CHAPITRE DEUXIÈME
LES FEMMES
La situation des femmes dans la société romaine était-elle aussi mauvaise qu’on le suppose? — Égards qu’on leur témoigne dans la maison. — Importance qu’elles prennent dans la vie publique. • — Sous l’empire, elles ont part au gouvernement. — La philosophie continue à leur être contraire. — Dans la pratique, leur condition devient presque égale à celle des hommes. — Usage qu’elles font du droit d’association.
Le tableau de la société distinguée de Rome au il siecle serait incomplet, si nous ne disions rien des femmes. Elles y tiennent une grande place, et, comme leur influence s’est surtout fait sentir dans les choses religieuses, on ne peut négliger de s’occuper d’elles quand on étudie l’histoire de la religion romaine sous l'empire.
D’ordinaire, on se fait de leur condition et de leur conduite à ce moment des idées peu exactes. La première erreur, ia plus grande peut-être, assurément la plus répandue, consiste à se représenter la situation des femmes dans la société romaine comme beaucoup plus fâcheuse qu elle ne 1 était réellement. On suppose volontiois qu on les y traitait à peu près comme des esclaves, et Ion croit qu’il n’a pas fallu moins d’une i évolution
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sociale et religieuse pour les émanciper. C’est l’opinion de ceux qui jugent uniquement Rome d’après ses lois. 11 est sûr que la loi romaine est très-dure pour les lemmes. « Nos aïeux, dit Tite-Live, ont défendu que la femme s occupât même d’une affaire privée sans avoir quelqu un qui l’assiste; ils ont voulu qu’elle fût toujours sous la main de son père, de ses frères, de son mari l 11. » Quand on songe à « cette servitude légale, qui n’a pas de fin 2 », on est tenté de s’apitoyer sur son sort; mais on se rassure vite, si, au lieu de s’en tenir à des textes de lois, on étudie le monde et la vie. Là, au contraire, le rôle de la femme est considérable. On l’entoure d’honneurs et d’égards; elle est respectée de son mari, vénérée des esclaves, des clients, des enfants, maîtresse dans la maison. La loi et l’usage se trouvent donc ici en désaccord, et dans ce conflit c’est la loi qui en définitive a été vaincue. Les jurisconsultes eux-mêmes le constatent : ils avouent que cette esclave, qui légalement ne peut disposer de rien et qu’on retient dans une tutelle éternelle, se trouve être en réalité l’associée, la compagne, presque l’égale du mari. Elle siège, je dirais volontiers elle trône avec lui près du foyer domestique, dans X atrium. «L’atrium n’était point, comme le gynécée, un appartement reculé, un étage supérieur de la maison, retraite cachée et inaccessible. C’était le centre même de l’habitation romaine, la salle commune où se réunissait la famille, où étaient reçus les amis et les étrangers. C’est là, près du foyer, que s’élevait l’autel des dieux lares, et autour de ce sanctuaire était réuni tout ce que la famille avait de précieux ou de sacré, le lit nuptial, les images des ancêtres, les toiles et les fuseaux de la mère de famille,
1. Tite-Live, xxxiv,2. — 2. Tite-Live, xxxiv, 7 : numquam exuitur tervitus muliebris.
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le coffre où étaient serrés les registres domestiques et l’argent de la maison. C’est sous la garde de la femme qu’étaient placés tous ces trésors. Elle offrait, comme le chef de famille lui-méme, les sacrifices aux dieux lares; elle présidait aux travaux intérieurs des esclaves; elle dirigeait l’éducation des enfants qui, jusque dans l’adolescence, restaient longtemps encore soumis à sa surveillance et à son autorité. Enfin, elle partageait avec le mari l’administration du patrimoine et le gouvernement de la maison. Dès le moment où la nouvelle épouse avait mis le pied dans Y atrium de son mari, elle était associée à tous ses droits. C’est ce qu’exprimait une antique formule : au moment de franchir le seuil de sa nouvelle demeure, la mariée adressait à l’époux ces paroles sacramentelles : Ubi tu Gaius, ibi ego Gaia, là où toi tu es le maître, moi je vais être la maîtresse. La femme devenait maîtresse, en effet, de tout ce dont le mari était maître, et Caton l’ancien ne faisait qu’exagérer une observation judicieuse lorsqu’il s’écriait plaisamment : « Partout les hommes gouvernent les femmes, et nous, qui gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent l. » C’est donc une chimère de prétendre remonter dans l’histoire de Rome jusqu’au temps où les femmes étaient entièrement esclaves dans la maison ; jamais elles n’ont été aussi asservies qu’on le suppose. Si les vieux poètes parlent avec grand respect de la « majesté du père de famille 2 », ils célèbrent aussi « la sainteté du nom de la matrone3 ». On peut même prétendre que la manière dont les anciens expliquent cette infériorité légale dans laquelle on voulait les retenir ne leur est pas trop défa-
1. Gide, Elude sur la condition de la femme, p. 109. — 2. Attius, Telephus : Ut vim contendas tuam ad majeslatem viri. — 3. Afranius, Suspecta : Tuam majeslatem et nominis matronœ sanctitu-
dinem.
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vorable. Le Romain prévoyait que dans cette lutte d’influence qu’il allait livrer avec sa femme, il serait vaincu, il se sentait d’avance le plus faible, et il n’avait fait ces lois rigoureuses que pour se donner des armes contre elle; mais les historiens nous disent qu’elle n’avait pas de peine à regagner dans la maison tout ce qu’au dehors la législation lui faisait perdre l.
Bientôt même cette victoire intérieure et domestique ne lui suffît pas. Périclès disait aux Athéniennes qu’elles n’avaient qu’une gloire à espérer, c’est qu’on ne parlât jamais d’elles ni en bien ni en mal. Une Romaine ne s’en serait pas contentée : en récompense de leur dévouement pour la république, les femmes obtinrent à Rome le droit d etre louées publiquement après leur mort, comme les Sommes. Aux obsèques d’une grande dame, le cortège s’arrêtait au forum, et le plus proche parent de la défunte, montant à la tribune, faisait l’éloge de sa naissance et de sa vertu. Elles étaient en possession de ce droit dès l’époque de Camille - ; avec le temps, elles en conquirent beaucoup d’autres. A mesure qu’on avance dans l’histoire de Rome, on voit leur importance s’accroître. Il leur était arrivé déjà, pendant la république, de 11’être pas sans influence sur les délibérations du peuple et du sénat, mais elles n’y intervenaient encore que d’une façon détournée. Sous l’empire, elles ne prennent plus la peine de cacher la part qu’elles ontdans la direction des affaires. Auguste, si jaloux de son pouvoir, consent presque à le partager avec Livie ; il la consulte dans les situations graves, il l’associe aux honneurs qu’on lui rend; il lui fait accorder, ainsi qu’à sa sœur Octavie, l’inviolabilité tribunitienne 3. Claude est entièrement gouverné par ses
1. Tite-Live, xxxiv, 2 : aomi vicva menas nostra impolenlia muliebri. — 2. Tite-Live, v, 50 — 3. Dion, xlix, 38.
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femmes, et rien ne se fait plus dans l’empire sans leur aveu. Le jour où le chef breton Caractacus fut conduit enchaîné dans les rues de Rome pour orner le triomphe impérial, Agrippine était placée sur un trône, non loin de celui de son mari, entourée comme lui des soldats et de leurs aigles, et le vaincu dut lui rendre les memes hommages qu’à l’empereur. « C’était assurément un spectacle nouveau, dit Tacite, et fon, opposé à 1 esprit de nos ancêtres, de voir une femme siéger devant les enseignes romaines 1 ! » Il ajoute qu’il ne suffisait pas à Agrippine d’être l’épouse du prince et qu’elle voulait qu’on la regardât comme associée à son empire. Cette prétention cessa bientôt de surprendre, tant elle devint commune. Avec les Antonins, on commence à donner aux impératrices le nom de « mères des camps et des légions » ; on y joignit plus tard celui de « mères du sénat et du peuple »; et ces titres n’étaient pas de pures flatteries : il leur est arrivé souvent, avec les Sévères, de disposer de l’empire et de le gouverner à leur gré, sous le nom de leurs maris ou de leurs fils.
L’exemple donné par la cour fut naturellement imité partout. Nous voyons souvent à cette époque les femmes de la haute société de Rome se mêler ouvertement aux intrigues politiques. Elles y apportent ces qualités de finesse et de ténacité qui leur sont ordinaires. Si elles ne peuvent pas demander pour elles-mêmes les charges de l’État, elles ont leurs protégés en faveur desquels elles sollicitent. Sénèque dut en partie sa questure aux démarches actives de sa tante : c’était une femme simple et qui vivait dans la retraite; mais l’affection qu’elle avait pour son neveu la tira de sa solitude et la rendit audacieuse. « Elle a fait des brigues pour moi 2 », nous dit-il.