LES CLASSES INFÉRIEURES ET LES ASSOCIATIONS POPULAIRES
Attachement du peuple à ses dieux. — Divinités et fêtes populaires. — Comment et par qui les cultes étrangers se répandent dans le peuple. — Caractère de la dévotion du peuple des campagnes.
Après nous être occupés des lettrés, des riches, des gens du monde, nous voici arrivés aux classes inférieures. La part qu’elles ont prise au triomphe du Christianisme nous fait un devoir de les étudier. Malheureusement, 'il n est pas aisé de les connaître : les sociétés ne montrent volontiers que leurs étages les plus élevés; à mesure qu’on descend, le jour diminue. A la distance où nous sommes de l’époque que nous étudions, les sommets seuls nous apparaissent avec quelque clarté; le reste est couvert d ombre. C’est une raison de plus de recueillir avec soin tous les renseignements épars que la littérature et l’épigraphie nous ont conservés, et qui peuvent nous donner quelque idée de la situation morale et religieuse du peuple de Rome et de l’empire au temps des Antonins.
11 ne semble guère douteux que, dans les villes et les campagnes, la populace n’ait été en général fort attachée a ses dieux. L acharnement qu’elle mit à poursuivre les Chrétiens en est la preuve. C’est un fait incontestable que
le Christianisme a soulevé chez le peuple des colères furieuses. « Combien de fois, dit Tertullien, ne nous a-t-on pas accablés de pierres, et n’a-t-on pas mis le feu à nos maisons! Dans la fureur des Bacchanales, on n’épargne pas même les morts. Oui, l’asile de la mort est violé; du fond des tombeaux où ils reposent, on arrache les cadavres des Chrétiens, quoique méconnaissables et déjà corrompus, pour les insulter et les mettre en pièces 1 ! » L’attachement du peuple aux cultes anciens ne se comprendrait guère, s’il était vrai, comme on l’a souvent prétendu, que ces cultes ne faisaient rien pour lui ; mais cette opinion n’est pas tout à fait juste, au moins pour l’époque qui nous occupe. A Rome , depuis que les plébéiens avaient conquis l’égalité politique, ils s’étaient fait une place dans la religion comme dans l’État; ils avaient accès à tous les sacerdoces importants, ils pouvaient devenir grands pontifes. On ne voit pas que dans les temples il y eût aucun privilège reconnu pour la naissance et la fortune. Sans doute le riche, qui pouvait offrir plus de victimes, se flattait d’attirer plus facilement la faveur des dieux ; mais le pauvre ne désespérait pas non plus de l’obtenir. Horace console une femme du peuple qui s’attriste de ne pouvoir immoler ni bœufs ni brebis aux divinités qui la protègent, en lui disant qu’il suffit de les couronner de romarin et de myrte, et qu’elles se contentent d’un gâteau de farine et de quelques grains de sel pétillants2; ces offrandes, au moins, sont à la portée de tout le monde. Parmi les dieux de l’Olympe, il en était déplus
i. Tertullien, Apolog., 37. Malgré cet acharnement du peuple contre les Chrétiens, on sait que c’est parmi le peuple que le Christianisme a fait ses plus nombreuses conquêtes; mais j’ai déjà fait voir qu’il s’est propagé surtout parmi les païens dévots et croyants et que c’est ainsi que ses plus ardents ennemis sont si vite devenus ses disciples. — 2 Hor. Carra., ni, 23.
populaires que les autres, que les pauvres gens priaient avec plus de confiance et dont ils espéraient être mieux écoutés; les ouvriers et les esclaves adoraient surtout Hercule et Si! vain. Mais ces dévotions particulières ne les empêchent pas de s’adresser aussi aux divinités que tout lemondeet le meilleur monde invoque. Le roi des dieux et des hommes, le grand Jupiter lui -môme, accepte très- volontiers les hommages les plus humbles. De simples soldats, des affranchis, des fermiers d’un petit champ, se mettent hardiment sous sa protection et ne paraissent pas craindre que leurs prières soient mal accueillies. Il en est de même pour les fêtes ; le peuple prend part à toutes, mais il en a qu’il aime plus que les autres, qui sont plus gaies, plus bruyantes et semblent lui appartenir davantage. Telle est celle de Fors Fortuna, au mois de juin, où lafoule se rend au temple construit par le roi populaire Servius Tullius, en descendant le Tibre sur des barques ornées de feuillage et de fleurs, et où l’on boit force rasades en l’honneur du bon prince et de sa vertueuse épouse1. Telle est aussi celle d’Anna Perenna, qui se célèbre dans le bois sacré de la vieille déesse, sur les bords du fleuve, et dont Ovide nous fait une si agréable description. « Le peuple arrive, dit-il ; on s’étend çà et là sur l’herbe verte pour boire ensemble, et chacun est assis a côté de sa chacune. Le plus grand nombre dîne en plein air; quelques-uns se construisent de petites cabanes avec des branches d’arbres ; d’autres plantent des bâtons en guise de colonnes et étendent audessus leur toge pour se faire une tente. Bientôt le soleil et le vin les échauffent. lisse souhaitent l’un à l’autre autant d’années d’existence qu’ils vident de verres. Vous en trouverez qui sont capables de boire autant de coups que Nestor a vécu d’années et qui arrivent jusqu’à atteindre l’àgo
L r relier, Rom. Mijthol., p. 553.
de la Sibylle. Ils chantent tout ce qu’ils ont appris dans les théâtres et accompagnent leur chant de gestes cadencés. Puis, le dîner fini, ils se mettent à danser lourdement avec leurs compagnes en habits de fête, qui font llotter leurs cheveux aux vents. Quand ils reviennent, le soir, ils ne se tiennent plus sur leurs jambes, et l’on se rassemble pour les voir passer1. »
Nous avons vu que, dans ce mouvement qui emporta toute la société des deux premiers siècles vers les religions de l’Orient, la part des plébéiens fut considérable. Comme ils faisaient beaucoup pour elles, elles se gardèrent bien de les négliger. Il y avait, dans ces cultes, tout un clergé inférieur qui vivait avec le peuple et exerçait beaucoup d’influence sur lui. Les pauvres étaient initiés à ces religions nouvelles tantôt par ces bayadères syriennes qui formaient des associations2, et qui, la tête couverte d’une mitre asiatique, allaient danser dans les cabarets enfumés3, tantôt par ces prêtres misérables et débauchés, forcés souvent de vendre leurs insignes pour vivre4, et que Juvénal nous montre étendus et dormant dans un mauvais lieu, à côté de matelots et de voleurs, entre un esclave fugitif et un employé des pompes funèbres5. Sans doute, il n’était pas toujours facile aux pauvres gens de prendre part aux grands mystères : nous savons par Apulée que ceux d’Osiris coûtaient cher6. Ils ne pouvaient pas non plus se permettre ces purifications des tauroboles, dont les dépenses étaient considérables; mais il devait y avoir à Rome des initiations populaires, comme celles des Orphéotélestes de la Grèce. Parmi les
\. Ovide, Fast., ni, 525. Ailleurs Ovide insiste aussi sur le caractère populaire du culte de Flora (Fast., v, 350). — 2. Horace, Sat., 1,2,1. Ambubaiarum collegia. — 3. Voyez la Copa de Virgile. — 4. Martial, xiv, 204. — 5. Juv., vin, 176. — 6. Apulée, Métam., xi, 28.
gens qui, dans le culte secret de Mithra, prennent le titre de pères et de lions , on trouve quelquefois des noms d’affranchis L Il y avait aussi des purifications à bon marché, et Cicéron nous parle d’un certain Licinius, à la fois sacrificateur et cabaretier, qui se chargeait de purifier les esclaves et de leur donner à boire2. Les grandes dames faisaient venir le destin chez elles. Les astrologues, les chaldéens, qu’elles payaient généreusement, se dérangeaient pour aller leur prédire l’avenir. Les pauvres gens étaient moins favorisés. « Le destin du peuple, dit Juvénal, loge près du grand cirque ou dans les quartiers reculés qui longent le rempart. C’est là que la robuste plébéienne vient consulter les devins pour savoir s’il lui faut quitter le cabaretier pour épouser le fripier3. » Apulée nous a décrit, dans un des passages les plus curieux de ses Métamorphosés , les prêtres mendiants de la déesse syrienne qui s’en allaient sur les grands chemins excitant la dévotion publique par leurs jongleries. Vêtus et parés comme des femmes, « le visage fardé, le tour des yeux peints, la tête couverte de petites mitres », ils entourent respectueusement leur idole, qui, enveloppée d’un voile de soie, est portée sur un âne. Ils se livrent à des évolutions frénétiques, renversant la tête, tournant le cou dans tous les sens et faisant voler en rond leurs cheveux flottants. Par intervalles, ils se mordent les chairs, et avec un couteau à deux tranchants ils se font des entailles aux bras. Quand on passe devant une maison de bonne apparence et qu’on suppose habitée par une personne riche et généreuse, les hurlements redoublent. « Alors l’un d’eux se livre à des transports plus désordonnés. Il tire à chaque instant de sa poitrine de profonds gémissements, en in-
1. Corp. inscr. lat., ni, 3179, 3415.— 2. Cic., Pro Mi , 24, et la note 4'Asconius, édit. Orclli, p 51. —3. Juv., vi, 5S7.
spiré qui ne peut retenir le souffle divin dont il est rempli, et il fait semblant de succomber au plus violent délire. Il s accuse lui-meme de quelque indiscrétion sacrilège et annonce qu’il va se punir de ses mains. Saisissant alors un fouet particulier à ces efféminés (ce sont des bouts de laine tordus ensemble et terminés par plusieurs osselets de mouton comme par autant de nœuds), il s’en frappe à coups redoublés... Us s’arrêtent ensuite pour recueillir dans les plis de leurs robes les pièces de cuivre et même les pièces d’argent qu’on leur jette à l’envi. Des âmes pieuses apportent du vin, du lait, du fromage, du blé, et même de l’orge pour l’âne qui porte la déesse. Ils prennent tout et l’empilent dans des sacs préparés pour cette aubaine1. » Puis, quand la récolte est faite et qu’ils sont rentrés chez eux, ils se livrent avec les produits de la journée aux plus honteuses orgies.
lels étaient les prêtres qui d’ordinaire se chargeaient de répandre les idées religieuses parmi les pauvres gens des villes et des campagnes. Quand on songe que le peuple était entièrement livré à ces influences, quand on se souvient que la philosophie antique n’a fait que bien peu d’efforts pour arrirer jusqu’à lui, on n’est pas surpris de voir ce qu’il y avait de bas et de grossier dans sa dévotion. Mais pour être souvent peu éclairée, elle n’en était pas moins ardente. Une grande partie des monuments religieux que nous avons conservés de ce siècle est l’œuvre de personnes qui appartenaient aux dernières classes de la société. Les inscriptions que ces monuments portent sont souvent curieuses à étudier : on y voit que ces pauvres gens, qui ne tenaient guère à respecter les traditions anciennes, s’adressaient à tous les dieux sans scrupule et les confondaient dans leurs prières2; c’est
1. Apulée, Met., vm, 27. — 2. Voyez, par exemple, cette inscription
chez eux que s’accomplissait le plus librement ce mélange de tous les cultes qui, en élargissant les croyances, préparait les voies au Christianisme. 11 faut pourtant faire entre eux quelques distinctions; la religion populaire n’avait pas les mêmes caractères partout. C’est surtout dans les villes qu’on était avide de nouveautés et qu’on se précipitait volontiers vers les dieux de l'Orient; les campagnes restaient plus fidèles à l’ancienne religion. La vieille mythologie était née de la contemplation delà nature; dans les champs, elle se retrouvait chez elle. L’hypocrisie, la contrainte, l’air officiel, étaient tout à fait bannis de la religion champêtre. Les fêtes y prenaient un caractère gracieux et sincère dont l’âme était pénétrée. Il était difficile d’assister sans quelque émotion, dans un beau pays, aux processions des ambarvales ou aux cérémonies qui accompagnaient la vendange et la moisson. Les poètes les plus légers trouvent des accents religieux pour les dépeindre. Tel est ce tableau qu’Horace a fait en quelques vers gracieux des Faunalia , qui se célébraient en décembre*. On voit bien aussi qu’Ovide, qui est allé voir à Falérie la fête de Junon, en est revenu charmé. 11 est heureux de nous décrire la forêt antique ombragée d’arbres touffus, «sous l’ombre desquels on ressent l’impression de la divinité», l’autel grossier qui reçoit les vœux des fidèles, puis la procession qui s’approche aux sons de la trompette, les jeunes filles vêtues de blanc qui portent sur leur tête les objets sacrés, et, au milieu du silence de la foule, la déesse qui s’avance entourée
dans laquelle, sur l’ordre des dei monteuses, vieilles divinités qui personnifiaient les collines de Rome, les dévots de Mithra, unis à un prêtre de Silvain, élèvent un monument à Jupiter fulgurator. Orelli.