Horace, Carm., iii
de ses prêtres, tandis que les filles et les garçons, revêtus de leurs plus beaux habits, étendent leurs manteaux sur lu route, partout où elle doit passer1. Ovide ajoute que c’est une fête très-ancienne et qu’elle remonte au temps d’Halésus, le fondateur de Falérie et le héros des Falisques. Tandis que tout se renouvelle sans cesse à la ville, tout se conserve aux champs. On y raconte toujours les vieilles légendes, et l’on continue à y ajouter foi. Pourquoi douterait-on que les dieux se soient souvent montrés aux mortels, quand on n’est pas éloigné de croire qu’on les a quelquefois rencontrés soi-même? Il est si facile, lorsqu’on rentre chez soi un soir d’été, la tête pleine de récits fabuleux, l’âme excitée par l’ivresse de la nature, de prendre pour l’apparition de Silvain ou de Faune l’ombre d’un arbre qui s’agite au coin d’un bois, ou d’entendre dans le bruit lointain de la brise le rire des nymphes et des satyres qui jouent dans la vallée. On le croit et on le raconte, non pas comme le prétend Lucrèce, pour faire honneur à son canton, pour empêcher qu’on ne suppose qu’il est désert de dieux 2, mais parce qu’on pense que c’est la vérité. Aussi les superstitions poussaient-elles avec abondance dans les campagnes, comme sur un sol fertile. Les charlatans y vendaient toutes sortes de recettes pour guérir les maladies des hommes et des animaux. On y débitait des formules magiques qui devaient attirer la pluie ou éloigner la grêle. Sur la porte de toutes les fermes italiennes on lisait une défense faite aux femmes de passer le long des chemins en filant, parce qu’on croyait que le fuseau porte malheur aux récoltes3. On ne doutait pas qu’il n’y eût des charmes au moyen desquels on pouvait attirer chez soi
I. Ovide, Amores, in, 13. — 2. Lucrèce, IV, 580. — 3. Pline, Ilist. nat., xvm, 2 (5).
la moisson du voisin. L’historien Pison racontait qu’on accusa de ce crime un affranchi qui par son industrie savait tirer de ses champs plus que ne faisaient les autres. Au jour marqué, il parut devant le peuple, amenant avec lui ses esclaves robustes, ses charrues brillantes, ses bœufsbien nourris : «Yoilàtous mes charmes, dit-il; il n’y manque que mes travaux assidus, mes veilles, mes sueurs, que je ne puis pas vous mettre sous les yeux1.» Ces croyances superstitieuses se trouvaient déjà dans la loi des Douze Tables; mais, je l’ai déjà dit, rien ne s’oubliait au village. Aux derniers temps, on y consacrait des arbres aux dieux, comme à l’époque du bon roi Latinus; « au lieu de statues d’or et d’ivoire, on y vénérait les bois sacrés et le silence même des forêts2». On y couvrait de bandelettes les pieux plantés en terre qui marquaient la limite des champs ; on y arrosait d’huile des pierres qui étaient censées représenter quelque divinité3. Les fêtes les plus anciennes étaient aussi les plus respectées. Aux Palilies, qui rappelaient la fondation de Rome, les paysans sautaient à travers de grands feux allumés, comme chez nous à la Saint- Jean ; ils se réunissaient, tant que dura l’empire, au son de la trompette, dans les carrefours des grands chemins, et y célébraient les compitalia rus t. ica avec la même gaieté que du temps des rois*. Les fêtes de la vendange, les plus vieilles de toutes, excitaient encore, sous Théodose, des éclats de joie désordonnée qui scandalisaient les gens sages. G est là, sur le terrain même où l’antique religion était
1 Pline, Hist. nat., xvm, 6 (8). Pline raconte ailleurs très-sérieusement que, sous Néron, un champ d’oliviers traversa un chemin public et vint s’établir en face du terrain qu’il occupait, tandis que les champs dont il prenait la place allaient s’installer à la sienne. Hist. nat., xvii, 25 (38). — 2. Pline, Hist. nat., xii, 1 (3). — 3. Tibulle. 1,, 1, 10. — 4. Calpurnius, iv, 125.
née, où elle avait poussé ses plus profondes racines, qu’elle se maintint le plus longtemps, et voilà pourquoi il fut si difficile au Christianisme victorieux dans les villes d’achever la conquête des campagnes.
Origine des associations romaines. — Elles sont tolérées pendant la république. — Restrictions que l’empire apporte au droit de s’associer. — Ces restrictions n’empêcbent pas les associations de devenir très-nombreuses. — Classifications qu’on peut établir entre elles. — Associations ouvrières et industrielles. — En quoi elles diffèrent de nos corporations. — Ressemblances que présentent toutes les associations romaines.
Ce que nous venons de dire des croyances populaires au 11e siècle est loin de suffire à notre curiosité, mais il n’est pas aisé d’y ajouter. La vie intérieure et domestique des Romains pauvres nous échappe; nous ne pénétrons pas dans ces petites mansardes sous les toits ( cenucula ), où ils logent «près du nid des colombes1». Heureusement, quand ils sortent de chez eux, nous les retrouvons. Il nous est possible, grâce à l’épigraphie, de les suivre dans ces associations où se passe une bonne partie de leur existence. C’est là que les petits négociants, les affranchis, les ouvriers, se rassemblent le plus qu’ils peuvent avec des gens de même métier ou de même fortune; c’est là qu’il faut les aller chercher, si nous voulons savoir comment ils vivaient et quels étaient leur; habitudes et leurs besoins, leurs misères et leurs plaisirs. D’ailleurs ces associations ont toutes plus ou moins un caractère religieux, et une étude de la religion romaine ne peut se passer de les connaître»