‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 15 sur 93 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

Il est temps d'en venir à ce qui doit nous intéresser le plus dans Sénèque : il nous faut chercher ce qu'il pensait de la nature de Dieu, de ses rapports avec les hommes et du culte qu'on doit lui rendre. Cette étude est nécessaire pour la question que nous voulons en ce moment résoudre ; elle nous permettra de savoir ce qui peut venir de lui et de ses livres dans les idées religieuses de son temps.

Mais ici nous rencontrons dès le premier pas une objection grave : on nous dit, on veut nous prouver que nous avons tort de faire honneur des opinions de Sénèque à la philosophie païenne et qu'il les tenait du Christianisme. Pour l'établir, on reprend la vieille histoire de ses rapports avec saint Paul. Il semble qu'après les longues polémiques que cette histoire a soulevées, le débat devrait être vidé ; mais c'est le propre de ces luttes auxquelles les croyances religieuses sont mêlées d'être éternelles : on n'y remporte jamais de victoire définitive, et la bataille est toujours à recommencer. C'est ainsi que la légende qui fait de Sénèque un disciple de saint Paul, combattue au xvi' siècle par des prêtres savants et éclairés, comme Baronius et Bellarmin, condamnée par le silence de Bossuet et le dédain de Malebranche, et qu'on regardait comme tout à fait déconsidérée, a refleuri de nos jours. De Maistre l'a soutenue avec une extrême énergie. « Je me tiens sûr, écrit-il, que Sénèque a connu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez en ce

SÉNÈQUE ET SAINT PAUL. Al

moment. » Enfin, tout récemment, M. de Rossi, dans ses explorations des catacombes, a cru trouver quelques raisons nouvelles d'adopter cette ancienne tradition, et a essayé de la rajeunir. 11 faut donc y toucher encore, quoiqu'elle ait été tant de fois traitée *. Il faut savoir si les changements qu'ont subis les croyances des Romains au i*"" siècle sont l'effet du développement régulier du paganisme et de la philosophie antique, ou si l'on doit les attribuer à des influences chrétiennes. Il est clair que la solution de cette question est de la plus grande importance pour le sujet qui nous occupe, et je m'y arrête d'autant plus volontiers que cette étude me donnera l'occasion d'exposer les opinions religieuses de Sénèque.

Sénèque a-t-il connu saint Paul ? — Comment a-t-on été amené à imaginer qu'ils ont eu des rapports ensemble? — Leur correspondance apocryplie. — Piaisons qu'on donne pour supposer qu'ils ont dû se connaître. — Réponses qu'on fait à ces raisons. — Le Christianisme était-il aussi ignoré au i^"' siècle qu'on le prétend?

Les Pères de l'Église des trois premiers siècles n'ont jamais rien dit des rapports de Sénèque et de saint Paul, quoiqu'il leur fût très-naturel d'en parler lorsqu'ils célébraient les grandes actions de l'apôtre et qu'ils énuméraient ses conquêtes. Sénèque est pour eux un philosophe comme un autre, et son nom, quand ils le citent, n'est pas entouré de plus de respect que celui de Oicéron ou de Platon. TerUillien seul, en parlant de lui, emploie une expression qui peut d'abord sembler équivoque. « Il

1. Voyez surtout l'ouvrage de M. Aubertin, intitulé : Sénèque et saint Paul; étude sur les rapports supposés entre le philosophe et Vapôlre (1869).

est souvent des nôtres», dit-il, Seneca sœpenosteri.y> Mais ces paroles veulent simplement dire que par moments ses opinions se rapprochent du Christianisme, et c'est dans le même sens que saint Justin appelle Heraclite et Socrate des chrétiens ^. Il est pourtant probable que, dès cette époque, plus d'un fidèle, frappé, comme Tertullien, de l'élévation morale, des beaux élans d'humanité, de l'accent religieux de Sénèque, s'est pris à regretter qu'il n'ait pas connu l'Évangile. Avec quelle ardeur n'aurait-il pas embrassé le Christianisme, lui qui semblait l'avoir pressenti ! On ne doutait pas, avec Lactance, « qu'il ne fût devenu l'adorateur du vrai Dieu, si on lui avait appris à l'être^ ». L'imagination se plaisait à compléter une conversion qui paraissait plus qu'à demi faite, et, comme on croyait voir chez lui une sympathie secrète pour la nouvelle religion, on cherchait instinctivement quelque moyen de le mettre en rapport avec elle. Il se trouvait précisément que l'apôtre des Gentil?, celui qui s'adressa un jour à l'aréopage et annonça Jésus dans la cité des philosophes, avait vécu et prêché à Rome du vivant de Sénèque. Rien n'était plus facile que de supposer qu'ils s'étaient rencontrés, entretenus, et de mettre ainsi en présence, dans leurs plus nobles représentants, la sagesse antique et la foi nouvelle. Ce rapprochement était naturel ; il devait s'offrir de lui-même aux esprits éclairés qui, tout en devenant chrétiens, avaient conservé quelque goût pour l'ancienne philosophie ; mais si on l'a imaginé en ce moment, ce que nous ignorons, ce n'était encore qu'un roman et qu'un rêve. Au iv* siècle, on essaya d'en faire une réalité.

\. De anima, 20. — 2. Apol, ii, 8 et 10. — 3. Inst. div., iv, U : potiiit esse vents Dei ciiltor, si quis illi monstrasset. Lactance ignorait donc tout à fait la légende qui allait bientôt s'accréditer.

Un grand changement venait alors de se produire dans l'Église : de persécutée, elle était devenue triompliante ; Constantin et Théodose en avaient fait la religion de l'empire, et cette situation lui donnait de nouvelles préoccupations. Comme tous ceux qui arrivent à une fortune subite, elle devait nécessairement éprouver le désir d'ennoblir un peu ses origines. Quand elle était pauvre et proscrite, les sages du paganisme étaient surpris de voir que ses docteurs s'adressaient à tout le monde, et ils lui reprochaient comme un crime de chercher à faire des prosélytes parmi les plus pauvres gens. « Youlez-vous savoir comment ils s'expriment ? disait Celse, un de ses plus grands ennemis, voici leurs paroles : Qu'aucun savant, aucun sage, aucun homme instruit ne vienne à nous ; mais s'il y a quelque part un rustre, un sot, un homme de rien, qu'il arrive avec confiance ^ » C'était donc de la lie du peuple, des esclaves ignorants, des femmes crédules, « des tisserands, des foulons, des cordonniers », que se formait cette nation de ténèbres, a ennemie de la lumière et du jour ^ ». Quel scandale pour ces philosophes qui ne songeaient guère à gagner que les lettrés et les riches, et qui avaient horreur de la foule ! Le Christianisme répondit d'abord avec fierté à ces attaques. Loin de rougir de cet apostolat populaire, il s'en faisait gloire. Il trouvait que les foulons et les cordonniers méritaient qu'on s'occupât d'eux comme les autres, et Tertullien allait jusqu'à proclamer qu'ils étaient les mieux disposés à recevoir la vérité. « Je ne m'adresse pas, disait-il, à ceux qui sont formés dans les écoles, exercés dans les bibliothèques, qui viennent rejeter devant nous les restes mal digérés d'une science acquise sous les portiques et

1. Orig., conlra Celsum, ni, 44. — 2. Minut. Félix, Octav., 8: latebrosa et lucifuga natio.

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