‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 38 sur 98 · Pline, Epist., VI · texte numérisé non relu

Pline, Epist., VI

tuer une sorte de royauté bourgeoise. Autour de lui nonseulement on n’aimait pas le luxe, mais on connaissait à peine le bien-être. Marc-Aurèle nous raconte qu’il avait froid dans sa chambre les jours de brume, et qu’il trouva un jour un scorpion dans son lit.

Il semble donc qu’en somme cette société, telle que Pline nous la dépeint, ait été simple, rangée, honnête; on ne se douterait guère, en la parcourant avec lui, que c’est la même que Juvénal a si sévèrement traitée. Il y reste sans doute encore d’assez méchantes gens, quelques vieux délateurs, désolés de ne pouvoir plus nuire1, des gouverneurs de province qui pillaient leurs administrés2; mais en même temps que d’agréables portraits, que de nobles figures, que de gens du monde aimables et distingués, bons à leurs serviteurs, dévoués à leurs amis, fidèles à leurs opinions! J’ai parlé plus haut de cette boutade de Juvénal, qui prétend qu’il ne reste pas plus de gens honnêtes à Rome qu’il n’y a de portes à Thèbes, ou même de bouches au Nil. Évidemment il ne s’est pas donné la peine de bien chercher. Dans ce monde charmant que Pline nous fait connaître, et qui n’est pas la société romaine tout entière, il serait facile d’en trouver bien davantage. O11 pourrait en faire une liste nombreuse, en tête de laquelle on placerait les rares survivants de l’époque précédente, ceSpurinna, sage vieillard qui, retiré des aflaires dans une retraite grave et studieuse, voulait, comme nos grands hommes du xvne siècle, mettre quelque intervalle entre la vie et la mort3; ce Vtrginius Rufus, qui avait refusé l’empire après Néron,

. Epist., i, 5. — 2. iii, 3. 3. c’est ce que dit Pline à propos d un autre grand personnage de ce temps, Pomponius Bassus, oui viei issait comme Spurinna : prima vitœ tempora et media patriœ, extrema nobis imper tire debemus. (Epist., iv, 23.)

et que sa modestie exposa à plus de dangers que ne lui en aurait créé son ambition. On y placerait ensuite cette génération qui avait grandi sous Domitien et que sa cruauté avait atteinte ou menacée, ces contemporains, ces amis de Pline qui accueillirent avec tant de joie les temps plus doux des Antonins; ce Julius Mauricus, le frère du noble Arulenus Rusticus, que Nerva rappela de l’exil pour en faire son commensal et son conseiller; ce Corellius Rufus, personnage énergique au milieu d’un siècle amolli, qui, atteint d’une maladie terrible, supportait, disait-il, toutes les douleurs dans l’espoir de survivre à Domitien, et qui se tua quand il le vit mort1; cet Erucius Clarus, « homme irréprochable, digne des anciens2 »; ce C. Septicius, le plus sincère, le plus droit, le plus fidèle des hommes 3; ce Pompeius Quintianus, si dévoué à ceux qu’il aimait4; ce Titius Aristo, jurisconsulte célèbre, inépuisable érudit, « qui, sans fréquenter les portiques et les gymnases, sans y dépenser son temps et celui des autres en discussions oiseuses, n’en était pas moins au-dessus de tous les sages de profession par son intégrité, sa piété, son amour de la justice et sa force d’àme5 ». 11 faudrait y mettre aussi toute cette jeunesse honnête et active dont Pline s’était fait le patron, qui plaidait devant les tribunaux, qui servait sous Trajan dans les légions du Danube, et qui trouvait le temps de composer des vers grecs ou latins entre deux campagnes. Nous voilà aussi éloignés que possible des sombres tableaux de Ju vénal. Est-ce à dire que le poète nous trompe volontairement et qu’il ne nous ait offert que des peintures de fantaisie? Je ne le crois pas; les reproches qu’il fait à son siècle ne sont pas entièrement faux; il n’a certainement pas inventé les exemples criminels qu’il cite

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