‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 3)Chapitre 52 sur 98 · J u vénal, 'i · texte numérisé non relu

J u vénal, 'i

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désordres, à ces crimes qui troublent les familles et la société, il faut répéter ici ce qui a été dit ailleurs au sujet des peintures de Juvénal. On ne peut pas prétendre sans doute qu’elles soient entièrement fausses : ni ce poète, ni les autres moralistes n’ont inventé les faits honteux qu’ils racontent; mais rien n’empêche de croire que, selon leur usage, ils ont fait de l’exception la règle. Je suis frappé de trouver chez presque tous ceux qui ont si mal parlé de leur temps des contradictions qui m’étonnent. Par quel étrange hasard arrive-t-il que ce que nous savons d’eux-mémes et de leurs familles proteste contre leurs sévérités ? Tacite traite en général assez durement les femmes ; on voit bien que ce conservateur obstiné goûte peu les changements qui se sont accomplis dans leur manière de vivre et qu’il est médiocrement partisan des libertés qu’on leur accorde. Quand il dit des Germaines : «Elles vivent sous la garde de la chasteté, loin des spectacles qui corrompent les mœurs, loin des festins qui allument les passions; hommes et femmes ignorent également l’art d’écrire de mystérieuses correspondances1», il est clair que cette admiration des mœurs lointaines couvre un blâme pour son pays. Cette intention est plus visible encore lorsqu’il ajoute : «Là on ne rit pas des vices; corrompre et céder à la corruption ne s’appelle pas vivre selon le siècle2.» Paroles amères et vraiment dignes de Juvénal. Cependant on vivait honnêtement autour de Tacite, quoiqu’on allât quelquefois au théâtre et qu’on eût le malheur de savoir écrire. 11 laisse deviner, en quelques mots voilés et touchants, l’estime qu il avait pour sa femme ; elle au moins ne devait pas « vivre selon le siècle!» Il célèbre avec attendrissement l’excellent

1. Tac., Germ., 19. — 2. Ici, ibid. : nemo xllic vilia ridet, nec corrumpere uul corrumpi sceculum vocant.

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ménage d’Agricola, son beau-père, et de Domitia Decidiana. «Ils vécurent, nous dit-il, dans une admirable concorde, pénétrés d’une tendresse mutuelle, et chacun donnant à l’autre la préférence sur lui-même1. » Il semble que dans ce milieu honnête il aurait dû prendre des impressions moins défavorables à son temps, ou que, s’il en voulait dire du mal, il lui fallait faire au moins quelques réserves. Sénèque est plus dur encore que Tacite, quoiqu’il ne fasse pas profession, comme lui, d’admirer toujours le passé. Dans les ouvrages que nous avons de lui, il ne manque pas une occasion de maltraiter ses contemporaines. «Elles en sont venues à ce point, dit-il, qu’elles ne prennent plus un mari que pour exciter leurs amants. Quand une femme est chaste aujourd’hui, c’est une preuve certaine qu’elle est laide2.» 11 avait même composé un traité spécial contre elles {De matrimonio), qui est perdu, mais que les Pères de l’Église, dont il flattait les idées, citent avec plaisir. Il y reprenait tous les arguments bons ou mauvais que les poètes comiques développaient depuis des siècles contre le mariage. Il rappelait, ce qui était tout à fait conforme aux usages romains, qu’on ne choisissait pas sa femme, et qu’il fallait la garder comme le hasard vous la donnait. « Si elle est colère, sotte, laide, malpropre, si elle a quelque autre défaut, nous ne le découvrons jamais qu’après la noce. Un cheval, un âne, un bœuf, un chien, un esclave, un vêtement, une chaise, une coupe, des vases de terre, on les examine avant de les acheter ; la femme est la seule chose qu’on prenne sans la voir. On a craint sans doute qu’on ne l’épousât jamais si on l’avait vue auparavant. » Il ajoiite que du reste on ne serait guère plus avancé

1. Agric., 6. — 2. De benef., ni, 16 : argumentum est deformita\is pudicitia.

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quand on aurait pris la peine de regarder, qu’elles ont toutes des inconvénients, et qu’entre elles on ne peut faire qu’un mauvais choix. « Si elle est belle, elle sera comblée d’hommages ; si elle est laide, elle se jettera à la tête du premier venu. 11 est difficile de bien garder celle que tant de gens désirent, et, quand elle n’est désirée de personne , il est désagréable de vivre avec elle i. » Sénèque était vraiment bien ingrat de traiter ainsi les femmes ; il n’y a pas de philosophe qui ait eu à s’en louer plus que lui. Depuis sa naissance jusqu’à sa mort, elles l’ont entouré de leur affection, il leur doit sa fortune politique et son bonheur intérieur. Ce grand ennemi du mariage s’était marié deux fois, et l’on ne voit pas qu’il ait eu à le regretter. Il nous dit que, tout stoïcien qu’il était, il pleura beaucoup sa première femme. Quand il épousa la seconde, Paulina, il était déjà vieux, mais ce mariage sembla lui rendre la jeunesse. Il avait dit quelque part : « Il est iionteux d’aimer de quelque façon que ce soit la femme d’un autre, il l’est aussi d’aimer la sienne avec excès: Le sage doit s’attacher à sa femme par raison et non par affection2. » Il paraît, dans sa vie, avoir oublié ce précepte, comme il en a oublié tant d’autres. Quand il parle de Paulina, l’affection la plus vive et la plus touchante semble animer ses paroles. Dans une de ses lettres, il raconte qu’il est malade et que Paulina le force à se soigner. « Comme sa vie, dit-il, dépend de ma vie, je prends soin de moi pour prendre soin d’elle. Qu’y a-t-il de plus agréable que d’être si aimé de sa femme que, pour l’amour d’elle, on s’aime soi-même davantage3 ?» On sait qu’elle voulut mourir avec ce mari qui

1. Voyez les fragments du De rnalrimonio dans l’édition de Haase. — 2. De matrim., 84 : in aliéna uxore omnis amor lurpis est, in sua niinius. — 3. Epist., 104, 2.

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l’aimait si tendrement et dont elle était si fière, et que, ramenée maigre elle a la vie, elle ne lui survécut que quelques années, gardant pieusement son souvenir et honorant sa mémoire.

L’exemple de Paulina nous montre que les grandes épreuves du règne des Césars ne furent pas perdues pour les femmes. Juvénal avait raison de dire que la prospérité les avait gâtées; le malheur les rendit meilleures. Elles donnèrent d admirables spectacles dans ces temps horribles. Beaucoup se résignèrent volontairement à la pauvreté après avoir vécu dans l’opulence, d’autres accompagnèrent leurs maris en exil, quelques-unes surent héroïquement mourir. Telle fut cette jeune Politta, la fille du consulaire Antistius Vêtus, dont Tacite nous a raconté la fin touchante1. Néron lui avait enlevé son mari, le sage Rubellius Plautus; elle avait tenu dans ses bras sa tête coupée, et depuis ce moment elle vivait dans le deuil et les larmes, se privant de tout, et gardant ses vêtements ensanglantés comme une relique; mais, quand elle apprit que la vie de son père était menacée, elle oublia ses douleurs et ses colères et alla se jeter aux pieds de Néron, hile n épargna rien pour le toucher, et, le trouvant insensible, elle revint annoncer à son père que tout espoir était, perdu et mourir avec lui. Il ne m’est, pas possible de croire qu’à la suite de ces crises violentes, après les règnes e Néron et de Domitien, la société n’ait pas été purifiée pai la sou fi rance. La vertu des femmes s’y est certainement retrempée. Le Palatin, où avaient régné Messaline e oppée, est occupé sous Trajan par des princesses honnêtes, « modestes dans leur toilette, simples dans leur train, aflables dans leurs manières2 », et qui pratiquaient toutes les vcrtas domestiques. Dans le grand monde, qui

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