Dissert , m, 22. — 2. A.-Gelle, n
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jusqu’à lui en acceptant avec complaisance les religions populaires : c’est ce qui est arrivé notamment au 11e siècle. Par là semblait s’établir une sorte d’accord entre la foule et les lettrés, et quand on voyait toutes les classes de la société se mêler dans les mêmes pratiques pieuses, on pouvait croire qu’elles étaient unies dans les mêmes croyances. Mais l’accord n’était qu’apparent l. Les lettrés, en acceptant la mythologie, faisaient mille réserves; ils cherchaient à l’expliquer et à l’interpréter de façon à blesser leur raison le moins possible. Ces accommodements n’étaient pas à l’usage du peuple, qui continuait à prendre ses légendes à la lettre. C’est seulement dans les dernières années que les sages du paganisme parurent comprendre qu’il était bon que tout le monde eût part à la vérité, et qu’il convenait de la répandre. Saint Augustin rapporte que, de son temps, on introduisit dans les temples païens l’usage « de lire aux fidèles réunis des interprétations salutaires de la mythologie, qui enseignaient qu’il ne fallait pas la prendre à la lettre, et qu’on devait y chercher un sens profond 2. » C'était s’y prendre un peu tard, et d’ailleurs la plupart de ces interprétations imaginées par les philosophes étaient subtiles, obscures, et le peuple devait avoir beaucoup de peine à les comprendre et à les goûter. Yarron dit qu’elles n’étaient qu’à l’usage des lettrés3, et il n’en paraît pas mécontent. On sait que la vérité ne lui paraissait pas bonne à enseigner à tout le monde 4, et beaucoup d'esprits sensés pensaient comme lui. La science et la sagesse leur semblaient des biens précieux parce qu’ils étaient rares, et ils auraient
1. Vojeztomc il, p. 128. — 2. Episl., 92 (202). — 3. S. Atig., Deciv. Del, vi, 5 : quœ facilius inlra parietes in schola quam extra in foro ferre possunt aures. C'est aussi l’opinion de Dcnys d’Halicarnasse, Ant. rom., ii,23. — 4. S. Aug., De civ. Dei, iv, 31
craint d’en diminuer le prix en les communiquant à trop de personnes. Ils ne s’apercevaient pas que ces séparations entre le peuple et les lettrés sont très-fâcheuses quand elles deviennent profondes, et qu’elles créent à la fin pour les sociétés toute sorte de malaises et de périls. Aussi étaient-ils fort surpris quand ils voyaient les Chrétiens appeler tout le monde à l’intelligence des vérités divines. Cette prédication populaire excitait leurs railleries. Ils accusaient les docteurs chrétiens de ne se plaire qu’avec les femmes et les jeunes gens1, de n’ouvrir la bouche que devant les tisserands, les cordonniers et les foulons 2, et ne paraissaient pas se douter que ce serait la gloire de la religion nouvelle « d’avoir évangélisé les pauvres et révélé les choses du ciel aux simples et aux petits3 ».
Si « les petits et les simples » avaient quelque lieu de se plaindre de la philosophie antique, les riches et les lettrés, malgré la préférence qu’elle leur témoignait, ne devaient pas être non plus entièrement satisfaits d’elle. C’était beaucoup assurément de rendre les légendes plus raisonnables, de purifier et d’élever les pratiques du culte; mais ce n’était pas assez. Depuis qu’on s’était tourné avec tant d’ardeur vers les idées religieuses, il était né, parmi les gens intelligents et instruits, des besoins nouveaux qu’il fallait contenter. Le plaisir de chercher la vérité et de l’entrevoir peut, à la rigueur, suffire à un philosophe; mais quand on est un dévot, on veut croire. Longtemps les Grecs n’avaient paru agiter les grands problèmes de la vie que pour se donner le spectacle de leurs efforts ingénieux, et sans avoir le désir profond de les résoudre. A la fin, cette curiosité s’était lassée. Le monde se sentait
i. Tatien, Oral. adv. Grœcos, 33, et Minutius Félix, Octav., 16. — 2. Origènc, Contra- CeL.. xu, 40 et 55. — 3. S. Matthieu, il, 5 et 25.
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vieillir; déjà, lu temps de Lucrèce, quand le laboureur, hochant la tête, se plaignait que la terre semblait épuisée et que la vigne se desséchait sur la colline, le poète répondait tristement que c’était la destinée de toute chose de s’acheminer vers la mort, et « que le moment était proche où toute la nature, pliant sous le poids des années, irait se précipiter dans la tombe1 ». A ces heures de désenchantement, quand on ne compte plus sur l’avenir, certaines questions se posent avec insistance, et l’on est tourmenté du besoin d’y répondre. On veut avoir des croyances solides, appuyées sur des autorités certaines, qui permettent aux consciences troublées de se reposer en paix. Ce n’était pas la religion romaine qui pouvait les donner. J’ai fait voir qu’elle n’imposait pas de dogmes formels et laissait chacun libre de croire ce qu’il voulait. On lui a su gré longtemps de cette tolérance. Les gens éclairés en profitaient pour se faire une foi raisonnable; ils choisissaient, dans ce qu’on racontait des dieux, ce qui leur semblait le plus sensé et traitaient fort légèrement tout le reste; mais à la fin on s’était lassé de la liberté de choisir, et l’on préférait être asservi à quelques croyances assurées. Malheureusement, on ne savait où les trouver. Les théologiens, qui s’étaient chargés d’établir quelque ordre dans ces légendes confuses, n’avaient pas prétendu arriver à la certitude. « L’homme imagine, disait Varron; à Dieu seul il appartient de savoir2. » Quoique travaillant en somme dans la même direction et pour le même résultat, ils ne parvinrent presque jamais entièrement à s’entendre 3. Était-il du reste possible à la phi-
1. il, 1164. — 2. S. Aug., Üe civ. Dei, vil, \1 hominis est hœc opinari, Dei scire. — 3. Le nombre de ces interprétations sur lesquelles on avait fini par s’entendre n’était pas très-grand. La façon dont on explique les légendes qui ont rapport à la déesse Tellus paraît avoir été acceptée par toutes les écoles (Lucrèce , u, 60;
losophie, partagée, comme elle l’était, en tant d’écoles contraires et livrées à des discussions sans terme, d’introduire dans la religion quelques éléments de certitude 1 ? Les stoïciens, qui comptaient alors le plus de disciples, paraissaient avoir une doctrine précise et stable 2, mais ce n’était qu’une apparence; ils ne s’entendaient entre eux ni sur l’existence de l’àme après la mort, ni sur la nature de Dieu. Les uns voulaient que la Divinité suprême fût l’éther, d’autres le soleil, d’autres le monde; « en sorte, disait Cicéron, que leurs dissentiments ne nous permettent pas de savoir à qui nous devons nos hommages3 ». Au milieu de ces incertitudes, l’âme cherchait avec anxiété quelque croyance assurée et se désespérait de n’en point trouver. Le mal était ancien; il en est question déjà dans un passage célèbre de Platon qui semble indiquer d’avance où l’on ira prendre le remède. « Si l’on ne peut, dit-il, découvrir la vérité de soi-même, il faut choisir parmi les opinions humaines celle qui paraîtra la meilleure et la plus sûre, et s’y établir, comme sur un radeau, pour traverser la vie. A moins qu’on ne puisse trouver à s’embarquer sur un vaisseau plus solide, sur une parole divine, qui nous conduise en sûreté au terme
Ovide, Fast., iv, 215; Serv.,Æn., ni, 113, et Varron dans S. Aug., De civ. Dci, vu, 24, avec les corrections de Haupt, Hernies, iv, p. 333); mais, en général, on ne s’accordait pas. Voyez la manière dont saint Augustin se moque des contradictions de Varron (De civ. Dei, vu, passim). Voyez aussi Arnobe, ni, 29, et iv, 34.
1. Ce ne sont pas seulement les l'ères de l’Église qui ont raillé la pli i losopli ie ancienne à cause de ses incertitudes : on retrouve déjà les mêmes reproches dans les auteurs païens, surtout chez les Romains, à qui ces luttes de doctrines ne convenaient pas et qui, en toutes choses, aimaient qu’on s’entendît. Voyez Cicéron, De divin., il, 58; De nat. deorum, 1, 16. Varron, Eumen, 15, p. 127, édit. Riese. — 2. Cicéron, De nat. deorum, 2, 1 : stabilem certamque sententiam. 3. Acad., u, 41 : itaque cogimur dissentione sapientum dotainum nostrum ignorare.
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du voyage *. » Le besoin de croire et de savoir était bien plus vif au 11e siècle qu’au temps de Platon. On avait lait l’essai de tous les systèmes, et l’on n’était satisfait d’aucun. Nulle part on n’avait rencontré cette certitude tranquille dont on ne pouvait plus se passer. Il semblait qu’après tant de mécomptes, la philosophie même en fût venue à désespérer d’elle, puisqu’elle tendait la main à ces religions qu’elle avait si longtemps combattues, et de tous les côtés on était à la recherche de cette «parole divine » qui devait conduire l’humanité au port.
Comment le Christianisme achève l’œuvre commencée par la philosophie. — Services que lui rend le mouvement philosophique et religieux du 1er siècle. — Conclusion.
Ce fut le Christianisme qui donna une pleine satisfaction à tous ces besoins confus qu’éprouvait le monde et que les religions anciennes ne contentaient qu’à moitié. Chez lui, l’unité de Dieu est entière; il l’accepte sans réserve, il la proclame sans compromis et sans réticence. 11 regarde la morale comme inséparable delà religion, ou plutôt comme la religion même 2. Il rend toute sa liberté àla prière 3, et commande qu’on s’adresse à Dieu du fond du cœur, et non du bout des lèvres 4; il n'a point d initiations secrètes réservées à un petit nombre d’élus, point de doctrine cachée qui ne soit révélée qu’à quelques per-
1. Phédon , p. 85.-2. Lactancc, v, 9 : nostro populo, cujus orr.nis religio est sine macula vivere. Minutius Félix, Oclav., 32 : a pu A nos religiosior est ille qui justioi-. —3. Tertullicn, Apolog., 30 : une monitore, quia de pedore oramus. — 4. Tertullien, De oyat., 17 : Deus non vocis sed cordis auditor est.
sonnes: il enseigne ses mystères à tous les fidèles sans distinction. « Chez nous, dit un Père, ce ne sont pas seulement les riches qui ont accès à la sagesse; nous la distribuons aux pauvres, et pour rien. Qui veut apprendre peut entrer l. » Cet enseignement, si libéralement donné, ne consiste pas en discussions subtiles et en hypothèses ingénieuses, mais en dogmes précis. Pour la première fois tous les problèmes qui tourmentent les âmes reçoivent une solution formelle et définitive. Aux variations et aux incertitudes des sectes philosophiques, le Christianisme est fier d’opposer la ferme unité de sa doctrine 3; et comme il sait qu’elle attire à lui les gens qui veulent se reposer de leurs doutes et trouver la paix de l’esprit, il la maintient en séparant sans pitié de sa foi tous ceux qui s’écartent de son symbole. Présentées sous cette forme nette et impérieuse, appuyées sur une autorité divine, ces grandes vérités, que les sages avaient entrevues et discutées dans l’ombre des écoles, se répandent partout. Elles deviennent familières aux ignorants et aux pauvres, et pénètrent jusque chez les nations les plus sauvages, où n’étaient encore parvenues ni la science des Grecs ni les armes des Romains 3.
Mais il ne faut pas que ces grands résultats obtenus pai le Christianisme, et qui ont renouvelé le monde, nous fassent trop oublier les efforts qu’on avait tentés avant lui. En général, nous aimons à introduire dans 1 histoire ces contrastes violents qui nous charment dans les romans. Il nous plaît de faire d’une époque l’antithèse de celle qui l’a précédée et de supposer que le monde
i,VatiQ \A?: Græc°s? 31 ~ s- Aug., De civ. Del , xvm, ’ ,* r ‘ * Jerome> EpisLy 60, 4 : Immortalem animant et post ■S. u wnemc01P°vis exislenlem, quod Pylhagoras somniavit, Uemo-
L T idlMT T co™oUU(onem damnations suæ Socrates dispu -
1 « cuicere, Indus, Persa, Golhus, Æçyptius philosophantur.
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procède par bonds désordonnés et par révolutions imprévues. C’est ainsi que, lorsqu’on étudie la lutte des deux religions qui se disputent l’empire romain au 11e siècle, on s’imagine volontiers qu’elles étaient entièrement opposées l’une à l’autre, et qu’il ne devait rien se trouver dans la doctrine nouvelle qui ne fût un objet d’étonnement et même de scandale pour tous ceux qui avaient été nourris de l’ancienne. J’espère avoir montré que cette opinion est fort exagérée. Il y avait certainement entre elles des différences radicales, mais, pa,r certains côtés aussi, elles se touchaient et travaillaient quelquefois d’une manière diverse à une œuvre commune. Saint Augustin proclame que le Christianisme seul a trouvé la route de cette patrie lointaine vers laquelle se dirigeait l’humanité; mais il ajoute que la philosophie l’avait aperçue de loin et saluée du haut de la colline1. On se figure ordinairement que ces deux sociétés suivaient des directions contraires ; l’étude que nous venons de faire prouve qu’elles marchaient plutôt dans le môme sens : mais l’une, conservatrice par nature, embarrassée de souvenirs et de traditions qu’elle entendait respecter, en se dirigeant vers l’avenir se retournait sans cesse vers le passé, ce qui rendait sa marche timide et son succès incertain ; l’autre, au contraire, étrangère sur ce sol qu’elle venait conquérir, libre de toutes ces attaches qui deviennent souvent des entraves, s’avançait résolument vers le but, et elle devait d’autant plus aisément l’atteindre qu’elle trouvait la route en partie frayée devant elle.
On peut donc prétendre qu’en somme, malgré !es résistances que le Christianisme a rencontrées et les luttes qu’il a soutenues, il s’est développé dans ies conditions
1 Aug., Conf.y vu, 21 : aliud est de silvestri cacumine vide-e Patriam pacis . . et aliud tenere viam illuc ducenlem.