De ira, u
s'il était trop méthodique, et il a horreur du pédantisme. Il s'étend volontiers sur les parties qui lui plaisent, au risque de négliger les plus utiles. Les réflexions spirituelles, les agréments de détail lui font aisément oublier l'ensemble. Comme il a la tète pleine de souvenirs et d'anecdotes qu'il tient des gens qu'il a fréquentés, et qu'il connaît toutes les histoires de la cour d'Auguste et de Tibère, il s'arrête à les raconter avec complaisance, même quand le sujet qu'il traite ne comporte pas ces lenteurs. Après avoir reconnu lui-même, en commençant le cinquième livre du traité Dei bienfaits, qu'il n'a plus rien à dire et que la matière est épuisée, il n'en continue pas moins pendant trois livres encore, pour le plaisir de présenter quelques observations ingénieuses et de faire quelques récits piquants. Sénèque parle quelque part de ces conversations de gens d'esprit « où l'on passe si aisément d'un sujet à un autre, où l'on touche à tout sans épuiser rien^ ». C'est bien un peu ce qu'il fait dans ses ouvrages. Il va rarement au fond des questions qu'il étudie et ne s'interdit jamais les digressions. Il cherche surtout à présenter ses idées avec ces expressions vives et ce tour spirituel qui font accepter la morale aux gens du monde. J'en ai déjà donné plus d'un exemple dans les citations que je viens de faire, et il me serait facile de les multiplier. C'est ainsi qu'il disait des ambitieux « qu'ils se donnent beaucoup de mal pour se faire une belle épitaphe^ »; il définissait les coureurs d'aventiu'es galantes « des gens auxquels il suffit pour qu'une femme leur plaise qu'elle soit à un autre ^ » ; il raillait agréablement la toilette des dames de son temps, leurs perles, leur fard, leurs pommades, et cette façon de se mettre « qui
1. Epist., G-i, 2. — 2. De brevit. vitœ, 20, 1. — 3. De ira, n, 28,7.
faisait qu'elles n'étaient pas beaucoup plus nues quand elles n'avaient plus de vêtement ^ » ; il disait des coquettes « qu'elles ne semblent prendre un mari que pour provoquer les galants^ ». Ces traits malins, qui se trouvent à chaque pas chez Sénèque, sont de ceux qu'un homme d'esprit rencontre dans le feu de la conversation et qui font la fortune d'un entretien. Il devait être, lui aussi, comme ce Pedo Albinovanus dont il nous fait l'éloge, un charmant causeur', et c'est ce qui lui avait sans doute donné tant de réputation dans le beau monde de Rome : il cause encore en écrivant. « Je veux, disait-il à Lucilius, que mes livres ressemblent à une conversation que nous aurions tous les deux'*. » N'oublions jamais en le lisant que ses ouvrages ont été plutôt parlés qu'écrits; figurons-nous, pour être sûrs de le comprendre, que nous l'entendons causer, que c'est son enseignement oral, que c'est sa parole qu'il nous a laissée dans ses livres, et si elle nous touche encore, toute glacée qu'elle est par le temps, songeons à reiïet qu'elle devait produire quand elle était vivante et animée par cet accent de conviction qui lui faisait dire : « Sachez que tout ce que je vous dis, non-seulement je le pense, mais je l'aime ^. »
1. Ad Helviam, 16, 4. — 2. De benef., m, 16, 3. — 3. Epist., 122, 15 : fabulator elegantissimus. — » 4. Epist., 75, 1. — 5. Epist., 75, 3.
L'enseignement de Sénèque s'enferme dans la morale. — Caractère de la morale de Sénèque. — Elle est moins sévère qu'elle ne le paraît. — Affection qu'il inspire à ses disciples. — Résultat de son enseignement.
L'enseignement de Sénèque, tel qu'il nous apparaît surtout dans ses lettres morales, ne devait pas être trèsétendu. Il affecte de mépriser les arts libéraux, que ses contemporains étudiaient avec tant de passion. La géométrie, l'arithmétique, l'astronomie, lui semblent médiocrement utiles. La musique enseigne comment des voix graves et aiguës peuvent s'accorder ensemble et produire une harmonie agréable : ne vaut-il pas mieux apprendre comment on peut établir l'accord dans notre âme? Quand on a suivi les leçons d'un grammairien et que l'on connaît l'art de bien parler, est-on plus capable de gouverner sa volonté et de maîtriser ses passions? C'est pourtant la science véritable, « et celui qui l'ignore ne sait rien * ». La philosophie fait profession de l'enseigner ; il faut donc lui réserver tout son temps, « chasser tout le reste et livrer son âme à elle seule'-. » Mais, dans la philosophie même, il est bon de choisir ; tout n'en est pas également nécessaire, et on l'a étendue sans mesure et sans profit. Sénèque, qui se donne pour un disciple des stoïciens, n'a pas recueilli leur héritage entier. Des trois parties dans lesquelles ils divisent la philosophie, il en néglige deux, la physique et la logique, ou, s'il lui arrive de s'arrêter
1. Epist., 88, 4 : quisquis hœc ignorât alia frustra scit. Celle lettre a été quelquefois comparée au discours de J. J. Rousseau contre les arts et les sciences. — 2. Epist. 88, 35 : expellantur omnia, totuni pectus illi vacet.
sur elles un moment, il se le reproche et en demande pardon. Quand il s'agit « de porter secours à des malheureux, de consoler des naufragés, des malades, des pauvres, des gens qui ont la tête sous la hache * », on a vraiment bien autre chose à faire que de s'occuper de la matière et de la cause, ou de chercher si le bien est un corps. Le philosophe qui, dans ces moments critiques où tant de gens réclament ses leçons , s'amuse à ces recherches oiseuses, ressemble à ce condamné de Galigula qui jouait aux échecs en attendant que le centurion vînt le mener au supplice.
Sénèque veut donc borner toute la philosophie à la morale. « On s'est trop égaré dans des chicanes de mots, dans des disputes captieuses qui n'exercent qu'une vaine subtilité. Avons-nous donc du temps de reste ? Savonsnous vivre? Savons-nous mourir^? » Le sage est celui qui sait la vie et qui l'apprend aux autres, artifex Vivendi. — Cette définition est faite pour lui, et l'on peut dire en ce sens que personne ne mérite mieux d'être appelé un sage. — Il veut de plus que cette science de la vie on l'enseigne d'une manière vivante. Il y a des philosophes dont le seul souci est d'établir les fondements sur lesquels repose la morale, d'autres qui se contentent de donner quelques principes généraux de conduite sous une forme courte et sèche, pensant que les conclusions s'en déduiront sans peine ; cette méthode n'est pas la sienne. Il néglige les discussions théoriques sur le souverain bien, il ne cherche pas à formuler des dogmes; il court à l'application : « il veut enseigner au mari comment il doit se comporter avec sa femme, au père comment il élèvera ses enfants, au maître comment il faut gouverner ses esclaves ^. » Des principes sèchement présentés