Epist., 87, i, — 2. Epist, 123, 7. — 3. Epist
rageux. Combien de lâches qui parlent en gens de cœiiri c'est la façon dont meurt un homme qui montre ce qu'il vaut. Eh bieni j'accepte pour moi cet arrêt ; je ne crains pas d'être jugé sur ma mort*. » C'était un engagement qu'il prenait d'avance ; il l'a tenu, et sa mort, comme il l'annonçait, a honoré sa vie. Si l'on a pu reprocher à ses derniers moments un peu d'apprêt et de solennité, c'est que de longue main il s'était étudié à bien mourir ; c'est aussi qu'il se savait observé, sous l'œil des jaloux et des envieux, et qu'il n'ignorait pas que le public écoutait les paroles qu'il semblait n'adresser qu'à sa femme et à ses amis. Tacite nous apprend qu'elles furent publiées comme elles étaient sorties de sa bouche ^, et tous les honnêtes gens durent les lire avec avidité. Sa philosophie a profité de l'intérêt qu'excitaient ses malheurs, et il faut certainement placer les vicissitudes de sa destinée, la tristesse de sa fin après l'éclat de sa vie, parmi les causes qui ont donné tant de popularité à ses ouvrages.
Caractère de l'enseignement de Sénèque. — Il préfère la direction à la prédication. — Il ne veut qu'un petit nombre de disciples choisis. — Il les prend parmi les gens du monde. — Comment les qualités de son esprit le rendaient propre à cette façon d'enseigner.
Ce qui explique encore mieux l'effet qu'a produit son enseignement, c'est la manière dont il était donné. On a vu que la philosophie avait alors deux façons de se répandre, l'une plus populaire, la prédication, l'autre* plus discrète et plus intime, la direction. Sénèque prati- \
\. Eplit., 26, 6. —2. Ann. xv, 63.
(quait surtout la seconde. Il avouait sans doute que la prédication n'était pas inutile ^ La philosophie, étant faite pour tout le monde, doit recruter des disciples même parmi les esprits indifTérents et mal disposés. Puisqu'ils ne viennent pas à elle, il faut bien qu'elle aille les trouver, qu'elle les surprenne par des coups d'éloquence et leur donne le désir de la connaître. Cet enseignement brillant et général est donc nécessaire, il ouvre les voies à l'autre, Sénèque le reconnaît ; tout lui semble bon pour faire naître les vocations philosophiques. Il approuve même les cyniques qui arrêtaient les gens dans les rues et endoctrinaient les passants-, mais tout en les approuvant, il ne voulait pas les imiter. Il ne se sentait aucun goût pour ces grandes assemblées que les succès de Fabianus avaient mises à la mode ; elles contenaient trop d'oisifs et de ci;rieux, trop d'amateurs de beau langage, qui apportaient leurs tablettes pour y noter soigneusement les belles expressions de l'orateur. Il était indigné de les voir à chaque phrase admirer, applaudir, trépigner d'enthousiasme. « Quelle honte pour la philosophie, disait-il, de quêter ainsi les applaudissements ! le malade fait-il des compliments au médecin qui l'ampute ? Je ne veux entendre d'autres cris que ceux de la douleur quand je presserai vos vices... Que je plains l'insensé qui sort heureux de son école quand il est reconduit par les acclamations d'une multitude ignorante! le beau triomphe de recevoir des éloges de ceux à qui l'on n'en peut pas donner^ ! » En réalité, ces philosophes de la chaire [calhedrarii philosopfn *) lui semblaient trop souvent des charlat/ms. Il trouvait aussi qu'il y a quelqiîe danger à rassembler des auditoires trop nombreux. On sait qu'il
1. Epist., 38, 1. — 2. Epist., 20, 2. — 3. Epist., 52, 9. — 4. De brev. vUœ, 10, 1.
avait horreur de la foule et qu'il croyait les hommes beaucoup plus mauvais réunis qu'isolés. « Il y a des convalescents, dit-il, tellement afTaiblis par le mal, qu'ils ne peuvent prendre l'air sans accident : nous sommes de même, nous dont les âmes se remettent à peine d'une longue maladie. Il nous est nuisible de trop vivre avec la multitude. Chacun de ceux que nous fréquentons nous communique ouvertement ses vices, ou les insinue en nous à notre insu, et plus la foule est nombreuse, plus le péril est grande »
Il était naturel qu'avec ces sentiments il ne voulût admettre auprès de lui qu'un petit nombre de disciples. Comme il ne tenait pas à en avoir beaucoup, il les voulait choisis. Non -seulement il n'allait pas au-devant des indifférents et ne trouvait pas digne de lui d'imiter ces archers qui lancent beaucoup de flèches au hasard, espérant que quelqu'une dans le nombre atteindra le but^, mais il ne se livrait pas du premier coup à tous ceux qui venaient réclamer ses leçons. Avant de les accueillir, il les éprouvait, et il ne se fiait pas volontiers aux premières marques de repentir. Un jour que Lucilius lui recommandait un homme qui paraissait regretter beaucoup les désordres de sa vie passée : « Attendons pour le juger, lui répondait-il, d'avoir la preuve qu'il a définitivement rompu avec ses vices : ils ne sont encore qu'en délicatesse^. » Il connaît, on le voit, ces résolutions fugitives qu'on forme aux heures de mécompte et d'ennui ; il n'est pas dupe de ces injures qu'on dit au plaisir quand on en est fatigué, de ces promesses -qu'on fait de renoncer pour toujours à l'ambition, parce qu'elle nous a trompés une fois. « Ce sont des querelles d'amoureux* », qui ne durent pas, et
1. Episf., 7, 2. — 2. Epist., 29, 2. — 3. EpisL, 112, 3, — 4. Episl., 22, 10.
ne servent, selon le mot de Térence, qu'à rendre l'amour plus vif. Il lui faut pour disciples des gens plus décidés, et qui soient sincèrement résolus à changer de vie. Il les préfère jeunes, afin qu'ils n'aient pas eu le temps de s'enraciner dans le mal : nous le voyons s'excuser, dans une lettre, d'avoir, comme il dit, un pupille de quarante ans '. Il les prend d'ordinaire parmi les gens du monde ; tous ceux dont le nom est venu jusqu'à nous paraissent avoir été riches et puissants. Il n'était pas sans doute de ces sages qui excluent systématiquement les pauvres gens de la philosophie et la réservent pour les grands seigneurs comme un privilège. Il disait au contraire « qu'elle n'a de préférence ni d'aversion pour personne, et que, comme le soleil, elle luit pour tout le monde^ » Il proclamait que la vertu quitte souvent les palais pour s'enfermer dans les maisons les plus humbles^, et qu'on ne la trouve pas seulement chez les chevaliers, mais chez les affranchis et les esclaves. « Que sont ces noms d'esclaves, d'affranchis, de chevaliers ? disait-il, des mots imaginés par l'ambition ou l'injustice. Il n'est pas de coin sur la terre d'où Tonne puisse s'élancer vers le ciel*. » Mais quoiqu'il reconnaisse ainsi l'égalité de tous les hommes devant la science et la vertu, on voit bien que ce n'est pas pour les esclaves ou pour les pauvres que ses traités sont écrits. Il y donne des conseils qui ne leur conviendraient guère, et les défauts qu'il y reprend avec le plus d'énergie leur sont tout à fait étrangers. Il attaque, par exemple, les gens qui possèdent d'immenses domaines et qui ont la manie d'y construire sans cesse de nouvelles villas, a Quand cesserez-vous, leur dit-il, de vouloir qu'il n'y ait pas un lac qui ne soit dominé par vos maisons de campagne, pas
1. Epist., 25, 1. — 2. Epist., U, 2. — 3. Epist., 74, 23. — À. Epist., 31, 11.
un fleuve qui ne soit bordé de vos édifices somptueux ? Partout où jaillissent des sources d'eau chaude, vous vous empressez d'élever de nouveaux asiles pour vos plaisirs ; partout où le rivage forme une courbe, vous voulez fonder quelque palais, et ne vous contentant pas de la terre ferme, vous jetez des digues dans les flots pour faire entrer la mer dans vos constructions. Il n'est pas de pays où l'on ne voie resplendir vos demeures, tantôt bâties au sommet des collines, d'où l'œil se promène sur de vastes étendues de terre et de mer, tantôt élevées au milieu de la plaine, mais à de telles hauteurs que la maison semble une montagne* ». Il reprend avec la même vigueur tous ces raffinements que le luxe ne cessait d'imaginer autour de lui, ces viviers « que la gourmandise a construits pour n'avoir rien à craindre des tempêtes, pour posséder, au milieu des flots courroucés, des ports tranquilles où elle puisse engraisser les poissons qu'elle préfère'- », ces salles de festins qui changent de décoration à chaque service, ces machines qui lancent à une hauteur prodigieuse des jets d'eau safranée et les font retomber sur les convives en vapeur odorante^ ; et ces inventions qui ne dataient que de la veille, ces pierres transparentes, placées devant les fenêtres, qui arrêtent l'air et laissent passer la lumière, CCS tuyaux cachés dans le mur, qui portent aux appartements qu'ils traversent une chaleur égale et douce* ; puis ces légions d'esclaves « distribués d'après leur pays et leur couleur^ », ces serviteurs de toute sorte a qui s'épuisent pour rassasier un seul estomac^ », ces mets exquis, ces huîtres, ces coquillages recherchés, ces champignons «poison délicieux», tous ces repas fins dont les suites
1, Epist., 89, 21. — 2. Epist., 90, 7. — 3. Epist., 90, 15. — 4. Epist., 90, 25, et De provid., A, 9. — 5. Epist., 95, 24. — 6. Di boni ! quantum hominum unus venter exercet I
sont ordinairement si funestes et qui lui font dire spirituellement : « Ne vous étonnez pas que nous ayons tant de maladies, nous avons tanldc cuisinier»^ ! » Ces défauts si vivement décrits sont de ceux que tout le monde ne peut pas se permettre, et il serait fort inutile d'essayer d'en corriger les pauvres gens. Ce n'est pas non plus à eux qu'il songe quand il se moque de ces personnes qui font de la nuit le jour « et ne commencent à ouvrir leurs yeux appesantis par les débauches de la veille qu'après que le soleil s'est couché- » ; quand il raille ces petits-maîtres, uniquement occupés de leur toilette, <( qui tiennent conseil avec un barbier devant un miroir et qui aimeraient mieux voir le trouble dans l'État que dans leur chevelure^ »; quand il nous dépeint les agitations stériles des désœuvrés, « qui les font ressembler aux fourmis, lorsqu'elles montent en toute hâte au sommet d'un arbre pour en descendre aussitôt* ». Ce sont là des travers de grands seigneurs qui ont du temps et de l'argent à perdre, des excentricités d'hommes du monde qui veulent se mettre à la mode en se singularisant, qui savent qu'on ne remarque plus les gens qui ont des maîtresses ou qui se ruinent, tant ils sont nombreux, « et que dans une ville si alTairée, pour faire parler de soi, il faut imaginer des extravagances^ ».
On comprend du reste que Sénèque s'adressât de préférence aux gens du monde et aux grands seigneurs : il avait toutes les qualités nécessaires pour réussir auprès d'eux. Les historiens, même les moins bien disposés pour lui, rendent hommage aux agréments de son esprit et « aux grâces dont il savait parer la sagesse^». Il avait fré-
1. Epist., 95, 23. — 2. Epist., 122, 2. — 3. De brevil. vitœ, 12, 3. — 4.. De tranq. animi, 12, 3. — 5. Epist., 122, M. — 6. Tacite, Ann. xin, 2 : comitate honesta, et plus loin, ingenium amœnum.
fjucnté de bonne heure la plus haute société de Rome ; dès le règne de Caligula, nous le trouvons intimement lié avec les sœurs de l'empereur, qui étaient des personnes d'esprit et dont l'une écrivit des mémoires. 11 vivait dans (03 réunions agréables où l'on allait oublier les misères du temps présent et dire en cachette un peu de mal de l'empereur, pour se consoler des éloges qu'on était forcé de lui prodiguer en public. Il connaît le monde à merveille, et tout en s'y plaisant beaucoup, il n'en est pas dupe. Il sait combien les dehors y sont trompeurs, que de haines et de rivalités. s'y cachent sous ces airs de bienveillance générale, et les combats qui s'y livrent sans cesse entre les intérêts et les vanités. Il le compare à ces écoles de gladiateurs où de pauvres esclaves apprennent en vivant ensemble à se tuer les uns les autres ^ On a souvent fait remarquer combien la connaissance du cœur humain a dû faire de progrès dans cette vie commune où chacun n'est occupé qu'à observer son voisin pour abuser de ses qualités ou profiter de ses défauts. C'est à cette école que Sénèque est devenu si habile dans l'étude des caractères et l'analyse des passions. Ses ou- 1 vrages sont pleins de réflexions délicates et d'observations profondes qu'il n'a pas tirées des livres, et l'on voit en les lisant que la pratique du monde lui a été aussi utile pour les composer que rétude(de Chrysippe]et de Zenon.
Ce ne sont en général que des entretiens, et le nom de d'alogues que les manuscrits leur donnent leur convient aisez, quoique d'ordinaire il y garde seul la parole. Comme il arrive quand on cause, il n'y est jamais entièrement l'esclave de son sujet, et ne s'astreint pas à suivre un ordre bien régulier. Il craindrait de paraître pédant