Wallon, Hist. de l'esclavage, n, p
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de fainéants et de débauchés, comme les appelait Columclle*, s’entendait à gagner les bonnes grâces du maître par les plus honteuses complaisances, et la bassesoe les conduisait vite à la liberté. Pline le jeune, qui n’était pas un profond politique, se réjouissait avec effusion quand il voyait un maître généreux affranchir beaucoup d’esclaves. « Il n’y a rien que je souhaite plus, disait-il, que de voir notre patrie s’enrichir de citoyens. » Il avait tort de se réjouir; la patrie n’avait guère à se louer des citoyens nouveaux que lui donnait l'esclavage, et c’est à force de s’enrichir ainsi qu’après avoir patiemment supporté les Césars, elle a fini par succomber devant les barbares. J’aime mieux la tristesse de Tacite quand il constate avec effroi que le peuple romain n’est plus composé que d’affranchis. C’est qu’il ne se contentait pas d’observer les choses à la surface, et que l’histoire de l’empire, qu’il étudiait dans ses profondeurs, lui montrait avec évidence que l’esclavage ne peut pas être une bonne école pour la vie publique et pour la liberté.
Ce qui frappe le plus, quand on étudie la société romaine, c’est que la plupart des vices qui la dévoraient et qui l’ont perdue lui venaient de l’esclavage. Nous avons vu qu’il a favorisé la corruption des classes élevées, qu’en habituant l’homme à toujours compter sur l’activité des autres, il a paralysé ses forces et endormi sa volonté. Il est coupable aussi d’avoir entretenu dans les âmes le mépris de la vie humaine. La cruauté s’apprend; je crois que naturellement l’homme y répugne, mais il s’y fait par l’exemple. On peut dire qu’il y avait dans la maison de beaucoup de riches une école publique d’inhumanité. L’esclave en a soulïert longtemps, le maître aussi a fini
1. Columelle, i, 8 : socors et somniculosum genus id mancipiorum, otiis, campo, circo, iheatris, aleæ, popinæ, lupanaribus consuetum.
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par en être victime. Si la foule, sous les Césars, a regardé mourir avec une si grande indifférence tant d’illustres personnages, n’est-ce pas que les supplices et la mort ne la surprenaient plus, et que, lorsqu’on se fut habitué à ne plus respecter l’homme dans l’esclave, on s’indigna moins de le voir outragé dans le grand seigneur? Un reproche plus grave encore qu’on peut faire à l’esclavage, c’est qu’il a formé ce misérable peuple de l’empire, que nous retrouvons avec tant de dégoût dans les récits de Tacite. Sa bassesse et sa lâcheté n’étonnent plus quand on se souvient de ses origines.il est sorti de la servitude; c’est l’esclavage qui l’a fait, et naturellement il l’a fait pour l’esclavage. Non-seulement son abaissement moral et son indifférence politique ont rendu possible la tyrannie des Césars, mais le souvenir des injustices qu’il avait souffertes devait nourrir chez lui des sentiments d’aigreur et d’hostilité qui exposaient la société à des périls qu’elle ne soupçonnait pas. S’il n’y a plus eu de guerre servile en Italie depuis Spartacus, il n’en est pas moins vrai que l’esclavage entretenait une sorte de conspiration permanente contre la sûreté publique. Il était surtout l’ennemi le plus décidé de cet esprit de suite et de tradition qui avait fait la force de la race romaine. L’esclave qui n’avait pas de racines sur le sol de Rome, dont les souvenirs et les affections étaient ailleurs, n’hésitait jamais, quand il devenait citoyen, à tendre la main aux coutumes de l’étranger et à les introduire dans la cité. Tandis que les hommes d’Etat et les personnages importants s’épuisaient à maintenir ce qui restait de l’esprit ancien et des vieux usages, il se faisait en bas, dans ces classes populaires sans cesse recrutées par l’esclavage, un travail continuel pour les détruire. C’est ainsi, nous l’avons vu, que grâce à cette influence secrète et puissante, les religions nouvelles se sont si aisément répandues dans l’empire.
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Personne alors ne paraît s’être aperçu de l’étendue du mal ; et comme on n’en mesurait pas toute la profondeur, on n’y opposait guère que des remèdes incomplets. Des efforts souvent heureux ont été faits pour rendre plus doux le sort des esclaves. On leur a donné quelques garanties contre leurs maîtres ; les philosophes ont proclamé, et tout le monde a reconnu avec eux, qu’ils sont des hommes ; les jurisconsultes ont même écrit dans les codes que l’esclavage est contre nature. Il semble que ce principe, si l’on en avait tiré toutes les conséquences, devait conduire un jour à l’abolir ; mais quand ce jour serait-il venu, ou même serait-il venu jamais, si le monde ancien avait duré? On est vraiment tenté d’en douter quand on voit avec quelle lenteur les progrès se sont accomplis, et que de fois, sans motif, on est retourné en arrière. Dans les temps même les plus éclairés , quand l’opinion semble pousser avec le plus de force vers les mesures libérales, il arrive tout d’un coup que le pouvoir, obéissant à d’autres idées, redevient sévère ou cruel, ou qu’il flotte entre la rigueur et l’indulgence, sans savoir se décider. C’est sous Auguste, au moment où les mœurs deviennent plus douces, où l’humanité paraît triompher, qu’un sénatusconsulte ordonne que lorsqu’un maître a été assassiné par son serviteur, tous ceux qui ont passé la nuit sous le même toit, innocents ou coupables, seront mis à mort. On n’est pas moins surpris de voir que, sous Constantin, en plc-in Christianisme, la législation qui, depuis les Antonins, s’était fort adoucie, revient tout d’un coup aux anciennes sévérités contre les esclaves. Ces brusques retours leur faisaient perdre en un moment tout le terrain qu’ils avaient gagne pendant des siècles, et c’était toujours à recommencer. Ajoutons que ces mesures qu’on prenait pour les protéger n’avaient pas toujours l’efficacité qu’on pouvait attendre. Les lois humaines n’étaient guère exé-
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cutées que par les honnêtes gens, par ceux qui vont d’euxmêmes vers l’humanité ; les autres trouvaient mille moyens de les éluder. L’autorité, qui répugnait toujours à pénétrer dans la famille et à contrôler le pouvoir respecté du maître, fermait le plus souvent les yeux, et les abus devenaient ainsi éternels *. Mais ce qui est surtout remarquable, c’est qu’on ne trouve jamais exprimé dans un écrivain antique, ni comme une espérance éloignée, ni comme un souhait fugitif, ni même comme une hypothèse invraisemblable, cette pensée que l’esclavage pourra être un jour aboli. Qu’on lui soit favorable ou contraire, on n’imagine pas qu’il puisse cesser d’exister. Ceux mêmes qui s’en plaignent avec amertume, qui énumèrent les dangers qu’il fait courir et les ennuis dont il est cause, ceux qui disent, comme Sénèque : « Que d’animaux affamés dont il nous faut assouvir la voracité 1 que de dépenses pour les vêtir ! que de soucis pour surveiller toutes ces mains rapaces! Quel charme trouve-t-on à se faire servir par des gens qui gémissent et qui nous détestent2? » ne paraissent pourtant pas supposer qu’un jour on arrivera à s’en passer. C’était une institution si ancienne et tellement entrée dans les mœurs qu’on ne comprenait plus la vie sans elle. Des gens qui la croyaient indispensable ne se trouvaient pas disposés, même quand ils la savaient injuste, à se donner beaucoup de mal pour l’abolir. C’était donc encore une de ces réformes radicales qu’on n’était guère en droit d’attendre du cours régulier des choses,
1. Pour encourager les maîtres à soigner leurs serviteurs malades, Claude avait ordonné que l'esclave abandonné dans le temple d’Esculape, s’il guérissait, serait libre (Suét., Claud., 25). Cependant l’habitude durait toujours, même à l’époque chrétienne, de jeter les serviteurs hors de la maison, quand ils étaient atteints de quelque maladie grave. Voyez Le Blant, Inscr. chrèi. de la Gaule, il, p. 123. 2. Sé¬
nèque, De tranq. animi, 8, 8.
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et peut-être nous faut-il répéter ici ce que nous avons eu déjà tant de fois l’occasion de dire, qu’un changement si profond, que personne n’a ni désiré, ni prévu, ne pouvait s accomplir sans une de ces révolutions qui renouvellent le monde.
CONCLUSION
LA RELIGION ROMAINE AU IIe UIÈCLE
CONCLUSION
LA RELIGION ROMAINE AU IIe SIÈCLE
Nous sommes arrivés au terme de ce travail ; il ne nous reste plus qu’à conclure. Je crois nécessaire, avant de finir, de résumer dans un tableau d’ensemble les détails qui ont été donnés un peu partout sur la religion romaine au ne siècle. Il est important de connaître quelle en était alors la situation véritable; quand on sait ce qu’elle avait gagné et ce qui lui manquait encore, on se rend mieux compte de l’histoire de ses dernières années: les changements heureux qui s’étaient accomplis chez elle expliquent la longue résistance qu’elle opposa au Christianisme; les imperfections qu’elle n’avait pu corriger et qui tenaient à sa nature, font comprendre qu’elle ait fini par succomber.
Réformes accomplies dans la religion romaine au Ier siècle. — Elles n’atteignent pas les rites et les pratiques du culte. — De quelle manière et par quelle influence la religion se modifie. — La philosophie essaye de ramener le polythéisme à l’unité de Dieu. — Elle travaille à rendre les religions populaires plus morales. — Elle introduit des opinions nouvelles sur la nature de Dieu et le culte qu’il faut lui rendre. — Les progrès religieux accomplis alors par la société païenne doivent-ils être attribués à l’influence du Christianisme? — Comment ces progrès ont permis aux gens éclairés de rester plus longtemps fidèles à l’ancienne religion.
On a vu que la religion romaine, quand finit la république, avait grand besoin d’une réforme L Création d’une époque naïve, elle faisait sourire une société savante et lettrée. Son union intime avec l’État avait longtemps fait sa force : on lui restait fidèle par patriotisme, quand on ne pouvait plus l’être par conviction ; mais le patriotisme lui-même s’était à la fin fort refroidi, et 1’afiaiblissement des vertus antiques diminuait l’autorité des anciennes traditions. Les esprits, surtout dans les classes élevées, s’étaient en général détachés d’elle. Ceux qui la défendaient encore, comme Yarron, ne le faisaient pas sans réserve et avouaient ouvertement qu’elle ne les contentait qu’à moitié. Il fallait donc, pour qu’elle retrouvât sa puissance, que de quelque manière une vie nouvelle pénétrât dans ce vieux culte épuisé : c’est ce qui est arrivé dans le premier siècle de l’empire.
D’où lui venaient ces changements qui l’ont rajeunie? il importe d’abord de le savoir. La religion romaine, nous l’avons montré, ne s’est pas réformée elle-même elle