‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 18 sur 93 · De benef., m, 20, 1, et la 47" lettre à Lucilius · texte numérisé non relu

De benef., m, 20, 1, et la 47" lettre à Lucilius

et que nous n'éprouvons aucun besoin de le détacher de ces maîtres dont il est l'héritier naturel pour lui chercher ailleurs des origines incertaines.

Sénèque aurait-il été favorable au Christianisme, s'il l'avait connu? — Services qu'il lui rend sans le savoir. — Impulsion qu'il donne aux âmes. — Attaques contre la mythologie. — Il n'est pas seulement l'ennemi des cultes populaires, il l'est aussi en général des religions positives. — Quelles étaient les dispositions d'esprit qui préparaient ordinairement à devenir chrétien ? — En quoi Sénèque cède et en quoi il résiste aux influences religieuses de son temps.

Ce n'est pas assez d'avoir établi que Sénèque est le fils légitime de la philosophie antique ; il faut aller plus loin. On a fait voir qu'il n'était pas chrétien ; cherchons maintenant si l'on doit le mettre parmi ceux qui, comme Virgile, semblaient destinés à l'être, et qui ont préparé le monde à le devenir.

On ne peut nier que les écrits de Sénèque n'aient été utiles de diverses manières au succès du Christianisme. Une révolution qui change le monde a toujours un grand nombre de complices qui ne s'en doutent pas. Qu'on le veuille ou non, on travaille pour elle quand on agite les esprits, quand on les arrache à cette indolence naturelle, à ce parti pris d'immobilité systématique qui les pousse à être satisfaits d'eux-mêmes et de leur temps, pour n'avoir pas la peine d'y rien changer. Une fois enlevés à leur repos et mis en mouvement, ils ont plus de chances de rencontrer les idées nouvelles que s'ils restaient confinés chez eux. Les ouvrages des philosophes ne faisaient pas directement des Chrétiens, mais ils excitaient ceux

qui les lisaient, ils arrachaient leur âme à sa torpeur; ils lui donnaient une première impulsion qui ne s'arrêtait pas toujours où ils voulaient la retenir et qui pouvait la diriger vers le Christianisme.

Sénèque rendit aux Chrétiens un autre service dont on lui (ut très-reconnaissant : il fit une guerre acharnée aux croyances et aux pratiques religieuses de ses contemporains. Non-seulement il attaque avec beaucoup de violence les cultes orientaux qui avaient envahi Rome, il se moque de ces prêtres d'Isis « qui débitent leurs mensonges en agitant leurs sistres * », de ces prêtres de Bellone ou de Gybèle « qui croient qu'on honore les dieux en se déchirant les épaules et les bras- », mais il n'a pas plus de respect pour les vénérables traditions du paganisme romain. Il ne tarit pas de railleries sur ce qu'il appelle les songes de Komulus et de Numa, qui ont introduit dans le ciel le dieu Égout et la déesse Épouvante ; il est plein de colère contre tous ceux qui ont imaginé ces divinités bizarres, impossibles, formées de natures différentes étrangement accouplées, hommes et femmes, femmes et poissons. « Nous les honorons comme des dieux, dit-il; si nous les trouvions vivants devant nous, nous les fuirions comme des monstres. » H ne pardonne pas aux mythologues les plaisantes histoires qu'ils racontent sur Jupiter, a L'un lui met des ailes au dos, d'autres des cornes au front; celui-ci en fait un adultère qui passe les nuits en bonne fortune, celui-là le représente cruel pour les dieux, injuste pour les hommes; tantôt on le montre portant le désordre dans sa propre famille, tantôt dépouillant son père du trône et attentant à sa vie. Les hommes, en vérité, auraient depuis long-

1. De vita beala, 26, 8. — 2. Ce passage et ceux qui suivent sont tirés des fragments du De superslitione .

temps perdu toute retenue, s'ils étaient assez fous pour croire à de tels dieux. » Le culte que leur rendent les dévots est aussi l'objet de ses plaisanteries. Il ne comprend pas que dans leurs temples on allume des lumières en plein jour. « Les dieux, dit-il, n'ont pas besoin qu'on les éclaire, et les hommes ne sont pas charmés qu'on les enfume *. » Il nous in-troduit dans le Capitole et nous fait un tableau piquant de toutes les sottises qui s'y commettent en l'honneur du roi des dieux. Tous ces excès d'une dévotion mal réglée lui font prendre l'humanité en pitié. « Il y a des gens, nous dit-il, qui prétendent que les hommes sont deux fois enfants; c'est une erreur : ils le sont toujours^. »

Ces passages sont cités par les Pères avec un air de triomphe. C'était une victoire pour eux de trouver un païen qui eût si maltraité le paganisme. Sénèque leur semblait un puissant allié dont ils étaient heureux d'invoquer le témoignage contre les siens ; mais à regarder les choses de plus près, cet allié était plutôt un ennemi, et son secours pouvait devenir plein de péril. Ces méprises ne sont pas rares dans l'ardeur du combat ; on prend alors des armes où l'on peut et l'on ne choisit pas toujours ses auxiliaires. Aussi arrive-t-il quelquefois qu'on a fait cause commune avec des gens dont les opiL.x,ns sont contraires aux nôtres et que la lutte recommence le lendemain entre les associés de la veille. En réalité, Sénèque était l'adversaire, non pas seulement du paganisme, mais de toutes les religions positives; ses arguments, après avoir détruit l'ancien culte, pouvaient se retourner contre le nouveau. S'il attaque la mythologie païenne, ce n'est pas pour la remplacer par une autre, c'est qu'il possède un corps de

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