‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 37 sur 98 · Epist., i, 13. — 2. Epist · texte numérisé non relu

Epist., i, 13. — 2. Epist

mait toute sa vie. Les hommes les plus graves encourageaient par leur présence ces exhibitions de parole1, et Pline déclarait de la meilleure foi du monde qu’il n’y a rien de plus heureux que de faire encore dans sa vieillesse ce qu’on a fait dans ses premières années2. C’est le commencement de cette génération prétentieuse et pédante dont Fronton fut l’idole. On la voit naître dans les lettres de Pline; elle arrive à sa maturité dans celles de Marc-Aurèle et de son maître.

La correspondance de Pline nous montre encore combien on est alors religieux et à quels excès de crédulité la dévotion est capable de se laisser entraîner. Malgré le goût que cette société professe pour la philosophie, elle ne résiste pas au courant de plus en plus fort des opinions populaires. Il faut qu’il soit bien difficile de leur échapper pour qu elles aient pris un tel empire sur un monde si spirituel et si éclairé. On ne revient pas de sa surprise quand on voit que c’est précisément à partir de l’époque où Cicéron a écrit son traité De la divination , que la croyance au merveilleux semble être devenue plus vive; rien en vérité ne montre mieux l’impuissance des grands hommes quand ils prétendent s’opposer à leur siècle et en changer la direction. Horace aussi voulait que le sage se moquât des songes, des miracles, des devins et des magiciens3; mais il ne fut guère écouté : après lui, les miracles et les songes obtiennent plus de crédit que jamais, et les sages y ajoutent foi comme les autres. Il était mort à peine depuis quelques années, quand un homme qui avait par moments du génie, Manilius, écrivit ce poème étrange sur l’astrologie, si plein d’enthousiasme et de sincérité, et qui rappelle quelquefois l’ardente conviction de Lucrèce. Sous Tibère, les devins de tous

i, Epist., vi, 6. — 2. Epist., ii,3, 6. — 3. Iloraca, Epist., Il, 2, 208.

les pays affluent à Rome; on les poursuit, on les emprisonne, on les exile, on les bat de verges hors de l’enceinte, on les précipite du haut de la roche Tarpéienne l, mais on n’arrive pas à les détruire. « C’est une race d’hommes, dit Tacite, qui trahit toutes les puissances, qui trompe toutes les ambitions, et qui, toujours chassée de Rome, parvient à s’y maintenir toujours2. » La persécution ne fit que les rendre plus importants. On rechercha de préférence ceux qui avaient été mis en prison. « Si l’un d’eux avait manqué périr, s’il avait porté de lourdes chaînes, s’il revenait à moitié mort du rocher de Sériphe », il était sûr de faire plus de dupes et personne ne mettait en doute ses oracles3. C’était un crime capital de les consulter, mais on supportait avec tant d’impatience la domination du maître, on était si las du présent, si avide et si curieux de l’avenir, que, pour l’apercevoir un moment, même en rêve, on risquait sa vie. Les devins deviennent alors si nécessaires à tout le monde, que le prince même, qui les déteste et les proscrit, a le sien qui ne le quitte pas, devant lequel il tremble et qu’il fait trembler à son tour4. Mais ce qui obtient plus de vogue encore que la divination, c’est la magie. Le talent du devin se borne à reconnaître à certains signes la volonté divine et les arrêts du destin ; il prévoit l’avenir et l’annonce, mais il ne change pas ce qui doit être. Le magicien possède des secrets qui obligent la nature et les dieux à lui obéir. 11 arrête le cours des fleuves, il force la lune à se voiler, le soleil à suspendre ou à précipiter sa marche; surtout il ressuscite les morts et les consulte. Interroger un mort est le plus ardent de tous les désirs qui travaillent cette génération inquiète. Sous Tibère,

1. Tacite, Ann., il, 2. — 2. Hist., i, 22. — 3. Juv., vi, 562. - 4. Tac., Ann., vi, 21.

on fit un crime à Scribonius Libo de l’avoir tenté *. Néron aussi l’essaya, et Pline fait remarquer qu’il était plus en mesure que personne d’y réussir : le roi d’Arménie, Tiridate, lui avait amené les magiciens les plus habiles de l’Orient, et il était aisé à un prince qui avait le monde à ses pieds de se procurer tout ce qui était nécessaire pour ces sacrifices2. Vers le même temps, Lucain, qui aimait à flatter le goût du public, décrivit dans son poème une de ces évocations funèbres. On y trouve une magicienne qui se jette sur les mourants et les achève en feignant de leur donner le dernier baiser, qui murmure à leur oreille, pendant qu’ils expirent, les ordres qu’elle veut envoyer aux enfers, qui déterre les cadavres et fait sortir leurs yeux de leurs orbites glacés, qui avec les dents coupe la corde des pendus, qui arrache des lambeaux de chair aux crucifiés, et qui force les morts à lui répondre3. Ce sont déjà les mêmes fantaisies lugubres qui feront frissonner tout le moyen âge. L’imagination se complaisait à ces tableaux effrayants et merveilleux; les romans que nous avons conservés de cette époque en sont remplis. Pétrone raconte avec grand plaisir des histoires de loup-garou4. Au début des Métamorphoses, Apulée amène son héros, qui est jeune et crédule, dans le pays des enchantements, en Thessalie. On lui fait des récits de prodiges qu’il écoute avidement; on lui parle d’une magicienne qui a changé son amant en castor, un cabaretier en grenouille et un avocat en bélier. Ému de ce qu’il vient d’entendre, il jette sur tout ce qu il voit des regards curieux et effrayés. Les arbres, les rochers, lui paraissent avoir des formes étranges; il se demande si ce n’est pas du sang qui coule des fori-

1. Tacite, Ann., ii, 28. — 2. Pline, üist. nal., xxx, 1, 5. - 3. Phars., vi, 438 et sq. — 4. Pétrone, Sal., 62.

taines ; il lui semble que les statues vont marcher et les murailles prendre la parole ; il écoute s’il ne descend pas des voix du ciel pour révéler l’avenir aux hommes l. Ces romans étaient faits pour la société la plus distinguée de ce temps; le succès qu’ils y ont obtenu nous montre de quels fantômes les imaginations étaient obsédées.

Ces dispositions sont alors celles de tout \e monde; Tacite lui-même n’y a pas tout à fait échappé. On a remarqué que, dans ses croyances religieuses, il flotte sans cesse entre les doctrines élevées des philosophes et les préjugés de la foule. Au moment même où il semble approuver les Juifs de ne reconnaître qu’un Dieu et de ne point lui élever de statues, il reproche comme un crime à ceux qui adoptaient ces opinions d’abandonner la religion de leur pays2. 11 se contredit à chaque instant, et rien n’est plus difficile que de savoir vraiment ce qu’il pense. Ici il semble être un sceptique déterminé : il laisse entendre que les dieux ne s’occupent pas du monde et que le bien et le mal leur sont indifférents3 ; ailleurs il paraît être un croyant résolu, et n’est pas éloigné d’approuver ceux qui disent, au sujet des légendes sacrées, « qu’il est plus respectueux de croire que de chercher à savoir4». Sur les devins et les magiciens, mêmes hésitations : tantôt l’astrologie est une superstition5, et tantôt c’est un art6. Il hésite quelquefois à rapporter les prodiges qu’on raconte, il fait remarquer avec quelque malice que c’est quand on est le plus effrayé qu’on en observe le plus7. Dans le sac de Crémone, un seul temple, celui de Méphitis, est resté debout : est-ce un miracle ? Tacite ne se prononce pas : « Il dut son salut, nous dit-il, soit

t. Apulée, Mélam., u, 1. — 1. Hist., v, 5. — 3. Ann., xvi, 33. — 4. Germ., 34. — 5. Hist., u, 78. — 6. Ann., îv, 58. — 7. Hist.,

à sa situation, soit à la puissance de la déesse*. » Entre les deux explications on est libre de choisir. Mais d’ordinaire il est plus complaisant pour la crédulité publique. Il veut bien reconnaître qu « ’il ne faut pas trop chercher le merveilleux dans un ouvrage grave » ; mais il ajoute que « quand des traditions sont accréditées et acceptées de tout le monde, il n’ose pas les traiter de fables2 ». Sous ce prétexte il ne nous fait plus grâce d’aucun prodige. Il nous raconte même très-sérieusement que Vespasien a guéri un paralytique et un aveugle dans le temple de Sérapis : comment en douter? «Des témoins oculaires l’affirment, quand ils n’ont plus d’intérêt à mentir3. » Si Tacite, un des fermes esprits de cette génération, témoigne tant de confiance dans ces histoires fabuleuses, il est aisé de comprendre à quels excès de crédulité se laissaient entraîner les autres. Pline écrit une longue lettre au savant Sura pour avoir son avis sur la croyance que méritent les apparitions. Quoiqu’il ait l’air d’hésiter, on voit bien qu’il est tout à fait convaincu, et il raconte avec le plus grand sérieux des histoires de revenants qui lui semblent tout à fait certaines*. On a été très-choqué du soin que prend Suétone de mentionner dans ses biographies tous les prodiges plus ou moins étranges qui annoncent les grands événements; ce n’est pas, comme on pourrait le supposer, une simple curiosité d’érudit qui le pousse à les recueillir et à les rapporter, il y croit pour son compte. Il était au moins aussi superstitieux dans sa vie que dans ses ouvrages. Il écrivit un jour à Pline, qui était son avocat, d’obtenir un délai dans une affaire qu’il poursuivait devant les centumvirs, parce qu’un songe

1. Hist., m, 33 : loco seu numine defensum. — 2. Hist., ii, 50 : Ul conquirere fabulosa et fictis oblectare legentium animos procul gravitate ampli operis crediderim, itu vulgatis traditisque demere fidem non ausim. — 3. Hist., iv, 81. — 4.' Epist., vu, 27.

l’avait épouvanté sur le succès de l'entreprise1. Cette société était fort préoccupée des songes, les personnes les plus distinguées, les plus instruites n’hésitaient pas à les regarder comme des avis envoyés directement par les dieux2. Les moins honnêtes gens, et qui dans leur vie se mettaient au-dessus de tous les scrupules, ne se mettaient pas en dehors des croyances communes. Le délateur Régulus faisait fréquemment des sacrifices ; ii avait des haruspices qu’il consultait sur l’issue des procès qu’il avait intentés3, et il était aussi connu dans le monde par sa dévotion que redouté par son audace 4.

Assurément, le pédantisme littéraire, l’indifférence politique et surtout la superstition sont de grands défauts. La correspondance de Pline nous montre à quel point le grand monde de Rome en était atteint; mais n’oublions pas non plus que ces défauts ne sont souvent que l’excès d’une qualité. Si cette société donne une importance ridicule aux songes, si elle a le tort de consulter les astro* logues et les magiciens, au moins elle est religieuse. C’est ce qui ne peut être mis en doute 5 : Pline ne parle jamais des dieux qu’avec le plus grand respect, et il ne paraît pas qu’autour de lui il y eût beaucoup d’incrédules6. Nous voyons que les pratiques du culte étaient régulièrement accomplies par tout le monde. Les personnes qui ont lu quelques épigrammes de Martial seront fort étonnées d’apprendre qu’il faisait sa prière Lous les matins7. Il est

1. Epist., i, 18. — 2. Epist., ni, 5; v, 5. — 3. Epist., vi, 2. — 4. Martial, I, 112. — 5. Juvénal le nie pourtant ; mais ce qui infirme beaucoup son témoignage, c’est qu’il soutient que l’époque de Cicéron était bien plus religieuse que celle de Trajan et que personne alors n’osait mépriser les dieux ou sourire du vieux culte de Numa. ( Sat ., vi , 342.) — 6. Voyez ce que dit Pline au sujet du dieu Clitumnus {Epist., vm, 8). — 7. Epigr., iv, 90. Je dois dire pourtant que cette épigramme est omise par Schncidewin, qui ne la croit pas authentique.

fâcheux sans doute d’avoir trop de goût pour la rhétorique et les méchants vers, mais il est bon d’aimer les lettres, et jamais peut-être on ne les a plus aimées. Piine fait remarquer, à propos du rhéteur Isée, dont il fait tant d’éloges, qu’en général il n’y a rien de plus sincère, de plus naïf, de plus honnête que ces gens d’étude et d’école l. Quelque chose de ces qualités se retrouve, à ce qu’il semble, dans cette société qui se livrait avec tant d’ardeur à l’étude et se remettait si volontiers à l’école. Elle était plus honnête, et surtout plus simple que celle qui l’avait précédée. Tacite, qui le constate, donne ainsi les raisons de ce changement : « Autrefois, dit-il, les familles qui joignaient la richesse à la naissance ou à l’illustration s’abandonnaient sans réserve au goût de la magnificence. Mais quand des flots de sang coulèrent et qu’une brillante renommée fut un arrêt de mort, le danger rendit les hommes plus sages. En outre, ces nouveaux sénateurs, qu’on appelait tous les jours des municipes, des colonies et même des provinces, apportèrent à Rome l’économie de leurs pays, et à quelque opulence que le hasard ou le talent les fit arriver dans leur vieillesse, ils conservaient toujours leurs anciennes habitudes2. » La correspondance de Pline peut servir de commentaire à ce passage de Tacite. Ses lettres, comme celles de Cicéron, sont adressées aux plus grands personnages de Rome; mais, depuis Cicéron, la société romaine s’est tout à fait renouvelée. Les grandes familles qui avaient dominé pendant toute la république ont à peu près disparu; les amis de Pline portent presque tous des noms nouveaux. A la place de cette ancienne noblesse, que la jalousie des Césars a moissonnée, une autre s’est élevée, qui vient en général

1. Epist., h, 3 : scholaslicus tantum est , quo genere hominum nihil aut sincerius, aut simplicius, aut melius. — 2. Tacilc, Ann., ni, 55.

IiES CLASSES ÉLEVÉES. 173

des provinces. Les personnages à qui Pline adresse ses lettres sont pour la plupart originaires des municipes de l’Italie, de la Gaule ou de l’Espagne. Ils avaient eu chez eux de meilleurs exemples que dans la capitale de l’empire ; ils apportaient à Rome, en venant s’y fixer, des goûts plus simples et des mœurs plus honnêtes. «Il est de Brixia, dit Pline en recommandant un jeune homme, c’est-à-dire de ce pays qui garde tant de restes de la retenue, de la frugalité ou même de la rusticité d’autrefois l. » Ailleurs, après avoir parlé d’un de ses amis qui a été élevé à quelque dignité municipale dans l’Espagne citérieure, il ajoute *. « Vous connaissez la sagesse et la gravité de cette province2. » Cette nouvelle noblesse a surtout perdu en grande partie ces habitudes de faste et de prodigalité qui avaient achevé de ruiner l’ancienne3. L’existence était plus simple chez elle; on y menait volontiers la vie de famille, et l’exemple en venait de haut.Dans sa retraite de Centumcellœ (les cent chambres, aujourd’hui Cioità- Vecchia), où il réunissait ses amis, Trajan vivait comme un particulier. Les repas y étaient modestes, quelquefois égayés par la musique, souvent par d’agréables entretiens qui se prolongeaient dans la nuit*. Ici encore les lettres de Pline nous préparent à celles de Fronton. Cette simplicité dont Trajan donnait 1 exemple a fait école : Antonin le Pieux, qui détestait 1 étiquette, et dont c’était le plus grand plaisir d’aller faire la vendange dans ses terres avec ses amis, semble avoir voulu insti-

1 Epist., i, 14- — 2. Epist., n, 13. — 3. Juvénal constate cette réforme des mœurs publiques quand il se plaint avec tant d amertume que les riches soient devenus économes, quand il regrette le temps où un Pison et un Cotta envoyaient tant de présents à leurs clients pauvres (v, 109), où un Mécène, un Fabius, un Lentulus, se faisaient un devoir de nourrir et de doter les poetes (vu, Jy).

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