‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 45 sur 98 · Tac., Am., xn, 37. — 2. Sén., Cons. ad Ilelv., xix · texte numérisé non relu

Tac., Am., xn, 37. — 2. Sén., Cons. ad Ilelv., xix

LES FEMMES

Aussi était-ce une manière de faire son chemin que de chercher à plaire aux dames. Tacite parle d’un consulaire dont le talent consistait à s’attirer leur faveur et qui leur devait sa fortune1. Hors de Rome, elles étaient bien plus puissantes encore. Rien ne les empêchait de se donner toute l’importance qu’elles souhaitaient avoir, quand elles n’étaient plus sous les yeux de l’empereur et des gens qu’elles pouvaient craindre. On délibéra un jour dans le sénat pour savoir si l’on devait permettre aux magistrats chargés de gouverner les provinces d’emmener leurs femmes avec eux. Un sénateur rigoureux, Cæcina Severus, se plaignit amèrement de tous les abus dont elles étaient cause, et déclara en propres termes que, « depuis qu’on avait relâché les liens dont les ancêtres avaient cru devoir les enchaîner, elles régnaient dans les familles, dans les tribunaux, dans les armées ». La violence de Cæcina eut peu d’approbateurs, et, quoiqu’il fût de règle au sénat de louer sans fin le passé, on fut d’accord qu’en bien des choses on avait eu raison d’adoucir la rigueur des anciennes lois, et on laissa les proconsuls libres de partir avec leur famille, s’ils le jugeaient bon. Tout le monde était pourtant obligé de reconnaître que les reproches qu’on leur faisait n’étaient pas entièrement injustes. Il n’y avait guère de procès de concussion où la femme du gouverneur ne fût impliquée. « Tous les intrigants de la province s’adressaient à elle; elle s’entremettait dans les affaires et les décidait 2. » Elle s’occupait de tout, même de la discipline militaire et de la direction des armées. On en vit qui, à cheval près de leur mari, assistaient à des exercices, présidaient à des revues, haranguaient les troupes 3. Du moment que l’épouse de l’em-

'i. Tac., Ann., v, % : aptus umaenais feminarum animis. — 2. Tac., Ann., ni, 33. — 3. Tac., Ann., u, 55. Dion, lix, 18.

les femmes.

pereur se faisait appeler la « mère des camps », celles des légats impériaux semblaient autorisées à rechercher la faveur des légions. Elles y réussissaient souvent, et l’on vit plus d’une fois, ce qui semblerait fort extraordinaire de nos jours, des soldats et des officiers se réunir pour élever une statue à la femme de leur général l.

Nous sommes très-loin, comme on voit, de la servitude et de la réclusion à laquelle on suppose d’ordinaire que les Romaines étaient condamnées. Ce qui seul est vrai, c’est que cette indépendance qu’on leur accorde est plutôt une affaire de tolérance et d’usage que de principe. Les lois civiles y étaient tout à fait opposées; la philosophie ne la favorisait pas davantage. Les sages de la Grèce paraissent s’être fort peu occupés de cette question des droits de la femme, si ardemment agitée de nos jours ; quand par hasard ils y touchent, on voit bien qu’ils lui sont fort contraires et peu disposés à lui donner une place convenable dans la famille et dans l’état. Lorsque Platon veut tracer le tableau d’une société démocratique « à laquelle ses magistrats, comme de mauvais échansons, ont versé la liberté toute pure », et qui s’en est enivrée jusqu’à perdre entièrement la raison, il y représente l’esclave refusant d’obéir à son maître et la femme qui prétend s’égaler à son mari s. Voilà ce qui lui semble le comble du désordre dans un état mal ordonné ! Aristote est plus insolent encore. « Assurément, dit-il, il peut y avoir des femmes et des esclaves qui soient honnêtes; cependant on peut dire d’une façon générale que la femme est d’une espèce inférieure, et l’esclave un être tout à fait méchant3. » Les philosophes de Rome, dans leurs ouvrages théoriques, ne s’expriment pas autrement que ceux de

1. Renier, Inscr. de l'Alg., 49. — 2. Cicéron a traduit ce passage de Platon dans sa République, i, 43. — 3. Aristote, Poet., 15.

LES FEMMES

la Grèce. Cicéron reproduit le passage de Platon que je viens de citer, et semble l’accepter pour son compte. Sénèque affirme brutalement, comme Aristote, que la femme est un être ignorant et indompté, incapable de se gouverner lui-même, animal imprudens , feram, cupiditatum impatiens 1 ; il ne peut donc être question de leur accorder des privilèges et de réclamer pour elles plus de justice et d’égalité. Mais à Rome ce que les sages semblaient si éloignés de faire s’était fait tout seul. Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire , les principes restèrent en arrière de la pratique, et tandis que les philosophes et les législateurs semblaient s’entendre pour retenir les femmes dans une condition dépendante, 1 opinion et l’usage les avaient émancipées. 11 faut évidemment chercher l’origine de cette émancipation dans l’idée élevée que les Romains s’étaient toujours faite du mariage. Ils le regardaient comme « le mélange de deux vies 2 », et ce mélange ne pouvait être complet que si tout était commun entre les deux époux. « Quand je t ai épouse, disait à Brutus la noble Porcia, ce n’était pas seulement pour être, comme une courtisane, à côté de toi au lit et à table, mais pour prendre ma part du bien et du mal qui pourraient t’arriver3. »Ce partage égal des biens et des maux introduit un principe d’égalité dans la famille. Rien ne résista dans la suite à ce principe ; il finit par vaincre les préjugés du monde, les théories des philosophes et les prescriptions de la loi. Les règlements sévères par lesquels on avait prétendu enchaîner les femmes furent successivement éludés ou abolis. Les jurisconsultes ont montré, et c’est une étude très-piquante, par quelles manœuvres habiles elles parvinrent, sous

1. Sén., De const. sap., U. — 2. Digeste, xxm, 2 : consortium omnis vit’œ, individuœ vitæ consuetudo. — 3. Plutarque Brutus, 13.

L L S FEMMES

l’empire, à renverser, toutes les barrières élevées autour d’elles par l’ancien droit civil et à devenir tout à fait les égales de leurs maris L On finit même par abroger ce privilège dont le vieux Caton se montre si naïvement fier dans un de ses discours. « Si tu trouves ta femme en flagrant délit d’adultère, disait-il, la loi te permet de la tuer sans jugement. Si par hasard elle te surprenait dans la même position, elle n’oserait pas te toucher du bout des doigts; la loi le lui défend 2. ï L’empereur Antonin fit disparaître cette différence, et l’adultère du mari fut puni comme celui de la femme3.

Quoique la législation de l’empire porte la trace évidente des changements qui s’accomplissent alors dans la condition des femmes, c’est ailleurs qu’il faut regarder, si l’on veut savoir véritablement jusqu’à quel point elles étaient libres. Ceux qui s’imaginent que leur émancipation est une conquête récente et qui en félicitent à tout moment le monde moderne, seraient, je crois, fort surpris si, au lieu d’étudier toujours le monde ancien dans les livres des philosophes ou des jurisconsultes, ils consentaient à le regarder un peu dans la réalité et dans la vie. Les inscriptions nous donnent sur ce point des renseignements fort curieux. Nous sommes moins disposés, après les avoir considérées de près, à plaindre les femmes de Rome, nous trouvons qu elles jouissaient de privilèges que celles de nos jours ne possèdent plus. Elles avaient le droit de former, comme les hommes, des associations qui se donnaient des chefs à l’élection*. L’une d’entre elles porte le nom respectable de « Société pour la conservation de

1. Gide, Étude sur la condition ae La femme, p. 163. Voyez aussi Friedlænder, Sitteng. Roms, I, p. 273. — 2. A.-Gelle, x, 23 : In adulteno uxorem tuam si deprehendisses, sine judicio impune necares ; ilia te, si tu adulterarere, digilo non auderel contingere, neque jus est. — 3. S. Aug., De adult. conj.. 2, 8.— 4. Orelli, 2427.

LES FEMMES

la pudeur, Sodali/as pitdicüiæ servandœ 1 ». ALanuvium, il y en avait une qui se nommait « le sénat des femmes 2 », et ce nom rappelle une institution fort curieuse de Rome, qui, par malheur, nous est assez mal connue : c’est ce qu’on appelait « la réunion des matrones », conventus matronarum , où se rassemblaient les femmes de grande maison. Suétone rapporte qu’on s’y disputait souvent fort aigrement et même qu’on s’y battait quelquefois3. Une fantaisie de l’empereur Héliogabale donna à cette réunion une importance politique. 11 régla de quelles personnes elle serait composée, quels jours on s’y rassemblerait, et voulut qu’elle portât le nom de « petit sénat », senaculum. On y faisait des sénatus-consultes pour trancher toutes les questions d’étiquette : on y décida, par exemple, quel devait être le costume des femmes selon leur rang, à qui appartenait la préséance dans les cérémonies ; quand deux d'entre elles se rencontraient, laquelle devait faire les premiers pas pour venir embrasser l’autre ; de quelle espèce d’attelage ou de voiture chacune pouvait se servir; pour qui était réservé l’usage des chars traînés par des chevaux ou des mules, des chaises à porteurs garnies d’argent ou d’ivoire ; qui avait le droit de mettre de l’or ou des pierreries sur ses chaussures4, etc. Cette institution bizarre, détruite à la mort d’Héliogabale, qui lui avait donné des attributions ridicules, fut sans doute rétablie par un de ses successeurs, puisqu’elle existait du temps de saint Jérôme6; elle a donc duré autant quô l’empire. Les femmes de naissance plus obscure, et qui ne pouvaient espérer entrer dans « le petit sénat», n’en formaient pas moins des sociétés qui n’étaient pas sans importance. Il est arrivé à ces sociétés de s’insinuer dans * »

1. Fabretti, p. 462. — Orélli, 3740. — 3. Suét., Galba, 5. — 4. Lamprkle, Ileliog., 4. — 5. S. Jérôme, Episl., 43.

LES FEMMES

les affaires municipales et d’y jouer un certain rôle. On y délibérait sur des récompenses qu’on voulait accorder à un magistrat de la ville, on y votait des fonds pour élever des monuments et des statues1. Dans les élections, les femmes n’étaient pas admises à donner leur suffrage, mais elles avaient le droit de recommander le candidat qu’elles préféraient. Parmi les réclames électorales qui remplissent les murs de Pompéi, beaucoup sont signées par des femmes. Quand elles étaient riches et de bonne naissance, mariées à des personnages importants qui occupaient les premières magistratures, la reconnaissance de leurs concitoyens ne les séparait pas de leurs maris et leur élevait des monuments en commun. Souvent aussi elles cherchent à provoquer cette reconnaissance par des bienfaits particuliers dont elles comblent leur pays 2 : elles construisent des temples, des portiques, elles ornent le théâtre, elles donnent des jeux en leur nom3. Les villes payent toujours ces bienfaits par des honneurs publics. Les femmes y reçoivent à peu près les mêmes hommages et prennent les mêmes titres que les hommes. Les grandes associations se mettent sous leur patronage*; on les appelle « mères et protectrices du municipe », et cette dignité leur est accordée à la suite d’une délibération solennelle qui en rehausse le prix. Nous avons le texte d’un décret de ce genre, rendu parle sénat d’une ville d’Italie en l’honneur d’une grande dame, Nummia Valeria, prêtresse de Vénus; il y est dit « que tous les sénateurs sont d’accord qu’il est juste de lui donner le nom de protectrice de la ville , qu’il faut obtenir de sa bonté qu’elle veuille bien accepter volontiers et de bon cœur ce titre qu’on lui otlre, qu’elle daigne recevoir cha-

1. Orelli, 6211, 6000, 3773. — 2. Orelli. 5158. — 3. Orelli, 5128, 2193. — 4. Orelli, 4643.

LS FEMMES

cun des citoyens en particulier et la république en général dans la clientèle de sa maison, et que, toutes les fois que l'occasion s’en présentera, elle la défende et la protège par sa puissante intervention ; qu’enfin on lui demandera qu’elle permette de lui présenter une table d’airain contenant le décret qu’on vient de rendre et qui lui sera remis par les magistrats de la ville et les premiers du sénat1. » Sans doute, on ne doitpasexagérer l’importance de ces hommages : c’étaient des titres honorifiques qui ne lonféraient pas de pouvoir réel; il n’en est pas moins vrai de dire que, sous l’empire romain, les femmes s’approchaient plus de la vie publique qu’il ne leur est permis de le faire aujourd’hui2.

Attachement des femmes romaines à la religion de leur pays. — Part que leur fait celte religion. — Cultes qui leur sont réservés. — Services que la religion essaye de leur rendre. — Elle rend le mariage plus solennel et plus sérieux. — Elle leur donne l’occasion d’être plus libres et plus importantes. — Comment pe"ut-on expliquer que les Romaines, si attachées à leur religion nationale, aient embrassé avec tant d’ardeur les cultes étrangers?

Si l’on se trompe sur la situation véritable qu’occupaient les femmes à Rome sous l’empire, on ne se fait pas non plus des idées tout à fait justes sur les sentiments que leur inspirait la religion de leur pays et sur les motifs

1. Orelli, 4036. — 2. Elles paraissent même, dans certains pays, y avoir tout à fait participé. Dans une ville de l’Afrique, une femme est appelée duumvira (Renier, Inscr. de l’Alg., 3914). Dans les îles Baléares, une autre est dite : insulœ magisteriis et honoribus omnibus functa (Corp. inscr. lut., il, 3712).

204 LES FEMMES

qui les ont attirées vers les cultes étrangers; il est pourtant nécessaire d’éviter à ce sujet les exagérations et les erreurs.

A Rome, comme ailleurs, les femmes étaient plus religieuses que les hommes. Pour peu qu’un jeune homme appartînt à une famille aisée, on lui faisait étudier de bonne heure la philosophie grecque. Il prenait quelquefois dans cette étude des impressions contraires à la religion de son enfance ; le plus souvent elle l’habituait à s’en passer en lui fournissant des solutions plus raisonnables sur la nature de l’homme et de Dieu ; dans tous les cas, il y trouvait un aliment pour l’activité de son esprit. La femme n’était pas sans doute exclue de la philosophie; aucun sage n’avait prétendu que cette étude lui fût interdite. Sénèque déclarait, au contraire, que les imperfections mêmes de sa nature lui faisaient un devoir de s’y livrer : plus elle est emportée par tempérament, pleine de désirs déréglés et de passions violentes, plus elle doit demander à la raison un frein pour se contenir1. Plutarque aussi pensait qu’il est bon qu’elle lise Platon et Xénophon, et il voulait que son mari fût son maître.

« Il faut, disait-il, qu’il orne son esprit de philosophie, et que, semblable à l’abeille, il rapporte chez lui ce qu’il aura recueilli de meilleur 2. » Il ne manquait pas à Rome, au i siècle et auparavant, de femmes qui n’étaient pas étrangères aux idées philosophiques. L’amie de Cicéron, Cærellia, voulait être la première à lire son traité Du souverain bien3. Quand Livie eut perdu son fils Drusus, elle appela, pour la consoler, le sage Areus, qui était, dit Sénèque, le philosophe de son mari *. Ce fut même

1. Scneque De const. sap., 14, 1. Voyez aussi Consol. ad Helv.,

\ T (jOnju0' Vrœc-i P- 14-5. — 3. Cic., Ad Atticum, xm, 21.

— 4. Plulosopho viri sui. Sénèque, Cons. ad Marc., 4, 2.

LES FEMMES

comme mie mode, à cette époque, chez les femmes du monde qui vivaient assez légèrement, de paraître avoir du goût pour ces graves études, et Horace rapporte qu’on voyait souvent chez elles les ouvrages des stoïciens sur des coussins de soie1. C’est dans les mêmes mains, sans doute, qu’Épictète trouvait plus tard les traités de Platonsurtout sa République, où il se prononce pour l’abolition du mariage et la communauté des femmes2. Mais ce n’étaient en somme que des exceptions. La philosophie n’exerça guère une influence sérieuse que sur quelques femmes d’élite ; les autres l’ignoraient ou en faisaient peu d’usage. La religion leur tenait lieu de tout; rien ne les en détachait, et c’est de ce côté que l’ardeur de leur esprit se tournait sans partage. Les Romains n’auraient guère compris une femme qui fût esp-rit fort et incrédule. Même quand ils ne croyaient pas beaucoup aux dieux pour leur compte, ils n’étaient pas fâchés qu’on y crût chez eux. Cicéron, qui se moquait si gaiement de toutes les fables de la mythologie, trouvait tout naturel que sa femme fût dévote et ne faisait rien pour la gagner à ses opinions. Les prières, les sacrifices, la célébration des anciens rites, convenaient à une matrone qui se respectait. Il fallait qu’elle fréquentât les temples et qu’elle accomplît rigoureusement tous ses devoirs religieux. Plaute a semblé tracer, dans son Amphitryon , le portrait idéal d’une Romaine ; parmi les qualités qu’il lui attribue, à côté de la réserve, de la gravité, du respect des parents, de l’obéissance au mari, il place la crainte des dieux 3. Quand cette crainte n’était pas mêlée de superstition, c’était le plus bel éloge qu’on pût faire d’une matrone, et on le disait dans son épitaphe*.

Epocl., 8, 15. — 2. Epict., Fragm., 53. — 3. Plaute, Amph. n, 2, 211. — 4. Pia sine superstitions, Orelli, 485u

LES FEMMES

Ce qui fait qu’on est quelquefois surpris qu’elles aient éprouvé ces sentiments de piété sincère pour les dieux de leur pays, c’est qu’on suppose ordinairement que la religion les traitait alors aussi mal que la loi et qu’elles n avaient pas plus de place dans le culte national que dans la société civile; mais il n’en est rien. La constitu¬

tion antique de la famille romaine ne fait pas de la religion domestique un privilège pour l’homme. La femme partage avec son mari le soin de prier les dieux, et les enfants aident leurs parents. Le fils apporte les objets du sacrifice, la fille entretient le feu du foyer, qui est une image sacrée de la famille et qu'on ne doit jamais laisser tteindre. Dans 1 État, qui n’est qu’une famille agrandie, les mêmes institutions se retrouvent. La plupart des prêtres, ceux surtout dont l’origine est la plus ancienne, sont assistés par leur femme dans leur ministère sacré. La flaminica remplit des devoirs presque aussi délicats que le flamen son mari, et elle est soumise à des prescriptions aussi minutieuses. La jeune fille, dont le rôle était si important dans la religion de la famille, est remplacée dans celle de l’État par les vestales. Six patriciennes, choisies dans les plus grandes maisons de Rome, font vœu de se consacrer pendant trente ans au service des dieux. Elles doivent rester chastes, sous peine de mort, pour être dignes d’entretenir le feu éternel dans le oyer public. La situation de la femme était donc à peu près égale à celle de l'homme dans ces vieilles cérémonies, et, quoique l’homme se soit fait ensuite la meilleure part dans la religion comme partout, elles n’ont jamais cesse d avoir accès aux fonctions sacerdotales, ce qui n arme plus aujourd’hui. Il y avait sans doute des cultes dont ehes étaient exclues : elles n’entraient pas dans les Pies d Hercule et les cérémonies de Y ara maxima leur étaient interdites; mais elles possédaient aussi des cultes

LES FEMMES

pour elles, auxquels les hommes ne devaient pas participer. Celui de la Bonne Déesse leur appartenait en propre1. Plutarque dit qu’elles avaient dans leurs maisons de petits oratoires où elles adoraient leur divine protectrice*. Tous les ans, les grandes dames de Rome se réunissaient chez le premier magistrat de la république pour y célébrer les mystères de Bona Dea; la présence de l’autre sexe était si rigoureusement défendue, qu’on allait jusqu’à voiler les tableaux où quelque homme était représenté. On sait que, l’année où César fut consul, le beau Clodius, amoureux de sa femme, eut l’effronterie de pénétrer sous un déguisement dans la maison consulaire, et que, malgré l’affaiblissement desanciennes croyances, ce scandale souleva l’indignation générale. C’étaient aussi des cultes réservés uniquement aux femmes que ceux de la Pudeur patricienne et de la Pudmr plébéienne. Dans un grand nombre d’autres, elles avaient des privilèges particuliers et occupaient la première place : tel était celui de la Diane des bois {Diana nemorerisis). Son temple, placé dans un site ravissant, au pied du mont Albain, sur les bords d’un lac qu’on appelait «le miroir de Diane», était le rendez-vous du beau monde. Tout autour s’étendait un bois sacré où les arbres, reliés entre eux par des bandelettes, portaient des tableaux qui indiquaient les vœux que la déesse avait écoutés et les miracles qu’elle avait faits3. Il était d’usage, quand on avait été exaucé par elle, de se rendre à son temple le soir, une couronne sur la tête, un flambeau allumé dans la main. Les jours de fête, la

1. Je veux dire que les hommes n'avaient pas accès aux mystères de l'a Bonne Déesse, mais il leur était permis de la prier et de rétlarner sa protection. Les petites gens n’y manquaient pas. Voyez OreJh, 1514- et sq. — 2. Plutarque, Quœst. rom., p. 268. — 3- Ovide, Fait., UX, 267 , An amat., 230 et sq.

LES FEMMES

forêt d’Aricie paraissait en flammes *. C’était une des promenades favorites de toutes les dames de Rome, et l’on y rencontrait aussi bien ces belles affranchies qui ne cherchaient qu’une occasion de voir et d’être vues 2, que les matrones honnêtes qui venaient remercier la déesse du retour heureux d’un mari 3.

Il faut donc reconnaître, contrairement à l’opinion commune, que les femmes n’avaient pas à se plaindre de la religion romaine et qu’elle ne leur faisait pas une condition inférieure à celle des hommes. Les inégalités dont elles étaient victimes venaient uniquement du droit civil; la religion ne les sanctionnait pas; il semble même, à certains indices, qu’elle leur était contraire et qu’elle cherchait à les réparer. Elle avait fait des efforts sérieux pour rendre le mariage plus solennel. Avant de se marier, les deux fiancés faisaient un sacrifice ensemble, « car il n est pas permis, disait Servius, de commencer la culture d’un champ ou de se marier sans prier d’abord les dieux * ». Le lendemain des noces, l’épouse devait sacrifier dans la maison de son mari : c’était une manière d en prendre possession et de se faire agréer par les dieux de sa famille nouvelle 5. Cet appareil religieux dont le mariage était entouré en faisait uu acte sacré. Il était naturel qu’étant accompli avec tant de solennité, il ne put être légèrement rompu ; aussi la religion semblaitelle tendre a le rendre indissoluble. Dès les temps les plus anciens, elle regardait comme un sacrilège et, dit-on, faisait punir de mort le divorce non motivé6. Le vrai mariage religieux ( confarreatw ), celui qu’elle imposait à certains de ses prêtres, ne pouvait être rompu qu’avec

1. Stace, Silvœ, ni, 1, 55. — 2. Properce, m, 39. — 3. Orelli, 1454. — 4. Sorv., Æn., in, 136. — 5. Macrobe, Sat., i, 15, 22. — 6. Plutarque, Homulus, 22.

LES FEMMES

les plus grandes difficultés. Elle voyait avec déplaisir les secondes noces, que devaient plus tard condamner aussi quelques Pères de l’Église. Dans beaucoup de cultes, on ne choisissait les prêtresses que parmi les femmes qui n’avaient été mariées qu’une fois: elles étaient aussi les seules qui eussent le droit d’aller prier à l’autel de la Pudeur et d’apporter des couronnes dans le temple de Fortuna muliebris ou de la vieille déesse Mater Matuta '. De là vint que l’opinion faisait un titre d’honneur aux femmes de n’avoir eu qu’un mari, et qu’on les en félicite si souvent dans leurs épitaphes. On peut donc dire que la religion romaine, en sanctifiant le mariage, en faisant quelques efforts pour l’empêcher de devenir un concubinage légal, cherchait à protéger la dignité de la femme. Elle y a peu réussi, et la multiplicité des divorces au 1er siècle de l’empire prouve que, dans cette tentative au moins, elle n’eut guère d’influence sur les mœurs publiques.

Elle fut d’autres fois plus heureuse et rendit aux femmes des services qu’elles n’ont pas dû oublier. Presque tous les peuples antiques les condamnaient à une réclusion sévère et faisaient de leur demeure une prison. Ce préjugé était sans doute beaucoup moins fort à Rome qu’en Grèce; il y existait pourtant, et les anciennes inscriptions nous montrent qu’on leur faisait une gloire « de garder la maison et de filer leur quenouille » ; mais, pendant que l’opinion leur commandait d’y rester, la religion leur donnait des motifs légitimes pour en sortir. Il leur fallait bien, les jours de fête, se réunir à leurs compagnes pour prier ensemble les dieux; les rituels le voulaient ainsi, et personne n’aurait osé s’y opposer. Ces réunions, qui les arrachaient un moment à la monotonie

1 Tertullien, De monog., 17; De exhort. cast., 13.

LES FEMMES

de la vie intérieure, étaient attendues avec impatience. Lucilius laisse entendre que quelques-unes en profitaient pour se soustraire à la surveillance jalouse de leurs maris l. C’est à cause de ces solennités qu’on aimait tant le séjour des grandes villes, où les fêtes sont plus brillantes et reviennent plus souvent 2. Les femmes prirent bientôt l’habitude de n’y paraître qu’avec un train qui répondait à, leur fortune. Polybe, parlant d’Émilia, sœur de Paul- Émile, qui avait épousé Scipion l’Africain, dit et qu’elle étalait dans ces cérémonies un luxe conforme au rang d’une Romaine qui avait été associée à la vie et à l’opulence d’un Scipion, qu’elle s'y faisait accompagner par un grand nombre de serviteurs, et que, sans parler de la richesse qui éclatait dans sa toilette et dans ses voitures, on voyait des corbeilles, des vases et tous les objets nécessaires aux sacrifices, d’or et d’argent, la précéder dans ces pompes solennelles 3. » La religion fournissait donc une occasion aux femmes de sortir de leurs demeures, de se faire voir en public et dans l’appareil qui convenait le mieux à leur amour-propre; elles en étaient trop heureuses pour ne pas lui en garder une grande reconnaissance. La religion les aida aussi à s’insinuer de quelque manière dans la vie publique, malgré les préjugés qui les en écartaient. Elles obtenaient les honneurs sacerdotaux, elles étaient prêtresses de Junon, de Yénus, de Cérès, et comme quelques-uns de ces cultes avaient une grande importance et une sorte de caractère officiel, qu’elles étaient chargées de prier pour tous les citoyens et portaient quelquefois le titre de sacerdos publica, on prenait l’habitude de ne pas les séparer des autres magistrats de la ville. Elles avaient part aussi au culte des

t. Aut operata aliquo in celebri cum æqualibu’ fano. Nonius, 523, 9. — 2, fé ronce, Hecyra, iv, 2, 16. — 3. Polybe, xxxn, 12.

LES FEMMES. 211

Césars, qui était si étroitement lié à l’administration des provinces et des municipes, et devenaient prêtresses des impératrices déifiées. Pour honorer Livie ou Faustine, quand un décret du sénat leur eut décerné l’apothéose,' on faisait choix de 1 épouse de quelque personnage important, qui lui-même était revêtu de fonctions civiles, et qui souvent était prêtre d’Auguste ou d’Antonin. Le mari et la femme avaient des attributions semblables ; nommés de la même façon, par le suffrage des mêmes personnes, ils remerciaient leurs électeurs en leur faisant les mêmes présents. Les flaminicœ élevaient des monuments et donnaient des jeux comme les flammes, et leur libéralité était payée de la part de leurs concitoyens par les mêmes hommages. Les femmes devaient donc à la religion ces honneurs qui satisfaisaient leur vanité et cette sorte d’importance dont elles étaient fières. Il était naturel qu’elles lui en fussent très-reconnaissantes.

La seule raison qu’on pourrait avoir de penser qu’elles ne tenaient guère aux dieux anciens, c’est qu’elles ont toujours été les premières à .se précipiter vers les nouvelles divinités. Mais on a tort de regarder cet empressement pour les cultes étrangers comme une sorte de protestation contre le culte national; il faut y voir plutôt une conséquence naturelle des sentiments religieux que ce vieux culte avait développés dans leur cœur. Ce n est pas en haine des dieux de leur pays qu’elles faisaient un si bon accueil à ceux des pays voisins; c’était au contraire la piété qu’elles éprouvaient pour les divinités de Rome qui les disposait à bien recevoir celles de tous les peuples. Une dévotion les menait à l’autre, et elles les accommodaient toutes ensemble. Quand l’ardeur de leurs sentiments pieux ne trouvait plus à se satisfaire dans leur antique religion, elles cherchaient à se con-

«H?1 les femmes.

tenter ailleurs, mais ces pratiques nouvelles n’étaient qu’une sorte de complément et de surcroît ; elles n etlacaient pas le respect que l’on gardait toujours pour es anciennes. Au sortir des temples d’Isis ou de Cybele, les femmes n’oubliaient pas d’aller prier Junon et Minerve au Capitole, ou Diane sur l’Aventin. Ce mélange, qu elles se permettaient sans scrupule, dura jusqu’au jour ou la même piété qui les avait conduites dans les sanctuaires des dieux de l’Égypte et de la Syrie les jeta au pied des autels du Christ. Cette fois elles eurent affaire a une religion jalouse, qui ne souffrait pas de partage, et il leur fallut se décider entre leur nouveau culte ou celui de leur famille et de leur jeunesse. Si elles n’hésitèrent pas

dans leur choix, ce n’est pas, comme on l’a prétendu, parce que leur ancienne religion ne s’occupait pas assez d’elles et ne leur faisait pas une place qui leur suffît ; leur préférence tenait à d’autres causes qui leur font plus d’honneur et qu’il est inutile d’énumérer ici.

Los Romaines de l’empire méritent-elles les reproches que leur font les moralistes de leur temps? — Idée que les anciens Romains se faisaient de la femme. — Éducation qu’ils lui donnaient. — Conséquences de cette éducation. — Façon de vivre des Grecs dans leur famille. — Les Romains commencent à imiter la facilite des mœurs grecques. — Ce qui les arrêta dans cette imitation. — Changement dans l’éducation et les habitudes des femmes sous l’empire. — Ce changement explique pourquoi les moralistes leur sont si sévères. — Que faut-il penser des reproches qu’ils leur adressent ? — Démentis que se donnent à eux-mêmes Seneque e* Tacite.

Il est beaucoup plus difficile d’apprécier la conduite des femmes au IIe siècle que de chercher à savoir quelle

LES FEMMES

situation leur faisaient alors la société civile et la religion. Les écrivains de cette époque leur sont en général fort contraires; il n’en est aucun qui ne les traite durement, et c’est contre elles que Juvénal dirige ses attaques les plus piquantes. Nous avons vu qu’on doit beaucoup rabattre des violences de Juvénal; quant à la mauvaise humeur des autres, il faut bien croire qu elle était en partie justifiée ; mais en partie aussi elle s explique par un changement profond qui s’était opéré dans les habitudes et la vie des femmes sous l’empire et qu’il faut connaître, parce qu’il aide à comprendre la sévérité des jugements qu’on a portés sur elles.

L’idée que les anciens Romains se faisaient de la mère de famille était grave. La matrone devait conduire la maison et partager avec le mari le gouvernement domestique. Ces fonctions exigeaient un esprit sérieux, un caractère résolu ; c’étaient aussi les mérites qu’on prisait le plus chez les femmes, ce sont ceux que Plaute leur attribue dans toutes ses pièces. La douceur, la grâce, la tendresse, semblent réservées chez lui aux courtisanes ; les jeunes tilles ou les femmes de naissance libre qu’il met sur la scène ne connaissent pas les effusions ou les empoitements de la passion ; elles ne sont jamais timides ni rêveuses; elles ont un air décidé, elles parlent d un ton ferme et viril. Dans la pièce intitulée le Perse, un paiasite éhonté veut mêler sa fille à une basse intrigue qui doit lui procurer de bons dîners pour le reste de ses joui s. Elle résiste avec une fermeté froide; pour échapper à ce danger que court son honneur, elle n’a pas recours aux gémissements et aux larmes, elle est grave, sententieuse, elle discute et raisonne : « Nous somm es bien pauvres, dit elle à son père, mais il vaut mieux vivre misérable que de faire ce que tu veux. La pauvreté devient plus

LES FEMMES

lourde à porter si l’on y joint l’infamie L » Quand Alcmène se voit outragée par Amphitryon, elle n’essaye pas de le toucher par ses pleurs; elle veut le convaincre par ses raisonnements2. Elle se garde bien de supplier, elle en appelle à sa conscience et à Junon, « la mère de famille », elle lui offre de prouver sa vertu par témoins; mais aussitôt qu’elle s’aperçoit qu’elle ne parvient pas à le détromper, elle prend sa résolution sans faiblesse et demande le divorce. « Reprends ton bien, lui dit-elle, et rends-moi ce qui m’appartient. » Elle ne veut pas rester un moment de plus avec lui ; elle le prie de lui donner des gens pour l’accompagner chez elle, et, comme il paraît hésiter à le faire, elle se décide à s’en aller «escortée de sa seule pudeur ». Telle était évidemment l’idée qu’on se faisait alors des femmes, et les qualités que Plaute leur accorde étaient celles qu’on tenait le plus à retrouver dans une matrone accomplie.

L’éducation qu’on leur donnait était tout à fait propre à les développer chez elles. Dans les maisons riches, les jeunes filles étaient elevées, comme leurs frères, par des esclaves lettrés; elles recevaient les mêmes leçons, on les faisait étudier dans les mêmes livres, elles écoutaient le grammairien lire et commenter les grands poètes de la Grece et de Rome, et prenaient dès leur jeunesse, pour Ménandre, pour Térence, un goût qu’elles gardaient d’ordinaire pendant toute leur vie3. Les plébéiennes étaient envoyées aux écoles publiques, sur le forum, auprès des Boutiques vieilles4. Ces écoles étaient fréquentées aussi

Page 1