‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 25 sur 93 · Cio., Pro Archia · texte numérisé non relu

Cio., Pro Archia

chez Sénèquedeux tendances qui se combattent : il paraît moins religieux quand il n'écoute que ses sentiments personnels, et le devient davantage lorsqu'il cède au courant de son siècle; c'est la seconde de ces tendances qui l'emporte tout à fait après lui. La philosophie se laisse de plus en plus entraîner vers la religion, et nous pouvons suivre les progrès qu'elle fait dans cette voie. Épictète semble d'abord animé du même esprit que Sénèque, il s'exprime assez légèrement sur le Cocyte et l'Achéron^; tout en acceptant la divination, il en règle l'usage^; il demande qu'on sacrifie selon les rites nationaux, mais sans excès comme sans négligence^. On est pourtant frappé de voir qu'il ne parle de Dieu qu'avec une sorte d'attendrissement. Il veut qu'une hymne s'élève sur toute la terre pour célébrer ses bienfaits, que l'ouvrier, que le laboureur lui adressent leurs actions de grâces : « Et moi, ajoute-t-il, qui suis vieux et infirme, que puis-je faire de mieux que de louer Dieu? Si j'étais rossignol ou cygne, je ferais ce que font le cygne et le rossignol. Puisque je suis un être raisonnable, il faut que je chante Dieu : telle est ma tâche et je l'accomplis; je ne la quitterai pas tant que je pourrai l'accomplir, et je vous exhorte tous à chanter avec moi *. » Il n'est pas question chez lui, comme chez ses prédécesseurs, de « vivre conformément à la nature » ; c'est « à la loi de Dieu » qu'il faut se conformer. On doit tenir sans cesse les yeux fixés sur lui et lui dire : « Pais de moi ce que tu voudras ; je me soumets à toi, je t'appartiens. Je ne refuse rien de ce que tu juges convenable. Conduis-moi où il te plaira ^. » Le sage est « le serviteur de Jupiter ^ » ; il obéit à sa volonté,

1. Dissert., m, 13. — 2. Dissert., ii, 7. — 3. Manuel, 36. — 4. Dissert., 1, 16. —5. Dissert., il, 16. —6. Dissert., ni, 2 : toO Atô( âiâxovo;.

il lui demande son aide pour faire le bien, il l'appelle à son secours, € comme les matelots dans la tempête invoquent Castor et Pollux *. » Il doit se regarder toujours comme en sa présence et croire que ni les actions ni les pensées ne lui échappent *. « Quand vous avez fermé votre porte et fait l'obscurité dans votre chambre, ne vous avisez pas de dire que vous êtes seul, car vous n'êtes pas seul, puisque Dieu est avec vous^. » On s'adresse à lui avant le repos, on le prie, on s'examine en sa présence pour savoir si l'on a péché. « Seigneur, lui dit Épictète, ai-je transgressé vos commandements? Me 6uis-je jamais plaint de vous? Ai-je accusé votre providence? J'ai été malade, parce que vous l'avez voulu. D'autres aussi le sont, mais moi, je l'ai été sans me plaindre. J'ai été pauvre, parce que vous l'avez voulu; mais je l'ai été avec joie... Ne me suis-je pas toujours présenté à vous le visage radieux , n'attendant, pour obéir, qu'un ordre et qu'un signe? Youlez-vous que je parte aujourd'hui de ce grand spectacle du monde? Je le quitte volontiers. Je vous rends grâces de m'y avoir admis avec vous, de m'a^oi^ donné d'y contempler vos œuvres et d'en comprendre le gouvernement*. » Au fond, ce Dieu d'Épictète n'est peut-être pas très-différent pour lui de ce que ses prédécesseurs appelaient la Providence et la Nature, mais dans l'apparence il est tout autre, et cette façon de le concevoir si personnel, si agissant, si rapproché de nous, devait avoir des conséquences graves. En développant une sorte de religiosité mystique, elle conduisait inévitablement vers les pratiques religieuses. Elle excitait le besoin de la prière, et amenait ainsi les dévots dans les temples, le seul lieu où l'on prie réelle-

1. Dissert., n, 18. — z. visserz., i\, 14. — 3. Dissert., i, 44. 4. Dissert., ni, 5.

ment et le dernier terme de toute dévotion. C'est ainsi que s'opéra peu à peu le mélange de la philosophie et des religions populaires. Il se fit sans violence, presque sans efforts; à vrai dire, les stoïciens y travaillaient depuis plusieurs siècles et l'esprit public y était tout préparé. Les ouvrages de Plutarque nous le montrent entièrement accompli de son temps. Marc-Aurèle fut à la fois le plus convaincu des philosophes et le plus zélé des dévots. On raconte qu'il avait formé le projet de convertir son peuple à la doctrine du Portique et qu'il fit un certain nombre de conférences publiques pour la lui enseigner*. D'un autre côté, il était fort assidu dans les temples, il écoutait volontiers les oracles ^, il se croyait l'objet particulier de la protection des dieux ^, et il leur sacrifiait tant de victimes, pour les remercier de leurs faveurs, qu'au moment de son départ pour la guerre les malins faisaient dire aux bœufs dans une épigramme : o Si tu reviens victorieux, nous sommes perdus *. » Son biographe nous apprend que l'invasion desMarcomans lui causa une telle frayeur qu'il fit venir les prêtres de tous les dieux et qu'il accomplit les cérémonies de tous les cultes ^ N'est-il pas singulier que ce soit un empereur philosophe qui ait achevé d'ouvrir les portes de Rome aux divinités étrangères?

De tous les philosophes de ce temps, celui qui nous fait le mieux comprendre jusqu'à quel po'ntla rhétorique, la philosophie et la religion s'étaient alors rapprochées et confondues, c'est Apulée; il suffit de le mettre en regard de Sénèque pour voir nettement dans quel sens

i. Yulcatius, Avid. Cassius, 3, 7. — 2. Lucien, Alexandre, 48. — 3. Vulcatius, Avid. Cass., n, 8. Voyez aussi cette lettre qu'il écrivit à propos de la révolte de Cassius {ibid., 8. 2), et où on lit ces mots : non sic deos coluimus, nec sic vivimus ut ille nos vinceret. — ^. Anani. Marc, XXY, 4, 17. — 5. Capitolinus, M. Ant philos., 13, t.

lOC LA PHILOSOPHIE ROMAINE

ce siècle avait marché et où il en était venu. Tout se mêle en cet homme étrange, et les éléments les plus contraires composent cette bizarre personnalité. Poëte léger et grave théologien, il a composé des futilités ridicules et des traités sur le monde et sur Dieu ; il a introduit dans un roman obscène les pages les plus religieuses peut-être que l'antiquité nous ait laissées. Le titre qu'il prend et qu'on lui donne le plus volontiers est celui de philosophe platonicien ^ Il a écrit, pour le mériter, des ouvrages importants où il expose la doctrine académique; il a même pénétré, dans les recherches métaphysiques, plus loin que ses contemporains, qui s'en tenaient d'ordinaire aux questions morales. Mais en même temps c'est un rhéteur, et il ne cherche pas à le cacher. La philosophie est pour lui « cette science royale qui enseigne à bien vivre et à bien parler ^ », et il semble encore plus occupé de bien parler que de bien vivre. Pendant qu'il habitait Carthage, il donnait de temps en temps des séances philosophiques au théâtre. Le lieu, il faut l'avouer, ne disposait guère à la gravité, et Apulée se défend quelque/ois de l'avoir choisi. Il dit qu'après tout les dispositions des auditeurs doivent dépendre, non pas de l'endroit où ils se réunissent^ mais du spectacle auquel ils viennent assister. « Si c'est un mime, vous rirez; si c'est un danseur de corde, vous tremblerez; si c'est un comédien, vous applaudirez; si c'est un philosophe, vous vous instruirez^. » C'étaient donc les mêmes personnes qui allaient entendre les comédiens et les philosophes. On avait beau les prévenir que le sujet du spectacle était changé, ils

1. Afuleius Platonicus Madaurensis. C'est le titre que lui donne saint Atguslin (De civ. Dei, xin, 14), c'est celui qu'il porte en tète de ses ouvrages dans les manuscrits qui nous les ont conservés. — 2. Florides, i, 7 : disciplina reçialis tam ad bene dicendum quam ad bene vivendum reperla. — 3. Flor. i, 5.

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venaient y chercher à peu près les mêmes divertissements, et quand on avait le dessein de les instruire, il fallait d'abord les amuser. Du reste, ils étaient nombreux : on avait alors un grand amour pour ces conférences publiques , et quand Apulée devait parler, le théâtre de Carthage était toujours remplie Cet auditoire distingué, « où se rassemblaient tant de gens instruits et bienveillants ^, » comprenait les premiers personnages de la ville; à leur tête, le proconsul d'Afrique, auquel Apulée ne ménage pas les compliments : « 0 vous, dit-il à l'un d'eux, qui êtes le plus illustre parmi les gens vertueux, le plus vertueux parmi les illustres, et des uns et des autres le plus savant^. » Il est difficile d'admettre que toutes ces personnes réunies au théâtre un jour de fête aient apporté des dispositions bien sérieuses à la leçon qu'on allait leur faire. Ce n'étaient pas des disciples attentifs au fond des choses et qui ne cherchaient que la vérité. Apulée laisse entendre qu'ils avaient d'autres préoccupations. « Qui de vous, leur dit-il, me pardonnerait un seul solécisme ? Qui souffrirait de m'entendre prononcer une seule syllabe d'une manière incorrecte? Vous étudiez chacune de mes expressions, vous en pesez la valeur, vous l'examinez comme on fait une pièce d'argent, à la balance et au trébuchet*. » Ce sont des amateurs de beau langage qui viennent entendre bien parler. Ils cherchent surtout des distractions oratoires, et Apulée les sert à leur goût. Personne ne balance ses phrases avec plus d'art que lui, personne n'arrange ses mots d'une façon plus symétrique; et quand il a fini

1. Flor., 1, 9. — 2. Flor., m, 17 : in hac excellenti celebritate multoriim enulUorum, multorum benignoriim. — 3. Flor., in, 16. — 4. Flor., 1, 9.

de traiter le sujet en latin, il le reprend en grec et montre son savoir-faire dans les deux langues *.

C'est donc tout à fait un rhéteur qu'Apulée; c'est aussi un dévot- Les philosophes, nous dit-il, sont des prêtres de tous les dieux ^. !Xous voilà bien éloignés du temps où ils passaient pour ne croire à aucun. Apulée s'imaginait vraiment exercer un sacerdoce; nous verrons qu'il a cherché, dans ses ouvrages, le moyen d'accommoder la philosophie avec les religions populaires. Il était sincère en l'essayant, et pour son compte il accomplissait ce mélange qu'il recommandait aux autres. Il avait toujours parmi ses livres et dans son bagage, quand il voyageait, une petite statue d'un dieu, et, les jours de fête, il ne manquait pas de lui oiïrir de l'encens et du vin, ou même de lui sacrifier une victime^. Dans sa vie errante, il aimait, en arrivant quelque part, à faire l'éloge de la divinité de l'endroit : c'était une manière de se mettre sous sa protection. Il s'était fait initier à tous les mystères célèbres, et il nous dit qu'il gardait avec le plus grand soin ces objets que les prêtres donnaient aux fidèles pour les faire souvenir de leur initiation *. Il avait couru le monde entier, visitant tous les temples et se faisant instruire des cérémonies et des rites de tous les cultes^. Le plus grand reproche qu'il adresse à ses adversaires, c'est de n'avoir chez eux ni chapelle ni bois sacré, « pas même une pierre arrosée d'huile ou un arbre couronné de bandelettes », de ne faire aucun sacrifice, et, quand ils passent auprès d'un temple, de ne pas approcher leurs mains de leurs lèvres en signe de respect^. Il croit à la divination et fait presque à tout le monde un devoir d'y croire. « Il y a beaucoup de cas, dit-il, où les sages eux-mêmes doivent

1. Flor., I, 9. — i. De magta, 41. — 3. De magia, 63. — i. Dt magia, 55. — 5. Ibidem. — 6. De magia, 56.

s'empresser de s'adresser aux devins et de consulter les oracles ^ » Les sages n'avaient pas besoin alors qu'on les exhortât à le faire. Aulu-Gelle, en racontant que Favorinus fit un jour un long discours contre les faiseurs d'iioroscope, se demande si ce n'était pas un jeu d'esprit, une façon d'exercer ou de montrer son talent, tant il lui semble étrange qu'il y ait un philosophe qui refuse de croire à l'astrologie ^ ! Dans tous les cas, Apulée n'était pas au nombre des incrédules; on l'accusait même de se livrer à des pratiques de magie, ce qui était un crime prévu et puni par la loi des Douze Tables, et il fut obligé de s'en défendre en justice ; mais il eut beau protester de son innocence, la postérité s'obstina à en faire un magicien malgré lui. On lui prêta quelques-unes des aventures merveilleuses qu'il avait racontées dans son roman des M élamor phases, et il fut, avec Apollonius de Tyane, l'un de ceux dont les païens se servirent pour combattre l'effet des miracles attribués au Christ ^.

Voilà ce qu'était devenue la philosophie romaine à la fin des Antonins. Quelque éclat qu'elle ait paru jeter en ce moment, elle touche à sa décadence. En se condamnant elle-même à ne plus rien trouver de nouveau, elle a perdu sa force et sa sève. Elle se réduit à n'être le plus souvent qu'une casuistique pédante ou une déclamation de rhétorique. En même temps elle encourage toutes les superstitions, elle prend la défense des oracles et des devins, elle pratique la magie ; elle tend à devenir une théurgie compliquée et ridicule. Elle s'unit si étroitement à tous les cultes populaires, que ce nom de philosophe, qu'au xviii^ siècle on donnait chez nous aux

De deo Socratis, 17 : Midta sunl de quibus etiam sapientes viri ad ariolos et oracula cursitant. — 2. A. -Celle, xiv, 1. — 3. Saint Augustin, Epiai., 136.

incrédules, est bien près de ne désigner alors qu'un illuminé. C'est donc une erreur profonde de croire que la philosophie était capable de renouveler le monde et que le Christianisme arrêta son essor; tout nous montre, au contraire, que le mouvement philosophique finissait au II* siècle ; il n'est pas probable qu'il eût rien produit de plus que ce que nous connaissons, et pour que l'humanité pût aller plus loin, il fallait qu'elle reçût une impulsion nouvelle.

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