De vita beata, 23, A- — 2. Ibid
davantage à lui ceux qui lui étaient restés fidèles. Elle ne fit pas de Sénèque un factieux ; ce rôle n’était pas dans sa nature : il était partisan convaincu du régime impérial, et il ne lui convenait pas de mal parler du prince dont il avait été le maître et le ministre. Aussi ne découvre-t-on pas. dans ses derniers écrits d’attaque directe contre l’empereur, quoiqu’il soitpossible d’en tirer des impressions très- défavorables à l’empire. S’il ne prêche pas la révolte, il recommande au moins la retraite. Dans son traité Su r le loisir , il avait établi qu il y a des circonstances où I on peut sans crime s eloignerdes aflaiies publiques. « Si l’État est trop corrompu pour pouvoir être guéri, s’il est aux mains des méchants, le sage ne perdra pas son temps en efforts inutiles et ne se dépensera pas sans succès l. » Ce moment lui sembla venu après la mort de Burrhus ; il songea dès lors à se retirer. Pour rendre sa retraite plus irrévocable, il voulut aussi se séparer de sa fortune. « Quand on veut se sauver dun naufrage, disait-il, on doit commencer par jeter ses bagages à l’eau 2. » On sait qu’il offrit tous ses biens à l’empereur, mais que Néron ne voulut pas les accepter. Comme il craignait en le dépouillant d’augmenter sa popularité, il le condamna à rester riche. Sénèque fut réduit à se rendre pauvre lui-même. Il aime à nous raconter qu il loge au-dessus d’un bain public, qu’il se promène en charrette, qu’il couche sur la dure, qu’il mange de grand appétit le pain de son fermier ; et les lettres où il nous donne ces détails sont pleines de bonne humeur. On dirait vraiment qu’après une vie passée dans 1 opulence il ait un jour découvert la pauvreté, et que cette découverte l’enchante. Il ne s’était pas douté jusque-là du nombre de choses inutiles dont l’habitude nous fait un besoin et
1. De otio, 3, 3. — 2. Epist., 22, 12 : ner.o cum sarçinis enatat.
qu’on pourrait si aisément supprimer l. Il est surpris et charmé de voir qu’on peut à la rigueur se délasser de ses fatigues sans se faire frotter de parfums, et qu’il n’est pas nécessaire, quand on voyage, d’être précédé d’une troupe de cavaliers numides et suivi de plusieurs mulets qui portent la vaisselle et les cristaux2. Ce nouveau converti, comme c’est l’usage, prêche tout le monde ; il ne cessé de conseiller la simplicité, la retraite, la fuite des raffinements et des délicatesses, la haine de l’opulence et le goût de la pauvreté. « Ce droit chemin, dit-il, que j’ai connu si tard et après tant d’égarements, je veux le montrer aux autres. Je leur crie : évitez ce qui plaît au vulgaire, ce que le hasard nous donne; quand vous rencontrez devant vous quelqu’un de ces biens inespérés, arrêtez-vous avant d’y toucher, plein de soupçon et de crainte. Songez à ces appâts dont on se sert pour attirer et perdre les animaux. Ce sont les présents de la fortune, dites-vous ; non, ce sont ses pièges. Si vous voulez vivre tranquille, défiezvous de ces bienfaits trompeurs. Ils ont ceci de décevant que lorsqu’on croit les tenir, on est pris. Celui qui se laisse entraîner par eux est fatalement conduit à l’abîme, et la chute est toujours au bout de ces hautes fortunes3. » Cette chute inévitable, il la prévoit et s’y prépare. 11 sait quelle fin lui destine la haine de Néron, et que cette fin n est pas éloignée. Il sait aussi que ses ennemis, heureux de l’avoir pris souvent en contradiction avec ses doctrines, l’attendent à ses derniers moments et comptent bien qu’ils auront alors le spectacle de quelque faiblesse ; d est décidé à ne pas leur donner la satisfaction qu’ils espèrent. « Je vous le dis : ces disputes savantes, ces entretiens philosophiques, ces maximes puisées dans les livres des sages ne prouvent pas qu’on soit vraiment cou-