Sénèque, Suas., n
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honneur dans son épitaphe « d’être restée) chez elle1» , nous savons qu’elle n’avait pas trop de scrupule ni de difficulté à quitter sa maison. Elle accompagnait son mari dans les dîners où il était invité, et la seule différence qu’on remarquât entre eux, c’est qu’elle s’asseyait sur une chaise à la manière ancienne, tandis qu’il prenait son repas couché d’après l’usage des Grecs2. Les jeunes filles y venaient aussi avec leurs parents; seulement on nous dit qu’on avait la précaution de les faire sortir au dernier service, « de peur que leur oreille chaste n’entendit quelque propos inconvenant 3 ». La réclusion des femmes, comme on voit, n’était pas très-sévère sous la république; elle le devint bien moins encore sous l’empire. Elles vont alors partout, et on les rencontre dans toutes les réunions publiques et privées. A Rome, les princes reçoivent à leur table les épouses des sénateurs avec leurs maris L II y avait des femmes dans ce repas qu’Othon donnait aux plus grands personnages de l’empire le jour où ses soldats révoltés manquèrent assassiner tout le sénat5; des, femmes faisaient partie de ce groupe de gens distingués et vertueux qui assistaient aux derniers entretiens de Thrasea 6. Dans les municipes, quand un magistrat généreux donnait à dîner à ses concitoyens, ces repas réunissaient souvent les habitants des deux sexes. Les femmes aussi prenaient place dans les nombreux festins que célé-
1. Corp. inscr. lat., i, 1007 : domum servavit , lanam fecit. Ce qui prouve cette persistance des anciennes maximes dont j’ai parlé plus haut, c’est qu’on retrouve assez souvent mentionnées sur les tombes de l’empire les qualités dont les femmes tiraient vanité sous la république. Elles sont appelées domisedæ et lanificœ quand elles ne filaient plus guère de laine et qu’elles restaient cher elles le moins possible. C’est une tradition et un souvenir de l’ancien idéal. — 2. Valère-Maxime, n, i, 2. — 3. Varron, Sat. men., p. 95 (édit. Ricse). — 4. Dion, lx, 7. — 5. Tacite, Hist., I, 81. — 6. Tac., Ann., xvi, 34.
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braient partout les corporations l. Qu’elles aient quelquefois abusé de ces occasions qu’elles avaient de courir le monde pour donner des rendez-vous ou célébrer ensemble les abominables mystères de Cotytto ; que dans ces dîners, où les convives se croyaient tout permis *, elles aient offert quelquefois de fâcheux spectacles, Juvénal le dit, et on peut le croire ; mais on peut croire aussi que le plus grand nombre s’y conduisait autrement. A tout prendre, il vaut mieux qu’on les y ait admises, et leur présence a fini par y introduire plus de décence et de retenue.
On leur reproche encore leurs prodigalités. «Il semble vraiment , dit Ju\énal, qu elles croient que les écus repoussent dans le coffre à mesure qu’on les dépense. Jamais elles ne calculent ce qu’un plaisir peut leur coûter3. » Les riches achètent à des prix insensés les coupes de cristal, les vases murrhins ; les autres vendent •'argenterie de famille pour louer des habits et des suivantes quand elles vont au théâtre. Ne pas savoir mesurer son train à sa fortune, se ruiner et s’endetter pour briller plus qu’on ne le peut, «manquer de respect à sa pauvreté», suivant la belle expression deJuvénal, c’est un vice de tous les temps. Admettons, si l’on veut, que cette époque en ait souffert plus que les autres; cependant, parmi les dépenses dont on fait un crime aux femmes, il en est dont elles se justifieraient aisément. Elles ont pris part dans une large mesure à cet élan de générosité qui sembla s’emparer par moments de la société romaine sous l’empire. Sans être aussi directement mêlées que l’homme aux affaires de leur cité, nous
1. Tertull., Ad uxorem, n, 6.-2. Quinlilien, i, 2, 8 : omne convivium obscœnis canlibus strepit, pudenda diclu speclantur — 3. Juvénal, vi, 362.
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venons de voir qu’elles n’y sont pas non plus tout à fait étrangères. Dès lors elles se croient obligées aux mêmes munificences envers leurs concitoyens. Elles construisent des portiques, élèvent des statues, bâtissent des temples1. Une femme riche tient à honneur de faire participer tout le municipe qu’elle habite aux événements heureux qui réjouissent sa maison. Pudentilla, qui épousa le philosophe Apulée, avait distribué au peuple d’une petite ville d’Afrique 50000 sesterces (10000 francs), à l’occasion du mariage de son fils2. Il arrive même quelquefois que leurs largesses semblent inspirées par la bienfaisance plus que par la politique et la vanité. Dans l’inscription funéraire d’une femme de Numidie, après avoir dit « qu’elle n’a eu qu’un mari, qu’elle a été chaste, rangée, irréprochable», on ajoute «qu’elle était une mère pour tout le monde, qu’elle venait au secours de tous les malheureux et qu’elle n’a rendu triste personne, omnium Itominum pa?'ens, omnibus subveniens, tristem fecit neminem 3. » C’est une épitaphe qui conviendrait à une chrétienne. Il ne serait pas juste d’ouitlier, quand on blâme leurs dépenses, que , s’il y en avait beaucoup qui se ruinaient pour leurs plaisirs, il s’en trouva qui usèrent largement de leur fortune pour faire du bien.
11 arrive aussi qu’on les raille de leur pédantisme, et Juvénal a tracé un portrait fort amusant de la savante qui, à table, ennuie les convives en comparant Homère à Virgile, qui se pique de ne manquer jamais aux règles de la syntaxe, et qui ne pardonne pas à son mari d’avoir fait un solécisme*. Mais si le pédantisme est
1. Mommsen, Inscr. Neap., 2459. Orelli, 5128. — 2. Apulée, De magia, 88. —3. Renier, Inscr. de l’Algér.. 1897.— 4. Juvénal vi, 434. ’
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un ridicule dont il faut se garder, l’instruction est un grand bien et il convient que la femme y ait part comme l’homme. Les femmes instruites sont très-nombreuses au Ier siècle. Plusieurs d’entre elles prennent goût aux lettres jusqu’à devenir capables d’écrire elles-mêmes des ouvrages, et personne n’en paraît scandalisé, ni même surpris. Agrippine, la mère de Néron, avait composé des mémoires sur sa jeunesse, qui furent publiés. Pline le jeune rapporte qu’un de ses amis, personnage d’importance, lui lisait des lettres qu’il prétendait l’œuvre de sa femme, et qu’elles étaient charmantes : «Vous croiriez entendre Plaute et Térence parler en prose l. » Il nous reste de Sulpicia, qui vivait sous Trajan, une satire énergique contre Domitien, à propos de l’exil des philosophes. On nous dit qu’elle avait fait paraître aussi un recueil de vers amoureux : c’étaient des élégies qu’on trouvait un peu trop passionnées, mais dont personne n’avait le droit de médire, car elle les adressait à son mari, ce qui faisait dire à Martial qu’elle avait trouvé moyen d’être en même temps fort légère et très-grave2. Quand on use si volontiers de la littérature, il est difficile qu’on ne soit pas entraîné quelquefois à en abuser, et c’est seulement lorsque les femmes instruites abondent qu’il peut dans le nombre se rencontrer quelques pédantes. Ces abus, et d’autres que les satiriques énumèrent avec complaisance, ne sont pas surprenants avec le changement qui s’était fait dans la façon de vivre des femmes. Le vieux Caton disait d’elles que c’étaient des êtres indomptés, et qu’il ne leur était pas possible de garder en rien une