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gnaient finirent par porter ombrage au grand despote, qui ne soutirait aucun pouvoir à côté du sien. Il n'est pas impossible non plus que ces disciples dévoués que Sénèque s'était faits, et qui l'écoutaient comme un oracle, n'aient déplu au Palatin. Il avait su leur inspirer l'attachement le plus vif, et nous savons que l'un d'eux, Lucilius, avait grand'peine à s'empêcher de pleurer quand il se séparait de lui *. Les faiblesses de sa vie ne nuisaient pas autant qu'on peut le croire à l'effet de sa parole. Quelques personnes trouvaient sans doute fort singulier qu'on prêchât la pauvreté et la retraite quand on possédait 60 millions et qu'on vivait dans une cour; mais Sénèque, après tout, ne s'était jamais donné pour un modèle. « Je ne suis pas un sage », dit-il partout ^. Loin qu'il se prétende parfait, il avoue qu'il n'est pas même un homme supportable^. On ne peut pas l'accuser au moins de mensonge et de vanité ; ces leçons qu'il donne aux autres il en prend sa part, il se met parmi ceux qui ont besoin qu'on les gronde et qu'on les corrige. « Quand je parle de la vertu, dit-il, ce n'est pas de moi que je veux parler ; quand je reprends les vices, c'est moi que je reprends*. » Cette franchise était habile ; il est possible que, loin de lui nuire, elle ait quelquefois servi au succès de son enseignement. Les sages accomplis, qui planent au-dessus de l'humanité, sont pour elle un grand sujet de surprise et d'admiration, mais comme leur perfection même les sépare du reste des hommes, ils ne parviennent pas toujours à les toucher. On sentait au contraire que Sénèque avait souffert des maux qu'il voulait guérir ; l'expérience personnelle le rendait habile à les traiter, et le regret de ses erreurs passées donnait à ses exhortations des accents plus
1. Epist., 49, 1. — 2. 4d Helv., 5, 2. — 3. Epist., 57, 3. — 4. De vila beala, 17, 3.
42 L'ENSEIGNEMENT DE SÊNEQUE.
persuasifs. C'est ainsi que chez les chrétiens ceux qui savaient le mieux convertir les pécheurs étaient d'anciens pécheurs eux-mêmes, dont le cœur était encore plein de tempêtes, et qui avaient traversé les passions dont ils voulaient corriger les autres.
Rien ne serait plus aisé, grâce aux lettres qui nous restent de Sénèque, que de le mettre aux prises avec un de ses disciples chéris, Lucilius ou quelque autre, et de montrer de quelle manière adroite il s'emparait d'eux et les dirigeait. Quand il avait gagné quelque âme, il ne lui ménageait pas les avis et les leçons ; il descendait aux moindres détails, il avait des conseils pour toutes les situations de la vie, il réglait les soins à donner au corps, il indiquait les livres qu'il fallait lire et la meilleure manière d'occuper les journées. C'était un conseiller zélé qui ne quittait plus d'un pas ceux qui s'étaient mis sous sa direction ^ Il leur distribuait des consultations morales dans les circonstances délicates. Le traité De la tranquillité de /'«me est précédé d'une lettre d'un de ses disciples, Annaeus Serenus, commandant des Vigiles, qui était fort avant dans les faveurs de Néron. C'est une confession véritable : Serenus découvre à son maître, « comme à un médecin», l'état dans lequel il se trouve, état plus douloureux que grave, et qui n'est ni la maladie ni la santé*. « Je vais vous dépeindre ce que j'éprouve, lui dit-il, vous m'apprendrez le nom du mal dont je suis atteint. » Ce mal que nous connaissons bien, et que nous croyions d'hier, Sénèque, après Serenus, le décrit en traits profonds et saisissants. C'est un mélange inexplicable d'énergie et de faiblesse, d'ambition et d'impuissance, une succession rapide d'espérances indéfinies et de découragements sans
\. Epist., 94, 72 : ad latus monitor. — 2. De tranq. animi, 1, 2 : nec (Bgrolo, nec valeo.
motif; c'est un ennui dévorant, un mécontentement des autres, un dégoût de soi-même qui ne nous laisse pas rester en place et finit par nous rendre tout odieux ; le monde semble monotone, la vie paraît uniforme, les plaisirs fatiguent, les moindres peines épuisent, et cette vague tristesse devient à la fin si lourde, qu'on songe à y échapper par la mort. C'est ce qu'un moraliste de nos jours appelle le spleen antique, qui ressemblait beaucoup au spleen d'aujourd'hui. « Si à ces angoisses d'une âme qui se dévore elle-mêmese mêlaient encore des peines d'amour inconnues de l'antiquité, nous oserions dire que Sénèque a voulu éclairer et consoler un Werther ou un René romain *. » Rien ne nous fait mieux connaître que ce traité l'enseignement de Sénèque. En le lisant, nous croyons assister à ses leçons, nous pénétrons dans cette intimité philosophique; nous saisissons au vif les inquiétudes, les scrupules des élèves, la sagesse insinuante du maître, et il nous devient aisé de comprendre quels effets salutaires ou fâcheux cette direction devait produire sur des âmes préparées à la bien recevoir. Il est surtout une réflexion qu'on ne peut s'empêcher de faire, quand on lit le traité de Sénèque et la lettre qui le précède : on y voit que Serenus a subi entièrement l'empreinte du maître. Il s'exprime comme lui, il recherche les traits fins et piquants ^ ; il n'est pas exempt non plus d'une certaine emphase^ : c'est tout à fait la manière et le style de Sénèque. Aussi se demande-t-on si l'imitation s'est arrêtée là. Cette maladie que Serenus se découvre en s'étudiant et dont il veut savoir le nom, n'est-ce pas aussi de
1. Martha, Les moralistes sous l'empire, p. 31. — 2. Voyez la description des repas de son temps et surtout ce trait : cibus l'editurus qua intraverit (1, 6.) — 3. 1, 10 : ut omnibus civibus, omnibus denique morlalibus utilior paratiorque sim.
44 L ZNSEIGNZMENT DE SÉNÈQUE.
son maître qu'il la tient ? Sénèqueen indique les remèdes les plus efficaces, il fait tout ce qu'il peut pour la guérir, mais est-il sûr qu'il ne l'ait pas aidée à naître ? A la façon dont il la décrit et l'analyse, on voit quil la connaît à merveille : il montre très-bien à Serenus que ce qui lui manque surtout, c'est la tranquillité intérieure, c'est-à-dire a cette situation heureuse où l'âme, vivant en paix avec elle-même et sachant apprécier les biens dont elle jouit, goûte une joie que rien n'altère et se maintient dans un état paisible, sans jamais s'élever ni s'abattre ^ » Cette qualité si bien définie, Sénèque, dans sa vie agitée, ne l'a guère mieux connue que Serenus, et, ce qui est plus grave, il me semble que ses leçons ne la donnaient pas. Son enseignement apprenait à marcher vers la vertu par saccades plus que d'un pas régulier ; il e>;citait et transportait par moments; il rendait capable de braver la mort quand on était en face d'elle, mais il ne devait pas donner cette pleine possession de soi-même, cette égalité d'humeur et d'esprit, cette fermeté froide et sûre qui ne se démentent jamais. C'est ce que ne confirme que trop la vie orageuse de Serenus. Sénèque nous dit qu'il avait une âme ardente et qui prenait feu facilement ^.L'injustice le révoltait, et quand on racontait devant lui les outrages dont Caton avait été abreuvé, il ne pouvait se contenir^. Mais nous savons aussi que cette ardeur ne se soutenait pas ; il n'a pas plus que Sénèque résisté à la contagion de la cour ; il a consenti à servir les amours de Néron pour l'aiïranchie Acte. ((Il feignait d'être amoureux d'elle, dit Tacite, pour qu'elle eût l'air de recevoir de lui les présents que lui
1. Le tranq. animi, 2, 4. — 2. De const. sap., 3, 1 : animum tuum incensum et effervescentem... — 3. De consl. sap., î, 3.
donnait l'empereur ^ » Il faut avouer que ce métier ne convenait guère à un philosophe.
Ce fut donc le caractère de l'enseignement de Sénèque de n'être ni très-étendu, ni surtout entièrement efficace. Ses leçons, nous l'avons vu, ne s'adressaient pas à tout le monde, elles étaient faites principalement pour les riches et les lettrés. Rien n'était plus loin de sa pensée que de créer une sorte d'Église large et populaire qui pût recueillir et garder la masse flottante des esprits en quête de croyances précises. Quoiqu'il ait été entouré de disciples dévoués, il n'a pas formé d'école. Sur ces disciples eux-mêmes, si restreints, si choisis, son action ne devait être qu'incomplète. Sa philosophie hésitante ne contient pas la solution définitive des grands problèmes que la raison se pose ; sa morale n'est ni assez forte, ni assez sûre pour mettre le cœur à l'abri des orages de la vie. Sa parole enflammée pouvait causer chez ceux qui l'écoutaient une sorte d'émotion fébrile, elle ne leur donnait pas un aliment qui pût leur suffire. Elle mettait les esprits en mouvement sans être tout à fait capable de les fixer. Aussi n'a-t-il pas travaillé pour lui : les âmes qu'il excitait sans les satisfaire ont cherché à se contenter ailleurs, et c'est une autre doctrine que la sienne qui a profité de son enseignement.
1. Ann. xiii, 13. Ajoutons que Serenus mourut, comme Claude, d'une indigestion de champignons. Pline, Ilisf. nat., ixii, 23 (■47),