‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 17 sur 93 · De testim, a;.: - ce, U · texte numérisé non relu

De testim, a;.: - ce, U

SÉNÈQCE ET SAINT PACL. 51

légende des rapports de Sénèque et de saint Paul ; il est sur au moins que la première mention qu'on en trouve est de l'époque dont nous parlons. Saint Jérôme, dans un ouvrage où il énumère les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, met Sénèque parmi eux. « Je ne le placerais pas, dit-il, dans cette liste des saints {in catalogn sanctorum), si je n'y étais invité par les lettres de Sénèque à Paul et de Paul à Sénèque, qui sont dans un grand nombre de mains, et dans lesquelles le précepteur de Néron, tout puissant personnage qu'il était, déclare qu'il voudrait être aussi grand parmi les siens que Sénè^e l'était parmi les Chrétiens *. »

Nous possédons encore ces lettres, et l'on s'étonne beaucoup en les lisant qu'elles aient suffi à saint Jérôme pour placer Sénèque « dans la liste des saints ». Jamais plus maladroit faussaire n'a fait parler plus sottement d'aussi grands esprits. Dans cette correspondance ridicule, le philosophe et l'apôtre ne font guère qu'échanger des compliments, et, comme les gens qui n'ont rien à se dire, ils sont empressés surtout à s'entretenir l'un l'autre de leur santé. Il n'est pas une fois question entre eux de doctrines, et il ne leur arrive jamais de s'occuper de ces graves problèmes que soulevait la foi nouvelle. Cependant Sénèque est censé initié à tous les mystères du Christianisme, il en reçoit et en comprend les livres sacrés, il le prêche à LuciHus et à ses amis dans des conférences presque publiques, au milieu des jardins de Salluste; Il raconte même qu'il en a parlé à l'empereur, et que Néron paraît assez disposé à se convertir. Toutes ces belles choses sont dites sèchement, dans des lettres de quelques Hgnes où le vide des idées n'est égalé que par la barbarie de la forme. Ce qui est curieux, ce qu'on n'a peut-être

L De viris illustr., 12.

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pas assez remarqué, c'est que l'auteur, qui n'est pas adroit, s'y révèle sans le vouloir et trahit son dessein. C'était sans doute un de ces esprits médiocres, lettrés méticuleux, préoccupés uniquement du beau langage, et qui, en songeant aux grands écrivains qu'on leur avait fait admirer dans les écoles, rougissaient de la pauvreté de la littérature chrétienne ^ On le voit bien aux conseils qu'il fait donner par Sénèque à saint Paul. Le philosophe recommande surtout à l'apôtre de bien écrire : « Je voudrais, lui dit-il, que dans vos écrits l'élégance de la parole répondit à la majesté de la pensée'^. » Il me semble qu'on saisit ici les causes qui ont fait le succès, qui peutêtre ont été l'origine de cette histoire des rapports de Sénèque et de saint Paul ; elle est née, elle a grandi parmi ces gens qu'avaient charmés les lettres anciennes, qui regrettaient que le Christianisme naissant n'eût pas semblé s'en soucier davantage, et qui, pour le laver de ce reproche de barbarie qu'on lui adressait, voulaient à tout prix lui rattacher dès ses débuts quelques beaux esprits païens.

C'est pourtant sur la foi de cette correspondance que saint Jérôme admet les rapports de Sénèque et de saint Paul ; c'est elle seule qui a fait croire fermement à tout le moyen âge que l'apôtre avait connu et converti le philosophe. Aujourd'hui encore que la critique en a démontré la fausseté, que personne n'ose plus la tenir pour authentique, ceux qui acceptent toujours la légende voudraient bien, tout en condamnant les lettres, continuer

1. Saint Augustin avoue que, dans sa jeunesse, il avait beaucoup de peine à goiiter la simplicité des Écritures, et qu'il la trouvait tout à fait indigne d'être comparée à la beauté de Cicéron {Confess., ni, 5). Lactance parle aussi très-légèrement des grands apologistes qui 1 avaient précédé (Inst. div., v, 1). — 2. Epist. Sen. ad Paulum, 13.

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à s'en servir et à s'appuyer sur elles d'une façon indirecte- Quelques-uns reconnaissent qu'à la vérité le recueil que nous possédons est apocryphe, mais ils prétendent qu'il a dû remplacer un recueil antérieur et original, et que l'invention de lettres fausses suppose l'existence de lettres ■vraies. Ce raisonnement est vraiment trop étrange. Quel besoin aurait-on éprouvé de composer une correspondance imaginaire, si l'on avait possédé la véritable, et comment comprendre que ces lettres insipides, sans style et sans idées, eussent pu faire oublier celles qu'auraient échangées deux si grands esprits? D'autres, moins audacieux, se contentent de prétendre que le faussaire a dû appuyer son invention sur une opinion reçue de son temps, et que le succès des lettres apocryphes suppose au moins qu'on croyait, à l'époque de Constantin, aux rapports de saint Paul et de Sénèque. Cette affirmation, il faut l'avouer, est plus vraisemblable, mais ce n'est encore qu'une hypothèse, et les faits lui sont plutôt contraires. Aucun témoignage, aucun indice ne nous montre que la légende ait précédé les lettres ; au contraire, la première fois que nous la rencontrons chez un écrivain, c'est sur les lettres qu'elle s'appuie, au lieu de leur servir de fondement. Rappelons-nous que saint Jérôme nous dit formellement que la correspondance de Sénèque avec saint Paul est la seule raison qu'il ait de mettre le philosophe « dans la liste des saints d.

Ces lettres une fois écartées, il faut en venir aux arguments sérieux qu'on échange des deux côtés. Ces arguments sont de deux sortes; car, en réalité, la question est double. Avant d'essayer de la résoudre, commençons par la bien poser. Il y a dans ce problème à la fois une recherche historique et une exposition de doctrine : on peut se demander d'abord s'il est vrai que Sénèque ait connu saint Paul ; on doit chercher ensuite si, dans ces

rapports, ils ont échangé leurs opinions, et si les ouvrages du philosophe contiennent quelques idées qui ne puissent lui venir que du Christianisme. Ce sontlàdeux questions dilTérentes, d'une importance inégale, et qu'il convient de traiter à part.

La première est, comme je le disais, tout à fait historique ; elle a été discutée avec beaucoup d'acharnement, sans qu'on ait donné d'aucun côté des arguments décisifs. Ceux qui croient que l'apôtre et le philosophe ont pu se connaître rappellent que Paul comparut à Corinthe devant un proconsul romain, qui refusa d'écouter ses accusateurs. Ce proconsul était Gallion, le propre frère de Sénèque. N'est-il pas vraisemblable qu'il se soit enquis des opinions de ce Juif, et que, frappé de l'élévation de sa morale et de l'originalité de ses idées, il en ait écrit quelque chose à son frère avec qui il vivait dans l'intimité la plus étroite? Plus tard, lorsque Paul, poursuivi parles Juifs, s'avisa d'en appeler au jugement de César et fut conduit à Rome, on le traduisit devant le préfet du prétoire. Ce préfet était précisément Burrhus, l'ami fidèle, le collègue dévoué de Sénèque, celui qui partageait le pouvoir avec lui. Jugé favorablement par l'autorité romaine, laissé libre ou presque libre pendant deux ans, l'apôtre en profita pour répandre sa doctrine ; il la prêcha partout, et fit des prosélytes jusque dans le palais impérial. Saint Chrysostome rapporte qu'il convertit même une des concubines de Néron, et l'on n'en est pas surpris quand on voit par Ovide et Properce que toutes les belles affranchies qu'ils ont chantées avaient un goût si prononcé pour les religions de l'Orient. On suppose ordinairement, sans en avoir de preuve certaine, que celle que convertit l'apôtre étail la jeune Acte, qui fut le premier amour de Néron. Délaissée bientôt, elle ne perdit pas le souvenir de celui qui l'avait un moment aimée; quand il

eut été forcé de se tuer, elle chercha son cadavre, dont tout le monde s'éloignait, pour lui donner une sépulture honorable. Cette conduite dénote une nature qui n'était pas vulgaire, et, en la voyant si dévouée au malheur, on se sent quelque penchant à croire que c'est bien celle dont Chrysostome a voulu parler. Or Acte était personnellement connue de Sénèque : Tacite raconte que le philosophe avait favorisé ses amours avec Néron, afin d'arracher le jeune prince à la détestable influence de sa mère, et nous venons de voir qu'un de ses disciples chéris, Annaeus Serenus, pour dissimuler ce commerce à l'impératrice, feignit d'être lui-même l'amant d'Acte. Que de circonstances diverses qui semblaient mettre saint Paul sur le chemin de Sénèque ! Est-il surprenant que, placés sans cesse dans le voisinage l'un de l'autre, ils se soient un jour rencontrés? et, s'ils ont pu s'entretenir, peut-on admettre qu'ils se soient méconnus, qu'ils n'aient pas comprisdu premier coup l'affinité de leurs opinions? Comment deux esprits de cette trempe n'auraient-ils pas éprouvé, en s'abordant, un attrait naturel qui les engageât à se connaître davantage? Ces conjectures paraissent si vraisemblables, que, lorsqu'à la fin de YÉpître aux Philippiens on lit ces mots : « Les frères qui sont dans la maison de César vous saluent», on se demande si, parmi ces Chrétiens du palais impérial^ il ne faut pas mettre d'abord l'homme illustre qui fut le précepteur et le ministre de Néron.

Ceux qui sont contraires à ces affirmations répondent que par ces mots : « Les frères qui sont dans la maison de César », il faut uniquement entendre des afl'ranchis ou des esclaves. Cette expression servait à Rome pour désigner la domesticité des grands seigneurs*; elle ne pouvait

1. Mommsen, Inscr. i\eap., 6912 : ex domo Cœsarum libertoruin et servorum, etc.

convenir à un sénateur, à un consulaire comme ?énèquc. C'est seulement à la tin de l'empire qu'on imagina de faire des offices intérieurs d'un palais des charges de l'État, et que de grands personnages s'honorèrent d'être appelés comtes des domestiques ou ministres de la chambre sacrée. Au i" siècle, ces titres auraient été regardés comme un outrage ; « les gens de la maison de César » ne pouvaient être alors que ces innombrables esclaves ou affranchis qui remplissaient les palais impériaux. C'était un monde confus dans lequel on trouvait des hommes de tout métier, de toute origine et de toute croyance. Du temps de Néron , plusieurs d'entre eux étaient Juifs de naissance ou de doctrine, et c'est certainement parmi ceux-là que saint Paul propagea l'Évangile. On voit donc que dans VÉpître aux Philippiens il ne peut être question de Sénèque. Les autres raisons données par les partisans de la légende ne sont aussi que des hypothèses dont quelques-unes manquent tout à fait de vraisemblance. Il est, par exemple, beaucoup moins probable qu'on ne le prétend que Gallion ait cherché à connaître les doctrines de ce Juif obscur que des fanatiques traînaient devant son tribunal, et qu'il ait pris la peine d'en informer son frère. Le récit des Actes des apôtres nous montre qu'il n'avait pas plus d'estime pour l'accusé que pour les accusateurs, et que sa tolérance venait surtout de son mépris. Toutes ces querelles de Juifs lui étaient profondément indifférentes. « Puisqu'il est question, disait-il, de disputes de mots, et de votre loi, c'est à vous de voir; je ne veux pas être juge de ces sortes de choses *. » La colère des accusateurs s'étant alors tournée contre Sosthène, le chef de la synagogue, « ils se mirent,

! . Ad. apost., 18, 15.

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dit l'auleiir des Actes, à le battre devant le tribunal, sans que Gallion s'en souciât davantage ». C'était pousser l'indifférence un peu loin pour un magistrat chargé de maintenir le bon ordre. Comment voudrait-on qu'un homme si singulièrement obstiné à rester étranger à ces discussions, auxquelles il ne comprenait rien, se soit subitement ravisé, et qu'il ait fait parler saint Paul et ses disciples, lui qui venait de refuser de les entendre? Enfin ne seraitil pas surprenant que, si Sénèque eût connu saint Paul, et par lui l'Évangile, il n'en eût jamais fait aucune mention dans ses ouvrages? Saint Augustin prétend, à la vérité, que s'il n'en a rien dit, c'est qu'il n'osait pas en parler; mais nous savons qu'il n'était pas timide, qu'il avait le goût des nouveautés et qu'il n'hésitait pas à les répandre. Ceux qui veulent agir sur leur temps aiment quelquefois à le surprendre et à le choquer; c'est une manière d'exciter son attention, de le passionner en l'étonnant. Comme Rousseau, à qui il ressemble par plus d'un côté, Sénèque heurte volontiers les opinions reçues et ne respecte guère ces traditions qui formaient la meilleure partie de la sagesse romaine. Ministre d'un empereur, il traite légèrement les prédécesseurs de son maître ; il attaque partout sans scrupule la religion de son pays que , comme magistrat , il était chargé de défendre. Comprendrait-on que ce hardi penseur ne fût timide que lorsqu'il s'agissait du Christianisme ? Si c'est vraiment par frayeur qu'il n'en a rien dit, s'il a craint la colère de César ou les préjugés du public, il faut avouer que sa conversion, dont on fait honneur à saint Paul, avait été bien incomplète. J'ajoute que, s'il n'a pas dit un mot des Chrétiens, il n'est pas aussi réservé sur les Juifs. 11 en parlait très-durement dans son traité De la superstition. « Cette misérable et criminelle nation , disait-il avec colère, s'est insinuée dans le monde entier

et y a répandu ses usages ^ » Croit-on qu'un ami do saint Paul se serait exprimé avec cette violence? l'Église parlait-elle ainsi des Juifs le lendemain du jour où elle venait de se séparer d'eux? La façon dont Sénèque les traite n'est pas celle d'un disciple du Christ, c'est celle des beaux esprits du paganisme, qui ne tarissaient pas de railleries et d'insultes quand ils parlaient des habitants de la Syrie et de la Judée, qui disaient hautement que « c'étaient des nations nées pour la servitude^ », et qui même les regardaient « comme la lie de l'esclavage^ ». Sénèque parle d'eux absolument comme Cicéron, comme Pline, comme Quintilien, comme Tacite. Rien n'indique qu'il les connût mieux ni qu'il les estimât davantage; rien ne révèle en lui l'adepte d'une religion nouvelle, sortie récemment du Mosaïsme, qui ménage encore le culte dont elle procède et qu'elle vient de quitter.

A ces raisons on en ajoute une autre, sur laquelle on insiste volontiers et qui semble décisive. On rappelle le peu de bruit que fit à Rome la révolution chrétienne au i*"" siècle. Longtemps les lettrés, les gens du grand monde, tous ceux qui étaient placés au sommet de cette société brillante, ne parurent pas s'apercevoir du grand événement qui s'accomplissait au-dessous d'eux. C'est seulement sous Trajan que le nom des Chrétiens commence à se trouver dans les écrits des historiens et des polygraphes, chez Tacite, chez Suétone, chez Pline le jeune; mais combien ils y sont encore peu compris et méprisés ! Sénèque appartenait à cette aristocratie dédaigneuse ; il était même un de ceux qui pensaient le plus de mal de la foule, et il recommandait à ses disciples,

1. Sénèque, Fragm., 42 (éd. Haase). Ailleurs (Epist., 95, il), il se moque des pratiques du sabbat. — 2. Cic., De prov. cons., 5, 10. — 3. Tac, Hht.y, 8.

comme le premier des devoirs, de vivre loin d'elle. Comment veut-on que du haut de son orgueil philoso phique il ait prêté l'oreille à ces humbles prédications qui se faisaient en mauvais grec dans les synagogues ou les boutiques du quartier juif? On croit donc pouvoir affirmer que , loin d'avoir embrassé l'Évangile, il n'a pas même pu le connaître ; on pense qu'il avait une bonne raison de ne pas se convertir à la religion nouvelle, c'est qu'il n'en avait jamais entendu parler.

Cette opinion a été souvent soutenue avec insistance, et beaucoup la regardent comme l'argiiment le plus fort dont on puisse se servir pour nier les rapports de Sénèque et de saint Paul. Elle me semble pourtant moins solide qu'on ne le croit. Est-on vraiment sûr que le Christianisme ait été tout à fait ignoré de la société polie du 1" siècle? Sans doute personne alors ne paraît en savoir le nom, et les premiers qui en ont parlé plus tard le traitent avec un mépris singulier. Mais ne nous laissons pas tromper par ces grands airs de dédain et d'ignorance que les Romains affectent pour tout ce qui s'éloigne de leurs habitudes et de leurs traditions : ce n'est souvent qu'un mensonge et une comédie. Souvenons-nous qu'ils s'en étaient servis d'abord à l'égard de la Grèce. Un magistrat qui s'adressait à des Grecs devait ne leur parler que par interprète, quoiqu'il comprît leur langue à merveille, et il était d'usage au barreau qu'on parût ignorer le nom des grands artistes de la Grèce, quand on se ruinait chez soi pour acheter leurs chefs-d'œuvre. La même tactique fut employée plus tard à l'égard des Juifs ; les gens du grand monde affectaient de ne parler d'eus qu'en termes insultants, ce qui n'empêchait pas qu'on ne jeûnât pieusement les jours du sabbat, et qu'on n'introduisît chez soi, par une porte dérobée, les mendiants de la forêt aricinienne qui disaient la bonne aventure, remettaient

les péchés à bas prix, et enseignaient à voix basse la loi de Moïse. C'est ainsi que ces Juifs si méprisés, si maltraités, et qu'on mettait en dehors de la civilisation romaine, n'en exerçaient pas moins dans l'ombre une grande action religieuse. Qui sait s'il n'en fut pas de même des Chrétiens? Les Juifs étant beaucoup plus connus qu'on ne le suppose, n'est-il pas possible que de bonne heure il n'ait transpiré quelque chose de ce mouvement religieux qui s'accomplissait chez eux? On peut soupçonner, je crois, qu'il n'a pas échappé à la police impériale, quoique en général elle fût mal faite. Dès le règne de Claude, c'est-à-dire avant que saint Paul vînt à Rome, elle s'aperçut du trouble que la prédication des premiers disciples du Christ excitait dans le quartier des Juifs. Comme elle ne comprit pas très-bien les raisons qu'on lui en donnait, elle crut naïvement qu'un certain Chrestus était arrivé de Judée et qu'il mettait les esprits en révolution*. Pour rétablir l'ordre, elle employa un de ces moyens expéditifs qui lui étaient familiers : sans se préoccuper de chercher les coupables, elle mit tous les Juifs à la porte. Il faut croire qu'à la suite de cette exécution sommaire, on ne cessa pas d'avoir les yeux sur les Chrétiens, puisque après l'incendie de Rome, Néron les choisit de préférence pour détourner de lui les soupçons et les faire tomber sur eux : sa police les lui avait désignés sans doute comme des sectaires obscurs, qu'on pou-

1. C'est au moins ainsi que j'explique la célèbre phrase de Suétone {Claud., 25) : Judœos impulsore Chresto assidue tumultuantes Roma expulU. Suétone, qui vivait du temps d'Hadrien, connaissait certai nement les Chrétiens et le Christ. Pour avoir ainsi dénaluré le nom et l'histoire du fondateur du Christianisme , il faut qu'il ait copié quelque récit antérieur, sans le comprendre. Il avait la coutume, nous le savons, de se servir des documents officiels; n'est-il pas possible qu'il reproduise ici quelque rapport adressé à l'empereur par le magistrat chargé de la sûreté de Rome?

vait frapper sans scrupule et sans péril. Le supplice affreux qu'on leur inlligea leur rendit au moins le service de les faire mieux connaître; ils durent être pendant quelques jours l'entretien de Rome, C'est alors que, dans ces réunions élégantes où se racontaient les nouvelles, on entendit prononcer pour la première fois ce nom que beaucoup encore ignoraient, et qui devait être si grand. Il est impossible que les honnêtes gens, quelque insouciants qu'on les suppose et quoique habitués à tous les massacres, ne se soient pas demandé qui étaient ces malheureux que Néron faisait brûler vivants pour abuser la colère du peuple. L'occasion était belle d'ailleurs pour tous les ennemis de César, pour tous les mécontents du régime impérial , d'attaquer l'inhumanité du maître. Tacite, qui parle des Chrétiens d'une manière si dure, constate que la cruauté avec laquelle on les traitait leur gagnait les cœurs *-. A partir de ce moment, on ne pouvait plus ignorer leur existence, et, une fois l'attention publique éveillée, il était naturel qu'on fût curieux de les connaître, qu'on cherchât à savoir ce qu'ils étaient, ce qu'ils enseignaient, ce qu'ils croyaient. Plusieurs de ces curieux devinrent vite des adeptes : il y avait alors trop d'âmes malades, fatiguées du présent, éprises de l'inconnu, avides d'émotions nouvelles, pour n'être pas attirées par un culte secret et persécuté, qui donnait des réponses précises à toutes les questions qui agitaient le monde. Dès lors les conquêtes du Christianisme furent innombrables. Sans doute, comme on l'a vu plus haut, ceux qui vinrent d'abord à lui furent les pauvres gens, mais on peut croire qu'il ne resta pas tout à fait étranger aux hautes classes de la société. M. de Rossi a démontré que bien avant Constantin, des membres de la plus haute

i. Ann, XV, 44.

aristocratie romaine avaient embrassé la religion nouvelle. Il a trouvé , dans les cimetières chrétiens de l'époque de Marc-Aurèle et des Sévère, les noms dos Cornelii, des Pomponii, des Caecilii *, et il se croit autorisé par certains indices à penser que ce mouvement qui entraînait quelques grandes familles de Rome vers l'Évangile avait commencé plus tôt. Si ses conjectures sont véritables, il faut en conclure que le Christianisme était au i*' siècle moins inconnu des riches et des lettrés qu'on ne le pense. Il n'est donc pas tout à fait impossible que Sénèque en ait entendu parler, qu'il ait voulu le connaître, qu'un hasard l'ait rapproché de celui qui en a été le plus éloquent apôtre. Ce ne sont encore là que des conjectures; tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elles ne sont pas aussi invraisemblables qu'on l'a prétendu ; mais il faut attendre, pour y croire, que des témoignages précis en aient démontré la vérité.

Ainsi, sur cette première question qui consiste à se demander si Sénèque a connu saint Paul, on doit dire qu'on ne sait rien de positif, que les arguments donnés des deux côtés ne suffisent pas pour qu'on se prononce, et que, quoiqu'il soit beaucoup plus probable qu'ils sont demeurés étrangers l'un à l'autre, on ne peut, jusqu'à présent, rien affirmer avec une entière certitude

1. On a même découvert à Ostie la tombe d'ua Annœus Paulm Petrus, qui était peut-être un affranchi de la famille de Sénèque; et qui devait être très-probablemeat chrétien. (De Rossi, Bull., lt>67, p. 6 et sq.)

Sénèque a-t-il emprunté ses doctrines à saint Paul? — Éclectisma des Sénèque. — Ses irrésolutions sur la nature de Dieu et de l'âme — Conclusions qu'on en tire. — Réponse à ces conclusions. — Peut-on voir dans les écrits de Sénèque à quel moment il a connu le Christianisme? — Les ressemblances qu'on signale entre ses doctrines et celles de l'Église sont-elles aussi réelles qu'on le suppose? — De quelle manière on peut expliquer ces ressemblances.

Cette question est après tout secondaire : ce qu'il importe vraiment de savoir, ce n'est pas si Sénèque et saint Paul se sont rencontrés, mais si le philosophe a profité des doctrines de l'apôtre. Ici nous ne marchons plus dans les ténèbres, et nous pouvons sortir des conjectures. La vie des deux illustres contemporains nous échappe souvent, mais leurs opinions nous sont bien connues. Nous avons les épîtres de Paul, nous pouvons les comparer aux écrits de Sénèque et voir ce qui chez eux ressemble ou diffère. La vérité doit sortir de cette comparaison.

Il n'y a personne assurément qui ose affirmer que la philosophie de Sénèque soit entièrement chrétienne : ses ouvrages donneraient à cette assertion un démenti trop formel. On se contente de prétendre qu'elle touche par moments au Christianisme, ce qu'il n'est guère possible de nier, il est vrai qu'on ne peut pas nier non plus que, s'il s'en rapproche quelquefois, il s'en éloigne aussi trèssouvent. Sénèque ne semble pas tenir beaucoup à s'accorder avec lui-même et à rester fidèle à sa doctrine. Bien qu'il aime à mettre à ses opinions l'étiquette dul stoïcisme, il se place volontiers sur la limite de toutes |

les écoles et ne paraît pas avoir de scrupules à passer de l'une à l'autre ^ « Je ne suis asservi à personne, nous dit-il; je veux garder mon indépendance^. » Cette liberté d'allures avait été de tout temps une habitude des philosophes romains, mais on la pratiquait alors plus que jamais, et les opinions semblaient se mêler dans un éclectisme sympathique, comme pour réunir au dernier moment toutes les forces de la vieille philosophie contre l'ennemi nouveau qui allait la vaincre. Il a d'ailleurs une raison particulière pour flotter ainsi entre les systèmes différents. Comme il ne s'occupe presque que de morale et que sa sagesse cherche surtout à être pratique, c'està-dire à s'appliquer aux circonstances, elle change aisément avec elles. Quand il veut guérir un malade, il ne lui propose que des remèdes appropriés à la nature de son mal : par exemple, il conseille la retraite à ceux qui s'épuisent à poursuivre les honneurs, tandis qu'il pousse à la vie active les âmes faibles qui ne peuvent pas supporter la retraite. De plus, cette importance exclusive qu'il accorde à la morale fait que le reste le touche peu. Il n'est pas tout à fait juste de dire que, sur les questions les plus graves, comme la nature de Dieu et de l'âme, il soit tantôt stoïcien et tantôt platonicien ; en somme, il est indifférent^; son seul souci, il ne s'en cache pas, est de

1. Epist., 2, 5 : soleo enim et in aliéna castra transire. — 2. Epist., -45, 4 : non enim me cuiquam emancipavi; nullius nomen fero. Voyez aussi De vita beata, 3, et Ds olio, 3, 1. M. Zeller {Philos, der Criechen, m, 1, p. 628) ne veut pas, malgré ces aveux, que Sénèque ait été tout à l'ait un éclectique. Il s'est avancé, dit-il, jusqu'aux limites extrêmes du stoïcisme, mais il ne les a pas franchies. Depuis Posidonius, le Portique s'était entièrement renouvelé, et M. Zeller pense que, sur aucun point important, Sénèque ne s'est séparé de ce stoïcisme nouveau. Cela revient u dire que, s'il n'est pas éclectique lui-même, il appartient à une école qui l'est devenue. — 3. Voyez un e.xcmple de cette indillérence, Consol. ad Helv., 8, 3.

tirer de ces opinions des conséquences pratiques *. Aussi se préoccupe-t-il surtout de les présenter par les côtés qui peuvent être les plus profitables aux mœurs; pour être utile, il n'hésitera pas, s'il le faut, à renoncer aux doctrines les plus chères de sa secte. On sait que le dieu des stoïciens n'est pas, comme celui de Platon et d'Aris tote, un principe séparé de la matière et en dehors du monde, qu'au contraire il se confond avec la nature. Tant que Sénèque reste sur les hauteurs de la spéculation philosophique, il s'exprime à ce sujet comme un stoïcien rigoureux. Dieu, pour lui, « c'est la force divine qui anime le monde », ou plutôt c'est le monde même : « Voulez-vous l'appeler la Nature, vous n'aurez pas tort ^. » C'est le Destin, c'est la Fortune, « c'est la série immuable des causes qui s'enchaînent », c'est l'âme de l'univers. Quid est Deus? mens univcrsP. Nous voilà aussi loin que possible de l'Homme-Dieu, dont l'image vivante enflammait les martyrs. Mais ailleurs il s'en rapproche davantage. Quand il n'est plus un philosophe spéculatif, et qu'il veut simplement consoler un homme qui souffre et donner du cœur aux désespérés, il comprend qu'il n'y a rien à tirer des froides abstractions du stoïcisme ; il se trouve alors entraîné à se représenter Dieu comme un être compatissant qui écoute la voix de ses créatures, qui les plaint et les exauce. C'est ainsi que, malgré certains principes et certaines tendances, ses ouvrages ont le plus souvent une couleur religieuse très-prononcée. II attribue quelque part à la philosophie la mission « d'arracher l'homme à la terre pour le diriger vers le ciel * ». La première de toutes les vertus est, selon lui, de se livrer à Dieu^; il veut qu'on reconnaisse sa présence

1. Epist., 58, 26. — 2. Quœst. nat., u, 45. — 3. Quœst. nat., prol., 13. De benef., iv, 7. — 4 Epist., 65, 16. — 5. Epist., 107, 12 : hic est magnus animas qui se Deo tradidit.

partout : c Que sert de dérober quelque chose aux hommes? rien n'est caché pour Dieu*. » Il recommande d'accepter sa volonté sans murmurer : « Tout ce qui plaît à Dieu doit plaire aux hommes". » Quand quelque malheur imprévu nous frappe, il ne faut pas se contenter de dire avec Virgile : Les dieux ont décidé autrement. Dis aliter visum ! il faut dire : Ce que les dieux envoient est meilleur, Bi melivs ^ ! Une de ses plus belles maximes, qui résume pour lui tous nos devoirs, est celle-ci : « Vivez avec les hommes comme si Dieu vous voyait ; adressezvous à Dieu comme si les hommes vous entendaient*. » Ce Dieu, comme on le voit, est ici un Dieu personnel, une sorte de protecteur toujours présent, ou, comme il l'appelle, un ami qui n'est jamais loin \ C'est « notre père®, notre créateur «qui nous aime d'un amour énergique' ». Il nous inspire et nous soutient*; il communique avec nous, et même il réside en nous, c Vous vous étonnez, dit-il, que l'homme puisse s'élever jusqu'aux dieux ? ne voyez-vous pas que les dieux viennent parmi les hommes, et, ce qui est plus encore, qu'ils viennent dans les hommes^ ? » Aussi leur devons-nous toute notre reconnaissance et tous nos hommages. Sénèque est le seul peut-être de tous les sages de l'antiquité qui ait parlé en termes exprès de l'amour de Dieu, colitur et amatur *°. Sa colère est vive contre les épicuriens et leur doctrine ; il ne leur pardonne pas d'imaginer des dieux fainéants, qui ne se soucient pas de nous et ne sortent jamais de leur repos pour nous secourir : « Celui qui ose

1. Epht., 83, 1. — 2. Epist., 74, 20. — 3. Epist., US, 4. — 4.. EpiHt., 10, 5. — 5. Fragm., 423 (édit. Uaase). — 6. Epist., 110, 10. De benef., ii, 29, 4. — 7. Deprovid., 2, 6 : fortiter amat. — 8. Sénèque paraît avoir entrevu par moments la doctrine de la grâce, si étrangère aux sages de l'antiquité. « C'est de Dieu, dit-il, que nous viennent les résohitions grandes et fortes. » (Epist., H, 2.) — 9.Episl., 73, 15. — 10. Epist., 47, 18.

le prétendre n'entend pas toutes ces voix qui prient; il ne voit pas ces mains qui de tous les coins du monde se lèvent vers le ciel *. » — Peut-on reconnaître dans le philosophe qui parle ainsi de la prière celui qui dit ailleurs que le sage est l'associé des dieux et ne doit pas être leur suppliant ^ ?

Il n'est guère plus d'accord avec lui-même et avec ses maîtres au sujet de la nature de l'âme et de sa destinée. Pour les stoïciens, l'âme est un corps et il n'y a pas deux principes différents dans l'homme. En théorie, Sénèque paraît accepter cette opinion ; il admet que tout être, par cela seul qu'il est actif, doit être nécessairement corporel, et qu'il ne peut y avoir entre ce qu'on appelle l'âme et le corps de diversité de nature ^. Il les sépare pourtant d'ordinaire et les oppose sans cesse l'un à l'autre ; il finit par créer entre eux une sorte d'antagonisme qui explique la vie tout entière. Le corps est la prison de l'âme, c'est un poids qui la penche vers la terre. Tant qu'ils sont unis, elle est comme dans les chaînes * ; pour conserver sa force et sa liberté, elle lutte sans relâche contre la chair : (( Jamais, dit-il, cette chair misérable ne me fera éprouver quelque crainte; jamais je ne consentirai à mentir dans son intérêt. Quand je le trouverai bon, je romprai le lien qui m'attache à elle ^. » Cette distinction si complète de l'âme et du corps, étrangère au système véritable des stoïciens , l'amène à des conséquences qui l'éloignent encore plus de la doctrine de ses maîtres. Si l'âme est un corps, elle ne peut échapper aux conditions de tout ce qui est matière, il lui faut se dissoudre et périr. Les stoïciens devaient donc être nécessairement amenés à croire qu'elle ne survit pas à la mort. Quelques-

1. De benef., iv, 2.-2. Epist., 31, 8. — 3. Episl., 106, 4 ; 117, 2 4. Epist., 65, 22. — 5. 65, 22.

uns cherchèrent pourtant à échapper à ces conclusions rigoureuses. Chrysippo admit que les âmes des sages subsistent jusqu'au moment où le monde est détruit par le fou, et Cléanthe étendit ce privilège à toutes les âmes*. C'était leur accorder une vie plus longue, ce nétait pas leur donner l'immortalité^. Sur cette question, Sénèque paraît fort hésitant. Selon les circonstances, il affirme ou il nie la vie future. 11 dit d'abord à Marcia, qui pleure son enfant, que la mort détruit, anéantit tout, et qu'elle est la fin de toutes les misères : « On ne peut pas être malheureux quand on n'est plus rien ^. » Mais, comme s'il se doutait que cette perspective ne la consolerait guère, il lui représente un peu plus loin son fils qui monte au ciel et qui prend place à côté des Gâtons et des Scipions *. On a beaucoup reproché à Sénèque ces contradictions; il est pourtant possible quelquefois de les expliquer et de prétendre qu'il est ici plus fidèle qu'on ne croit aux opinions de ses maîtres. Songeons à la distinction que faisait Chrysippe entre le sort du vulgaire et celui des sages; n'est-il pas possible que Sénèque n'ait parié que du commun des hommes quand il dit que l'âme s'évanouit avec le corps, et qu'il pense au sage lorsqu'il soutient qu'elle monte au ciel ? En ce sens, cette phrase de la Consolation k Fohhe : € Pourquoi le pleurer? il est heureux ou il n'est plus rien ^ », n'indique pas seulement, comme on l'a prétendu, l'indécision d'un sceptique qui n'ose rien affirmer ; Sénèque y parle en stoïcien convaincu, et cette alternative même est le fond de la doctrine du Portique sur l'autre vie. Mais où il s'en écarte tout à fait, c'est quand

1. Diog. Laert.,VH, 157. — 2. Cic, Tusc, 1, 31 : Stoici usurani nobis lurgiuntur tamquam cornicibus : diu mamuros aiuiit ajtimos, semper negant. — 3. Gons. ad Marc, 19, 5. — -i. Cons. ad Marc, -5. — 5. Cons. ad Polijb., 9, 3.

il dit formellement que l'âme est éternelle et immortelle ^ Ces expressions se retrouvent chez lui dès ses premiers ouvrages; elles deviennent plus fréquentes dans les lettres à Lucilius, qu'il a écrites à la fin de sa vie. On dirait qu'à mesure qu'il sentait la mort s'approcher, il aimait à se consoler et à se soutenir par ces espérances d'immortalité : « Ce jour, disait-il, que vous redoutez comme le dernier de votre vie, il est le premier de la vie éternelle^... Bientôt les secrets de la nature vous seront dévoilés. Le brouillard qui vous aveugle se dissipera, et vous serez inondé de lumière. Représentez-vous l'éclat qui doit résulter de tant d'astres confondant leurs rayons ; aucune ombre n'en ternira la pureté; toutes les régions du ciel resplendiront également. C'est alors que vous serez contraint d'avouer que vous avez passé votre vie dans les ténèbres. Quelle ne sera pas votre admiration quand la lumière divine vous apparaîtra et que vous la saisirez à son foyer ^ ! »

Ces contradictions visibles, ces alternatives d'opinions diverses n'ont pas été négligées, on le pense bien, par ceux qui soutiennent que Sénèque a connu l'Évangile et s'en est servi. Il est clair^, disent-ils, que s'il est si souvent en désaccord avec les stoïciens, dont il se prétend l'élève, c'est qu'après avoir étudié leur système, il a rencontré sur son chemin une autre doctrine qui l'a séduit. Dès lors il a flotté entre l'enseignement de ses maîtres, qu'il ne voulait pas abandonner, et ces opinions nouvelles dont il ne pouvait pas se défendre. Or cette doctrine qui le

1. Epist., 57, 9. — 2. Dies iste, quem tamquam extremum reformi(las,œlerni natalis éd. (Epist., 102, 26.) Ce mot natalis, pour désigner le jour de la mort, a été très-employé par les Chrétiens. — 3. Epist., 102, 28. Voyez encore le passage suivant (22) : Cum venerit (lies ille, qui mixtum hoc divini humanique secernat, corpus hic, ubi inveni, relinquam, ipse me dis reddam.

rend infidèle aux leçons de Zenon et de Clirysippe, c'est évidemment celle que Paul prêchait à Rome de son temps et dans son voisinage. Pour n'en pas douter, il suffit de rapprocher certains passages des écrits de Sénèque de ceux des Pères de l'Église : ce sont les mêmes idées, quelquefois exprimées dans les mêmes termes. Ces ressemblances frappaient déjà au ir siècle; elles étonnent encore aujourd'hui l'esprit, surtout quand on compare entre elles les diverses phrases qu'on veut rapprocher en les isolant de ce qui les précède et de ce qui les suit. Ainsi présentées, elles semblent résoudre la question et ne plus laisser de place au doute.

Cependant des doutes s'élèvent dès qu'on regarde de près, et les difficultés naissent de tous les côtés. La première consiste à fixer l'époque où la religion du Christ a pu être enseignée à Sénèque. S'il est vrai qu'il ait tiré d'elle ses plus belles pensées, le moment où il a connu l'Évangile a dû être un des plus importants de sa vie ; comme Paul, son maître, il s'est senti sans doute transformé en entendant la divine parole, et il n'est pas possible que la trace de cette révélation ne se retrouve pas dans ses livres. Rien ne doit être plus aisé que de distinguer ceux qui ont précédé ses relations avec Paul et ceux qui les ont suivies ; ces derniers seuls doivent contenir ces grandes idées religieuses ou morales qu'il tient du Christianisme, et il ne faut pas s'attendre à les trouver dans les autres. Ce n'est pourtant pas ce qui arrive, et l'étude la plus attentive des œuvres de Sénèque ne permet pas de faire ce partage, qui devrait être facile, entre celles que le Christianisme a inspirées et celles qui ne viennent que de la sagesse antique. On n'est pas d'accord sur l'époque de l'arrivée de saint Paul à Rome : le plus grand nombre des critiques la place à l'année Gl ; quelques-uns croient devoir l'avancer jusqu'en 56. Mais,

quelle que soit la date qu'on adopte, à ce moment Sénèque n'était plus jeune et il avait écrit une grande partie de ses ouvrages. Celui qu'on regarde d'ordinaire comme le plus ancien de tous, la Consolation à Marcia, est probablement du règne de Caligula. Les Consolations à Helvia et à Polybe sont du temps de Claude et antérieures à l'année 49. Le traité Suy^ la colère, celui Sur la clémence, ont été composés dans les premières années du règne de Néron. Pent-on saisir des différences radicales entre ces ouvrages et ceux qui furent composés après l'an 56, quand Sénèque avait pu connaître saint Paul? Les derniers, sans doute, valent mieux que les autres, ils sont plus remarquables par la pensée et par le style ; mais c'est un progrès qu'expliquent assez l'âge et l'expérience de l'auteur. On ne vit pas pendant plusieurs années au milieu des plus graves affaires, on n'est pas associé au gouvernement du monde sans que l'esprit gagne en profondeur et en étendue. Quant au fond des opinions, 3 est resté le même. Ce sont toujours à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts. On peut admettre que sa pensée s'est mûrie avec le temps; ses doctrines pour l'essentiel n'ont pas changé. Nulle part on ne trouve dans ses écrits la trace d'une révélation subite, qui, au milieu de sa carrière, aurait renouvelé son esprit ^ Si l'on prétend tirer de ses contradictions la preuve qu'il a été placé entre deux doctrines différentes qui le tiraient en sens inverses, nous ferons remarquer que ces contradictions existent déjà dans les Consolations à Marcia et

1. Quand il écrit à Lucilius qu'il se sent changé et transfiguré : intelligo non emendari me tantum sed transfirjurari (Epist., 6, 1), il sort de la lecture d'un philosophe, et envoie à son ami le livre qui l'a tant ému, en marquant par un signe les passages les plus frappants.

à Polybe, qu'il a écrites avant d'avoir pu connaître saint Paul ; par contre, cette morale élevée, ces beaux principes , ces grandes pensées, qu'on dit être empruntés à l'Évangile, ne se rencontrent pas seulement dans les lettres à Lucilius, qui sont un de ses derniers ouvrages; on les trouve dans les écrits antérieurs à l'an 56, comme dans les autres. En sorte que, si l'on veut absolument nous faire croire qu'il les tient du Christianisme, il faut modifier l'hypothèse qu'on a jusqu'à présent soutenue, il faut dire qu'il ne les a pas reçus de Paul, comme on le prétend, mais de ceux qui, avant lui et vers la fin du règne de Tibère, vinrent les premiers annoncer à la colonie juive de Rome les enseignements du Ressuscité. Quant à ces ressemblances qui surprennent entre la doctrine de Sénèque et celle de l'Église, elles ne suffisent pas à prouver, comme on le suppose, que le philosophe ait reçu des leçons d'un chrétien. 11 convient d'abord de remarquer qu'elles ont été souvent trèsexagérées et qu'elles sont loin d'avoir la signification et la gravité qu'on leur accorde. Tantôt la similitude des mots cache des pensées très-dilTérentes ; tantôt il se trouve que ces termes qui étonnent chez Sénèque ont été employés par d'autres écrivains païens bien avant que le Christianisme existât *. Quand 1 Église a formé sa langue, elle a sans doute créé beaucoup d'expressions nouvelles, mais elle en a pris beaucoup aussi qui semblaient faites pour elle chez les philosophes de ce temps. En réalité, tous ces rapprochements de mots sont de peu d'importance ; les ressemblances entre les idées parais-

1. C'est ainsi que, lorsque Sénèque parie de la chair pour désigner le corps, on s'imagine qu'il imite les Chrétiens; mais cette expression appartenait à l'école d'Épicure, qui s'en était servie bien avant la naissance du Christ. (Zeller. Philos, der Griechen, m, 1, p. 405.)

sent d'abord plus graves, mais elles ne sont souvent qu'apparentes, et un examen plus attentif montre qu'au fond l'accord n'est jamais complet entre les deux doctrines.

On a, par exemple, voulu trouver dans Sénèque la charité telle que les Chrétiens la comprennent, et il est certain que souvent elle semble y être. Il recommande partout une libéralité, une bienfaisance infatigables pour tous ceux qui souffrent ; il dit « qu'il faut tendre la main au naufragé, montrer la route au pauvre égaré, partager son pain avec celui qui a faim ». 11 demande qu'on fasse l'aumône au pauvre, « qu'on rende à sa mère le fils qu'elle a perdu, qu'on rachète l'esclave et le gladiateur, qu'on donne la sépulture même au cadavre d'un criminel* ». Il va plus loin encore : il exige la charité du cœur, la plus importante de toutes, celle qui console les souffrances par la sympathie qu'elle montre encore plus que par les secours qu'elle donne. Il faut venir en aide même à ses ennemis, et le faire avec douceur. « Il faut accueillir les pécheurs avec une âme tendre et paternelle, et, au lieu de les poursuivre, essayer de les ramener ^. » S'adressant enfin à ces esprits aigres et méconlentSj moralistes outrés qui cherchent partout quelque .notif de se mettre en colère, il leur dit cette belle parole, tout à fait digne de l'Évangile : « Eh ! quand donc aimerez-vous? » Ecquando amabis^? Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'en donnant ces préceptes, il est moins préoccupé de l'intérêt de l'humanité que de mieux tremper l'âme de son sage. C'est, pour ainsi dire, par égoïsme qu'il doit être charitable : la bienfaisance est surtout un exercice qui lui sera utile en lui apprenant

1. De clem., il, 2, 6. — 2. De ira, i, 14, 3. — 3. De ira, m, 28, 1.

à se détacher des biens qu'il possède. De plus, comme lo sage doit être au-dessus des passions, il faut qu'il se défende même de la meilleure de toutes, de la pitié. — Dans ce système, la pitié est une faiblesse. — Il donnera donc sans compatir; en soulageant la misère des autres, il faut qu'il ne change pas de visage, qu'il n'éprouve pas d'émotion, tranquilla mente, vultu suo^. Nous voilà bien éloignés de la charité chrétienne.

Il en est de même de cette conception du sage , qui tient tant de place dans le système de Sénèque : on l'a quelquefois rapproché du juste de l'Évangile, et des imprudents ont voulu conclure de cette comparaison la ressemblance des deux doctrines ; rien, au contraire, n'en fait mieux voir l'opposition. Le sage de Sénèque est un homme d'une incroyable énergie, rien ne l'atteint et rien ne l'abat ; « quelque poids qui pèse sur lui, il reste droit ^». Le secret de sa force est dans son détachement de tout : il ne peut rien perdre, parce qu'il ne tient à rien. Il se suffit à lui-môme, il n'a point de besoins ni de désirs. Les passions même les plus saines lui sont étrangères. Il ne doit pas se laisser troubler par les affections les plus naturelles; il faut qu'il demeure insensible à la mort de ses proches et de ses amis. La vie lui est indifférente comme la fortune. Il a le droit, et quelquefois le devoir, de s'en débarrasser ; « il vit autant qu'il le doit, non pas autant qu'il le peut^ », et, quand les circonstances l'exigent, il se juge et se délivre lui-même. Quelques traits de ce caractère sont déjà fort éloignés de l'idéal chrétien. D'autres rappellent les sévérités des docteurs de Port-Royal, qui ont effrayé l'Église ; mais voici qui sépare tout à fait la morale de Sénèque de celle de l'Évangile : à cette hauteur où la vertu le place,

i. De clem., u, 6, 2. — 2 EpisL, 71, 26. — 3. Epist., 70, 4.

le sage des stoïciens plane au-dessus de l'humanité. 11 se rapproche des dieux, il devient leur égal, cum dis ex pari vivii ^ Quel blasphème pour un chrétien ! Ce n'est pas assez d'égaler Dieu, par quelques côtés il le dépasse. « Le sage, comme Jupiter, méprise tous les biens de la terre ; mais il y a cette différence entre eux que Jupiter ne pourrait pas en user, le sage ne le veut pas. — Comme Dieu, le sage ne craint rien; mais celte sécurité est chez Dieu l'effet de sa nature, tandis que le sage y arrive par un effort de sa volonté ^. » La conséquence naturelle de ces principes, c'est que le sage n'a rien à demander à Dieu, dont il est l'égal, socius,non supplex. La doctrine stoïcienne, qui parle de Dieu si souvent, semble avoir pour premier résultat de le rendre inutile à l'homme. Pour arriver à la vertu, le sage n'a recours qu'à lui ; « son premier devoir est de se fier à lui-même^ ». C'est uniquement par son effort personnel , par son travail propre, qu'il deviendra plus vertueux, et, quand il mourra, il pourra dire fièrement à Dieu : « Je te rends mon âme meilleure que tu ne me l'avais donnée *. » Il n'a donc à implorer l'aide de personne. « Qu'as-tu besoin de prières ? lui dit Sénèque, tu peux te rendre heureux tout seul^. » S'il n'a rien à espérer de Dieu, il n'a rien non plus à en craindre, et la crainte de Dieu est mise parmi les fautes dont nous devons le plus nous préserver^. Quel contraste avec cette religion qui la regarde comme le commencement de la sagesse ! Ainsi par les principes, c'est-à-dire par l'essentiel, ces deux doctrines sont entièrement contraires ; qu'importe qu'elles se ressemblent quelquefois dans les détails? Il ne peut rien

i.Epist.,59, U. —2. Epist.. 53, 11. Deprovid., 6, è. — ^.Epist., 31, 3. — 4. De tranq. animi, ii, 3. — 5. Epist., 31, 5 : Quid votis opus eal? fac te ipse felicem. — 6. Epist., 17, 6.

y avoir de commun entre le système qui humilie l'homme sous la main divine et celui qui l'exalte jusqu'à en faire un dieu.

Il est donc certain que la plus grande partie des opinions de Sénèque est contraire au Christianisme, et qu'il n'est guère chrétien, s'il l'est, que par quelques préceptes de morale pratique : voilà précisément ce qu'il no me semble pas possible d'admettre. Peut-on penser, s'il avait connu l'Évangile, qu'il n'en eût pas pris davantage? Pour qu'il s'en soit écarté si souvent, il faut, en vérité, que saint Paul le lui ait fait bien mal connaître. S'il avr.it pris la peine de lui enseigner la doctrine chrétienne comme il l'a développée dans ses Fpitres, est-il croyable que Sénèque eût conservé si peu de chose de ces grandes leçons, et qu'elles n'eussent abouti qu'à introduire quelques inconséquences dans son système? Comment se faitil qu'il ne se trouve rien chez lui des théories de \' Epître aux Romains, aucune affirmation précise de la prédestination des âmes ou de la justification par la foi? Comment, au contraire, ce prétendu disciple de Paul est-il d'avis que l'homme se suffît, qu'il doit tout attendre de lui, et que le résumé de la sagesse, c'est de mettre sa confiance en soi-même? Peut-on comprendre qu'après avoir entendu cet enseignement si dogmatique, il lui reste tant d'hésitations sur la nature de Dieu, sur l'immortalité de l'àme, c'est-à-dire sur ce qu'il y a de plus important dans toutes les philosophies et dans toutes les religions? De qui serait-ce donc la faute si ces conférences qu'on imagine entre ces deux grands docteurs avaient eu de si pauvres résultats? Faudrait-il en accuser l'intelligence de Sénèque, ou serait-ce Paul qui n'aurait pas su se faire comprendre? Est-il possible que l'apôtre, en enseignant le Christianisme à son élève, on ait volontairement omis l'essentiel, ou que l'illustre philosophe n'ait retenu de

ces leçons que quelques idées morales dont le sens même paraît lui avoir souvent échappé ? Ne serait-ce pas vraiment les outrager tous les deux que de faire des suppositions pareilles?

Mais ces suppositions sont inutiles et tout peut s'expliquer chez Sénèque sans l'intervention du Christianisme. Sans doute il n'a pas inventé les grandes idées qu'on admire dans ses ouvrages, mais il n'est pas tout à fait nécessaire qu'il les ait apprises de saint Paul. Il les tient de philosophes qui vivaient longtemps avant la naissance du Christ, et nous les avons trouvées tout à l'heure chez Cicéron, qui ne peut être suspect de les emprunter à l'Évangile. On a plusieurs fois montré par des rapprochements précis, par des citations exactes, que les sages qui l'ont précédé les avaient souvent exprimées avant lui, et c'est aujourd'hui un travail inutile que de prouver qu'elles étaient des lieux communs sur lesquels la philosophie vivait depuis des siècles. Il est vrai qu'elles semblent prendre dans ses ouvrages un autre caractère. Ses préceptes ont un accent plus pressant et plus persuasif; il donne aux principes qu'il prend à ses devanciers un degré de plus de chaleur et de générosité; sa morale a quelque chose de plus pénétrant, de plus pratique, elle semble vivre davantage. Yoilà sa véritable originalité; c'est ce qui trompe quelquefois quand on l'écoute, et fait croire quil a dit le premier ce qu'il répète après beaucoup d'autres. C'est en ce sens que de Maistre a pu prétendre « qu'il parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle » ; mais ce mérite même ne lui appartient pas tout entier. On se rappelle quelle direction prit la philosophie romaine après Auguste ; elle chercha surtout à tirer des grands principes trouvés par les sages de la Grèce et de Rome des conséquences pratiques. Il se fit pendant près d'un siècle, dans toutes les écoles, un tra-

vail intérieur dont Sénèque nous a conservé le résultat. On n'est quelquefois surpris en lisant ses livres que parce qu'on l'isole de tous ces prédicateurs de vertu qui l'avaient précédé et dont il se proclame l'élève. Songeons, pour le comprendre, aux progrès qu'avait faits avec Fabianus, Attale, Sotion, l'enseignement de la morale et dont il a profité. Il n'y a rien d'étonnant, par exemple, qu'étant parti de cette opinion, si nettement formulée par Gicéron, que, des deux principes qui composent l'homme, la prédominance appartient à l'âme , on en soit arrivé à malmener le corps. Sénèque pense que c'est pour l'âme une triste demeure que cette maison délabrée qui toujours menace ruine. « On voit bien, dit-il spirituellement, que nous n'en sommes que locataires *. » Il faut donc vaincre et dompter le corps pour que l'âme soit tout à fait maîtresse. Aussi conseille-t-il les mortifications et les abstinences. Il veut que pendant les folies des Saturnales, « au moment où toute licence est accordée à la débauche publique- », on s'enferme au fond de sa maison, on se couvre de pauvres vêtements, on couche sur un grabat, on se contente d'un pain noir et grossier. C'est une expérience à faire, et il faut la continuer pendant plusieurs jours pour qu'elle soit efficace. C'est parler presque comme un chrétien ; mais n'allons pas croire que lorsque Sénèque recommande l'abstinence à ses disciples, il songe aux jeûnes et aux macérations des anachorètes. « La philosophie, dit-il, réclame de ses adeptes la frugalité, elle ne veut pas leur inlliger une punition^. » 11 cherche simplement à fortifier l'âme en réduisant les exigences du corps ; il veut diminuer nos besoins pour nous rendre plus capables de résister à la misère et aux

1. Epist., 120, IG -.Hoc evenire solet in alieno hahilantibus. — Epist., 18. — 3. Epist., 5, 5 : Fntrjalitulem exigit philosophia, non pxniim.

privations. A tout moment un ordre de César peut venir, qui nous condamne à l'exil et à la pauvreté ; il faut nous y préparer d'avance : « Si nous savons qu'il n'est pas pénible d'être pauvre, nous jouirons de nos fortunes avec plus de sécurité ^. »

Remarquons à ce propos qu'on peut dire d'une manière générale que Sénèque se rapproche du Christianisme dans la pratique et qu'il s'en éloigne par les théories. C'est ce qui arrive du reste pour toutes les philosophies et même pour presque toutes les religions : elles se ressemblent dans les préceptes et diffèrent par les principes. Rien ne gène d'ordinaire les faiseurs de systèmes. La spéculation est comme un vaste terrain sans bornes précises, sans routes certaines, où les théories peuvent s'ébattre à leur aise et prendre les directions qu'elles veulent. Loin que cette marche indépendante soit un obstacle au succès des opinions, elle attire au contraire les esprits audacieux qui aiment les chemins nouveaux. Mais quand on passe des principes à l'application, quand on prétend donner des préceptes pour la conduite de la vie, on voit tout à coup les opinions errantes se rapprocher et revenir de tous les côtés vers la route commune. Le bon sens populaire impose à tous ceux qui s'occupent de morale appliquée quelques règles générales que toutes les écoles philosophiques sont bien obligées de subir. De quelque système qu'on soit parti, il faut accepter ces solutions du sens commun, et l'on se résigne à être inconséquent plutôt que de soulever contre soi la conscience publique^. C'est

1. Epist., 18, 8. — 2. On voit, par exemple, que la philosophie d'Épicure, si différente par ses principes de celle des stoïciens, aboutit aux mêmes conclusions pratiques. Les plus belles pensées de Sénèque sur l'amour de la vertu, sur le mépris de la souffrance et de la mort, sur kl fuite des plaisirs, il reconnaît les tenir de cette école qui proclamait ea théorie qu'il n'y a d'autre bien que la volupté.

ce qui arrive à Sénèque comme aux autres; plus sa pliilosophie descend dans l'application et le détail, plus elle se rapproche du Christianisme. Elle s'en éloigne au contraire à mesure qu'elle se généralise et s'élève. En réalité, il n'y a rien là qui soit fait pour nous surprendre.

On ne doit pas être non plus trop étonné de trouver dans les ouvrages de Sénèque tant de beaux préceptes de bienfaisance et d'humanité. L'antiquité n'était pas aussi étrangère qu'on le suppose à ces sentiments, qui sont, selon un apologiste chrétien , le produit naturel de l'âme*. La philosophie ancienne, surtout le stoïcisme, s'était élevée à cette opinion que le monde ne forme qu'une seule cité, que les diversités de pays et de races n'cm- [)êchent pas l'unité du genre humain, qu'un lien commun imit les nations les plus éloignées, les plus différentes, les plus ennemies, et que d'un bout de l'univers à l'autre il n'y a que des concitoyens. On a vu ces principes exposés par Cicéron avec une admirable éloquence, un demisiècle avant la naissance du Christ. On les retrouve souvent aussi dans Sénèque, « Nous sommes, dit-il, les membres d'un corps immense. La nature a voulu que nous fussions tous parents, en nous faisant naître des mêmes principes et pour la môme fin. C'est de là que nous vient l'affection que nous avons les uns pour les autres; c'est ce qui nous rend sociables ; la justice et le droit n'ont pas d'autre fondement. Voilà ce qui fait qu'il vaut mieux être victime du mal que de le commettre. La société humaine ressemble à une voûte, où les différentes pierres, en se tenant les unes les autres, font la sûreté de l'ensemble'. » Il était naturel que, dans ces écoles de philosophie romaine qui faisaient profession de ramener

1. Lact., VI, 15: quasi ubertas naturalis animorum. — 2. Epist., 95, 52.

tout à la pratique, on arrivât à conclure de l'unité du genre humain à la nécessité pour tous les hommes de se respecter et même de s'entr'aider. Déjà Cicéron, au nom de ce principe, avait essayé de restreindre les droits de la guerre. Sénèque la condamne absolument. Il se demande pourquoi on punit l'homme qui en tue un autre, tandis qu'on honore « le forfait glorieux de tuer une nation * ». Les crimes doivent-ils changer de nom parce qu'on les commet avec un habit de soldat? « Eh quoi! l'homme, que la nature a fait pour la douceur {milissimum genus), n'a-t-il pas honte de trouver son plaisir à répandre le sang ! )) C'est le même principe q;ii l'amène à condamner avec une colère généreuse l'horrible spectacle des gladiateurs. Cicéron, qui n'aimait guère ces jeux cruels, trouvait pourtant qu'ils avaient du bon quand on ne faisait combattre entre eux que des criminels, et qu'ils pouvaient apprendre aux spectateurs à braver la mort. Sénèque ne veut les souffrir sous aucun prétexte, sa nature y répugne tout à fait. « Cet homme a fait le métier de brigand, dit-il à ceux qui vont s'entasser sur les gradins de l'amphithéâtre ; c'est bien : il a mérité d'être tué ; mais toi, malheureux, qu'as-tu fait pour être condamné à le voir mourir"?» Et il proclame ce grand principe que l'homme doit être sacré pour l'homme, et qu'il ne faut pas le faire périr par manière de jeu et d'amusement, korno res sacra hoinini^. Parmi les hommes dont il prenait ainsi la cause, il ne faisait pas difficulté de placer les esclaves. Cicéron non plus ne les excluait pas de l'humanité, Sénèque leur reconnaissait expressément des droits. « Tous, disait-il, nous sommes formés des mêmes éléments ; nous avons tous la même origine '... On se

i. Epist., 95, 30. — 2. Ejpist, 7, 5. — 3. Epist., 95, 33. —4. De benef., m, 28, 2.

trompe si l'on croit que la servitude s'empare de l'homme tout entier; la meilleure partie lui échappe : le corps est soumis au maître, l'àme reste libre *. » Chrysippe définissait ses esclaves des mercenaires qui lui étaient attachés pour la vie. Sénèque appelait les siens des amis d'un rang inférieur (hmviles amici), ce qui était presque dire des frères. On peut trouver que ces idées se rapprochent beaucoup du Christianisme ; il n'est pourtant pas nécessaire d'admettre que c'est du Christianisme qu'elles viennent. Elles ne sont que le développement naturel du grand principe de l'unité du genre humain que les stoïciens avaient proclamé et dont la philosophie romaine, en se faisant pratique et morale, se chargea de tirer les conséquences.

Il me semble qu'après l'étude que nous venons de faire, nous tenons Sénèque tout entier. Le fond de ses opinions lui vient des philosophes anciens et se retrouve déjà dans Cicéron. Ce qu'il y ajoute s'explique par les progrès naturels que fit la sagesse romaine dans les écoles du i'"' siècle, et quant à la façon plus vivante, plus passionnée, dont il les communique et les répand, c'était celle qu'employaient déjà et que lui avaient enseignée Sextius, Attale et Fabianus. Ce n'est donc pas, comme on l'a prétendu, une sorte de génie isolé, et il n'est pas nécessaire de se mettre pour lui en quête d'une famille. La philosophie romaine, depuis ses origines jusqu'à lui, forme une chaîne non interrompue; il en est le dernier anneau. Nous saisissons à tout moment les liens qui l'attachent à ses prédécesseurs; tout se comprend, tout s'éclaire dans ses ouvrages quand on replace devant lui la série de ceux dont il a recueilli et résumé les travaux. On peut dire que nous possédons sa généalogie véritable,

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