Si les rituels romains ne pouvaient rien leur apprendre, ils s’adressaient à ceux des pays voisins dont la religion avait la même origine que celle de Rome, ils consultaient les livres sacrés de Préneste ou de Tibur2. Il n’y avait véritablement pas .autre chose à faire ; cette méthode est en somme la même dont la science se sert aujourd’hui et qui a produit de si beaux résultats. Malheureusement, si la méthode était juste, elle fut d’ordinaire mal appliquée : les étymologies étaient souvent ridicules, les recherches

1. Serv., Æn., vin, 34-3. — 2. Les débris de ce travail théologique se retrouvent épars dans Servius et dans Macrobe ; c’est avec les citations qu’ils font des anciens grammairiens qu’on peut rccHistituer la méthode dont ces grammairiens se servaient.

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faites sans critique , les documents entassés au hasard. Mais les erreurs qu’a commises cette école de théologie savante ne doivent pas faire oublier les services qu’elle a rendus. Sa plus grande originalité est de s’être développée en dehors de tout esprit sacerdotal. Elle n’est ni dévote, ni même croyante. La seule passion qui l’anime, avec la curiosité, c’est le patriotisme. Elle croit servir la patrie en étudiant la religion nationale, mais cette religion lui est au fond assez indifférente. Je ne crois pas qu’on trouve ailleurs une théologie qui fasse aussi bon marché des croyances qu’elle entreprend d’expliquer et prenne moins les intérêts des divinités dont elle s’occupe. Les jurisconsultes ne séparent si soigneusement le sacré du profane que pour restreindre la part que les dieux s étaient faite dans les biens de la terre. Us emploient toutes les subtilités de leur art à rendre l’obligation du repos plus légère, à trouver des subterfuges qui permettent de jouir paisiblement d’un héritage sans accomplir les sacrifices que la loi religieuse imposait aux héritiers ( hœreditas sine sacns). Varron professe que la îeligion est une institution des politiques, et il ajoute que cette institution ne leur fait pas grand honneur. 11 en voit les défauts et il les montre; s’il l'a défend, ce n’est pas qu’il la trouve bonne, mais elle est utile : èn vrai Romain, il fait tout céder à cette considération l. La vérité a ses droits, sans doute, mais il ne convient pas toujours de la dire au peuple, et il n’est pas mauvais qu’il soit quelquefois trompé , expedit komines falli in religione \ 11 faut avouer que les théologiens ne parlent pas

1. Il est si rempli de cette préoccupation de l’utile, qu’il l’attribue aux anciens Romains eux-mêmes. Sait-on pourquoi ils ont construit des temples? C’est, selon lui, poùr empêcher les maisons d’être contiguës, ce qui favorise beaucoup les incendies. Serv., Æn., u, 512. — 2. S. Aug. , Dr civ. Dei, iv, 27.

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ainsi d’ordinaire; c’est ce qui explique comment cette école de théologie a pu fleurir et arriver à son plus grand éclat dans un temps d’indifférence et d’incrédulité. Varron a trouvé ses contemporains sceptiques et ne les a pas rendus croyants. Ses ouvrages n’étaient pas de nature à les convertir ; s’ils inspiraient un grand respect pour les institutions du passé, ils apprenaient à n’y être fidèle que pour la forme, à les examiner sans scrupule et à en parler librement quand on se trouvait entre gens du monde. Ils ont eu, en somme, pour résultat d’éveiller chez les esprits curieux le goût des recherches religieuses ; ils ont formé une génération de gens habitués à discuter leurs croyances, et qui, ne voulant plus s’en tenir sur elles « à ce que leur avaient dit leur père et leur mère 1 », se trouvaient mieux disposés à écouter ce qu’en disaient les philosophes.

Systèmes imaginés par les philosophes pour interpréter les religions populaires. — L’évhémérisme. — Pourquoi il est bien accueilli des Romains. — École stoïcienne. — Efforts qu’elle fait pour se répandre. — De quelle manière elle accepte les dieux et les légendes de la mythologie. — Affinités naturelles de la théologie des stoïciens et de la religion romaine. — Son succès à Rome pendant tout l’empire.

Quelque intéressante que soient pour nous les travaux entrepris par ces historiens, ces jurisconsultes, ces érudits de toute sorte, à Rome comme en Grèce, la véritable théologie ne dut sa naissance qu’aux philosophes. La

ï. Apulée, De matjia , 39 : de diis immortalibus patri et matri çredere.

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philosophie s’était de bonne heure appliquée aux religions populaires; qu’elle fût bien ou mal disposée pour elles, elle voulait les connaître, et, pour y arriver plus sûrement, elle chercha d’abord à résoudre le problème de leur origine. D’où venaient tous ces dieux qu adorait la foule? Qui les avait d’abord imaginés? Où avait-on pris les éléments des récits qu’on faisait sur eux ? Questions délicates et obscures, auxquelles chaque école répondait à sa manière.

L’un des plus anciens systèmes inventés pour rendre compte de la naissance des dieux et de leurs légendes fut celui qu’on appela l’évhémérisme. Évhémère, qui lui donna son nom, n’en était pas véritablement le créateur, mais il l’avait répandu dans un ouvrage d’une lecture agréable et qui fut très-populaire. C’était un roman où il racontait qu’ayant reçu de Cassandre, roi de Macédoine, une mission officielle, il s’était embarqué dans un port de l’Arabie Heureuse et que le vent l’avait poussé vers une île inconnue, d’une fertilité merveilleuse. Au milieu de l’île s’élevait le temple de Jupiter Triphylien, orné d’admirables sculptures et rempli d’offrandes entassées par la piété des fidèles. Ce qu’il renfermait de plus curieux, c’était une colonne d’or toute couverte d’inscriptions en caractères hiéroglyphiques comme ceux de l’Égypte. Évhémère> se les étant fait expliquer par les prêtres, fut très-surpris de voir qu’elles contenaient l’histoire d’anciens rois du pays, et que ces rois n’étaient autres que les dieux qu’on adorait dans tout l’univers. Ce sont ces récits qu’Évhémère était censé transcrire dans son ouvrage. Il prétendait y montrer que tous les dieux avaient commencé par être des hommes auxquels, de gré ou de force, on avait décerné l’apothéose. Jupiter est un conquérant qui, pour s’assurer de l’obéissance des peuples vaincus, s’en était fait adorer; Saturne, un

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roi trop débonnaire, qui s’est laissé détrôner par ses enfants; Uranus, un prince très-savant en astronomie, qu’on a fini par confondre avec ce ciel qui était l’objet de ses études, etc. Toute la mythologie était ainsi expliquée ou travestie. Évhémère prenait plaisir à réduire les dieux de l’Olympe et les personnages des légendes aux proportions les plus vulgaires. Cadmus devenait un cuisinier du roi de Sidon, qui s’était sauvé avec une joueuse de flûte; Vénus n’était plus qu’une prostituée ordinaire <c qui força les femmes de Cypre à trafiquer comme elle de leur beauté, pour qu’on ne pût pas dire qu’elle était seule impudique et libertine 1 ».

L’évhémérisme, qui fit une grande fortune en Grèce, obtint aussi beaucoup de succès chez les Romains. Il devait leur plaire par sa simplicité et cette apparence de précision historique qu’il recherche. Ce qu’il y a de prosaïque et de grossier n’était pas fait pour choquer des gens qui avaient si peu de goût naturel pour la poésie. Ils ne parurent même pas s’apercevoir des dangers qu’il faisait courir au sentiment religieux. Comme ils étaient tout à fait détachés des dogmes et peu soucieux des légendes, ce qu’on racontait des dieux leur était assez indifférent, pourvu que le culte n’en reçût aucune atteinte. C’est sans doute sous l’influence de l’évhémérisme qu’on fit de Picus, de Faunus, de Saturne, de Janus, de toutes ces divinités obscures de l’Italie, des princes qui avaient régné sur le Latium, qu’on les unit entre eux par des liens de parenté ou d’affection , et qu’on leur créa toute une histoire. Ennius, qui fut en toute chose un grand initiateur, traduisit le roman d’Évhémère; dès lors le système fut tout à fait connu des

t. Voyez, sur le romail d’Évhémère, Chassang, Histoire du roman ,

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Romains et, à ce qu’il semble,, accepté d’eux sans contestation. Caton, parlant d’Acca Larentia, une de ces déesses dans lesquelles on avait personnifié la profondeur féconde de la terre qui reçoit les semences et les fait germer, nous raconte avec le plus grand sérieux que c’était une courtisane qui avait bien réussi dans son commerce, et qu’elle laissa son héritage au peuple romain1. Il sait de quels domaines se composait sa fortune et les énumère ; il ajoute qu’en reconnaissance on lui éleva un tombeau magnifique et qu’on l’honora par des fêtes qui se renouvelaient tous les ans. La même tendance évhémériste domina dans toute l’histoire primitive de Rome telle que l’imaginèrent les premiers chroniqueurs; tout y prit un air incroyable de précision; on ne parut pas distinguer les fables les plus merveilleuses des récits les plus certains, et l’histoire de Romulus et de ses successeurs y fut racontée du même ton que celle des guerres puniques *. Le grand savant Yarron avait aussi accepté beaucoup de ces fables d’Évhémère , quoiqu’il inclinât plutôt vers d autres explications. C est ainsi que, pour rendre compte de l’apparition des géants après le déluge, il racontait que les hommes, efi'rayés par l’approche des eaux, s’étaient réfugiés sur les montagnes; les plus pressés avaient pris les meilleures places. Gomme ils s’étaient établis le plus haut, ils parurent les plus grands. Ils vainquirent les

1. Macrobe, Sat., I, 10, 16. — 2. 11 semble que les livres pontificaux eux-mêmes ne se soient pas préservés tout à fait de cette influence.. La légende rapportait que Picus, un ancien dieu ou un ancien roi du Latium, avait été aimé de Circé et qu’il l’avait dédaignée ; pour se venger, l’enchanteresse le changea en l’oiseau qui porte son nom et que les Italiens regardaient comme un oiseau prophétique. Les pontifes, qui voulaient rendre cette histoire plus vraisemblable, disaient que Picus était un augure qui avait chez lui un pic qui lui révélait l’avenir : de là était venue la confusion. Serv Æn., vu, 9, 10. ’’

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autres, grâce à leur position, et les vaincus les adorèrent l.

Il n’était pourtant pas possible que ce succès de l’évhémérisme se soutînt toujours. A mesure que la société se rapprochait de la religion, il lui devenait difficile de se contenter de cette façon de comprendre l’origine des dieux qui détruisait tout le charme de la mythologie et mettait à la place de ces fables poétiques qui avaient enchanté tant de générations un réalisme grossier. Les âmes religieuses se tournèrent alors vers un autre système qui pouvait mieux s’accorder avec la piété véritable : c’était celui qu’avaient imaginé les stoïciens.

On se fait quelquefois de la doctrine stoïcienne une opinion qui n’est pas tout à fait exacte. On la juge d’après la sévérité de ses principes, qui paraissent convenir à si peu de personnes, ou l’attitude hautaine de ses sages, et l’on suppose que c’était une philosophie aristocratique qui ne s’adressait qu’à l’élite de l’humanité; en regardant de plus près, on trouve au contraire qu’elle a fait beaucoup d’efforts pour se répandre. Elle a été plus avide de popularité qu’on ne le croit ; elle n’a pas dédaigné la conquête des plus humbles et s’est mise à leur portée. Sa morale pouvait rebuter d’abord par son austérité : elle l’enseigne dans de petits livres remplis de fables et de récits dramatiques. Sa doctrine était souvent embrouillée, obscure : elle cherche à la rendre vivante par des allégories et des exemples, en choisissant ses héros parmi ces personnages légendaires que tout le monde connaît. Elle est animée surtout d’une ardeur singulière de prosélytisme. Ses sages, suivant une expression piquante de Cicéron, « cherchent partout de l’ouvrage 2 ». Ils ne prêchent plus seulement la vertu, comme autrefois, dans les

t Serv , Æn.t ni, 578. — 2. Tusc ., ni, 34.

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maisons des riches; ils parlent aux ignorants, ils vivent au milieu de la foule. Horace les dépeint courant les rues, se baignant avec les pauvres, forcés d’écarter avec leur bâton les enfants qui les poursuivent1. On les rencontre partout : un négociant ruiné qui va se jeter à l’eau en trouve un tout à point au bord du Tibre qui lui démontre qu’il a tort de se tuer2. Ils s’adressent à tout le monde : dans la maison de Crispinus, une des lumières de la secte , le portier lui-même est stoïcien, et il se charge d’endoctriner les esclaves du voisinage 3. Mais ce qui montre plus encore que toutes ces plaisanteries d’Horace le désir qu’éprouvaient les stoïciens d’attirer à eux le peuple et les concessions qu’ils étaient prêts à lui faire dans l’espoir de le gagner, c’est la peine qu’ils se sont donnée pour accorder la philosophie avec les religions populaires.

On a fait remarquer avec raison que ce travail était rendu plus facile au stoïcisme par ses doctrines mêmes. Elles se résument, comme on sait, dans un panthéisme naturaliste 4 5 : « Nos amis, disait Sénèque, pensent qu’il n’y a dans la nature que deux principes : la matière et la cause. La matière est de soi inerte et ne peut rien produire sans recevoir du dehors une impulsion. La cause, c’est-à-dire la raison, donne une forme à la matière, la dirige comme elle veut, et tire d’elle les œuvres les plus variées B. » Cette cause qui anime le monde et le rend fécond, pour les stoïciens, c’est Dieu. Ils se le figurent d’ordinaire comme un feu subtil, ou plutôt, selon leurs expressions, « comme un feu artiste qui marche par une

1. Horace, Sut., i, 3, 134. — 2. Hor., Sat., n, 3, 35. — 3. Hor.,

Sut., a, 7, 45. — 4. Voyez, sur ccs doctrines des stoïciens, le travail

de M. Ravaisson dans les Mémoires de l'Acad. des Inscr., nouvelia

série, xxi (1857), et Zellcr, Pliilas der Grieclien, ni, 1, 288 et sq. —

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