‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 22 sur 93 · Quœst. nat., vu, 25, 4, et · texte numérisé non relu

Quœst. nat., vu, 25, 4, et

De cette façon la transition d'un culte à l'autre pouvait être facile; on n'avait, pour ainsi dire, qu'un échange à faire quand on se convertissait : il ne s'agissait que de déplacer l'esprit malin. Le chemin était bien plus malaisé pour passer de l'incrédulité absolue à la foi. Il ne nous coûte pas de croire au témoignage des actes des martyrs quand ils racontent que souvent les persécuteurs les plus fanatiques ont tout à coup confessé les croyances de leurs victimes. Ces sortes de changements sont dans l'ordre; mais qu'il serait difficile d'imaginer le sceptique, le railleur Lucien, cet implacable ennemi des dévots de tous les cultes, transformé tout d'un coup en chrétien fervent ! Il y a donc, je le crois, beaucoup d'illusion dans cette opinion, généralement répandue, qui fait de Sénèque une âme toute prête d'avance pour l'Évangile. Il ne se serait pas précipité vers le Christianisme avec autant d'ardeur qu'on le suppose, s'il avait pu le connaître, et les préventions que le paganisme lui avait données l'auraient mal disposé pour toute autre religion. A plus forte raison est-il impossible de se le figurer, ainsi que la légende le représente, écoutant avec admiration les leçons de saint Paul, converti à ses doctrines, les introduisant au Palatin, ou les prêchant à ses disciples dans les jardins de Salluste. Ce ne sont là que des jeux d'imagination, des tableaux de fantaisie auxquels tout est contraire, et qui ne résistent pas un moment à l'examen attentif de ses ouvrages.

Ce qui a pu tromper quelques personnes, c'est que, si Sénèque est un ennemi déclaré des cultes populaires, et en général des religions positives, sa philosophie n'en a pas moins un caractère très-religieux. Il y a chez lui comme deux esprits différents qui se combattent, et dont la lutte l'amène parfois à se contredire. Ces contradictions s'expliquent par l'influence que son siècle exerça

sur lui. Depuis Auguste, un courant de plus en plus fort entraînait les âmes vers la dévotion. On s'avançait par degrés du scepticisme de l'époque de César à la foi superstitieuse du siècle des Antonins. Il n'est pas surprenant que Sénèque ait subi son temps : les plus fermes esprits ne parviennent pas toujours à s'en isoler. En le voyant céder par moments à ce mouvement général, nous constatons mieux quelle en était la force, puisqu'il entraînait même ceux qui auraient voulu résister; mais, en somme, et malgré quelques hésitations, il lui était contraire. Il lui arrive plus souvent, quand il s'occupe de questions religieuses, de s'éloigner de ses contemporains que de se rapprocher d'eux. Il les blâme de se précipiter, comme ils le font, dans les temples des divinités de l'Orient. Loin d'éprouver comme eux le besoin d'un culte plus expansif, plus passionné, il ne veut d'autre culte que la pratique de la vertu; au moment où l'on cherchait par tous les moyens à rapprocher Dieu de soi, afin de s'unir plus intimement à lui, où l'on créait tout un monde de génies et de démons pour combler l'intervalle immense qui sépare l'homme de la Divinité, il se moque de ceux qui ne peuvent se passer d'avoir toujours un Dieu à leurs côtés, « comme il faut aux enfants un esclave pour les mener à l'école * ». Quant à lui, la philosophie lui suffit, il ne veut pas entendre parler d'autre chose; il n'imagine pas d'autre espérance ni d'autres enseignements que ceux qu'elle peut donner à ses adeptes. ({ Elle nous promet, dit-il avec l'accent de la plus ferme conviction, de rendre l'homme égal à Dieu ^. » La promesse était belle, et, s'il ne s'en était pas contenté, il aurait été vraiment trop difficile.

\. Epist., 110, 1. — 2 Epist., AS, 11 Philosophia promiltil ut paiem Deo faciat.

Sénèque avait hérité ces sentiments des philosophes qui l'avaient précédé et dont il était l'élève. M. Zeller fait remarquer ^ que le stoïcisme romain tient certains caractères particuliers du sage qui en fut le fondateur et le père. De tous les philosophes du Portique, Pansetius est celui qui, d'un côté, se prêta le mieux aux accommodements avec les autres sectes, de l'autre résista le plus à ces complaisances fâcheuses que les stoïciens témoignaient pour les croyances grossières de la foule. C'est de lui que les premiers philosophes romains ont pris leur penchant vers l'éclectisme et ce remarquable esprit d'indépendance à l'égard des religions populaires. Ces sentiments sont ceux de Sénèque; au point de vue religieux, on peut dire qu'il est dans la tradition de Cicéron et des philosophes de l'école républicaine. Il raille, comme eux, les dieux de la mythologie ; il ne paraît pas aimer plus qu'eux les interprétations que les stoïciens en donnent et les fables dont ils remplissent leurs livres pour flatter les goûts du peuple ^ ; comme eux encore, il conseille d'accomplir les pratiques extérieures du culte, mais uniquement parce qu'elles sont commandées par la loi et consacrées par l'usage, tamquam legibus jussa, non tamquam dis grata ^. Il faut donc plutôt le rattacher au passé que le regarder comme un précurseur de l'avenir. 11 était en réalité un des derniers représentants de l'ancienne école, et c'est ce qui peut expliquer en partie que sa réputation et son influence lui aient si peu survécu. Le siècle qui le suivit ne paraît pas lui avoir été favorable. Tacite le juge avec une impartialité malveillante ; les grammairiens et les rhéteurs, Quintilien, Aulu-Gelle, Fronton, le maltraitent sans se gêner; les philosophes, même ceux de sa

1. Zellcr, Religion und Philosophie bel den Rômem. — 2. Sén., De benef., 1, 3, 8. — 3. Fragm., 38.

secte, comme Épictète et Marc-Aurèle, ne prononcent pas son nom. Ce discrédit subit, après une si grande faveur, ne nous surprendra plus, quand nous saurons qu'après lui ses doctrines furent en partie abandonnées, et qu'au moins, en ce qui touche aux choses religieuses, la philosophie suivit une direction différente.

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