I. Epist
doute des ennemis, soit parmi les esprits légers, qui ne lui pardonnaient pas ses éternelles remontrances, soit parmi les politiques, comme Tacite, qui la soupçonnaient de faire des ambitieux et des mécontents ; mais Tacite lui-même met beaucoup de ménagements dans ses épigrammes : on sent que les beaux exemples donnés au monde par les Thrasea, les Soranus, les Helvidius Priscus, les Senecio, le forcent au respect. D'ailleurs la philosophie avait eu l'honneur d'être persécutée par Domitien : à l'occasion du procès d'Arulenus Rusticus, il fit rendre un sénatus-consulte qui chassa tous les philosophes de Rome et de l'Italie ^ Ce fut un des actes qui souleva le plus la colère publique contre ce méchant prince. Ils revinrent à Rome après Domitien, et ils y revinrent plus puissants et plus populaires. La persécution, comme il arrive toujours, leur avait fait des amis. Hadrien et Antonin leur furent favorables, et ils semblèrent arriver à l'empire avec Marc-Aurèle. Quand on vit sur le trône un prince qui faisait profession d'être philosophe, il n'y eut plus moyen de prétendre, comme on avait fait jusque-là, que la philosophie est de sa nature ennemie des puissances et fatale à l'ordre public.
En même temps que son inlluence s'établissait victorieusement à Rome, où l'opinion publique lui avait été si longtemps contraue, elle s'étendait dans les provinces. Des missionnaires les parcouraient, prêchant partout leurs doctrines. Quelques-uns s'étaient établis dans les grandes villes et y donnaient un enseignement régulier. Sénèque raconte qu'étant à Naples, il allait entendre le philosophe Metronax, et se plaint beaucoup qu'il ne réunît pas un au-
1. Suét., Domil., 10. Déjà les philosophes avaient été persécutés ^ sous Néron. Vespasien les chassa aussi de Rome, à l'exception ilu i Musonius Rufus.
ditoire plus nombreux. « J'ai honte pour le genre humain, nous dit-il, toutes les fois que je me rends à son école. Vous savez que, pour aller chez lui, il faut passer devant le théâtre. 11 est toujours plein de monde; on s'y presse pour venir applaudir un joueur de flûte ou de trompette. i. u cj liaiic, dans cette maison où l'on cherche ce que c'est qu'un homme de bien et où l'on apprend à l'être, il n'y a presque jamais personne. Encore ceux qui s'y rendent passent-ils pour des gens qui perdent leur temps, et les appelle-t-on des niais et des désœuvrés ^ » Mais Naples, la paresseuse Naples, comme on l'appelait^, n'aimait guère les occupations sérieuses. Ailleurs on faisait aux philosophes un meilleur accueil. Ils prirent partout assez d'importance pour que Domitien, qui les persécutait à Rome, crût devoir en province leur accorder des privilèges. Il les recommandait vivement à la protection des autorités; il leur donnait des terres dont les revenus pouvaient nourrir leurs familles^. C'était alors « une profession » que d'être philosophe*, et une profession qui n'était pas sans avantages, puisque en certains pays elle exemptait des fonctions de juge^. Quand on fit au ii' siècle un essai d'enseignement public, la philosophie ne fut pas oubliée. Elle fut professée partout avec la grammaire et la rhétorique, et l'on nous dit que le bon Antonin accorda aux maîtres qui l'enseignaient des honneurs et de l'argent °. 11 est pourtant probable que, malgré sa générosité, il ne parvint pas tout à fait à les satisfaire : nous voyons que, dans une lettre adressée à ,1a communauté d'Asie, il leur recommande d'être désintéressés, ajoutant avec une douce malice que s'ils
1. Epist., 76, 4. — 2. Otiosa Neapolis (Horace, Epod., 5, 43). — 3. Pline, Epint., x, 6G. — 4. Id., ibid. : piofessioni suœ. — 5. IJ., ibid. — 6. Capitol., Anton. Plus, ii.
étaient trop regardants sur leur salaire, ils prouveraient par là qu'ils ne sont pas philosophes *.
Quoique les philosophes de cette époque appartiennent à des sectes diverses, c'est toujours le stoïcisme qui domine : non-seulement il compte un plus grand nombre d'adhérents, mais son influence se fait sentir dans les autres écoles. Par certains côtés il reste fidèle à l'esprit de Sénèque et par d'autres il s'en écarte. Il continue à ne s'occuper que de morale et à se faire exclusivement pratique. Attale et Fabianus qui vivaient sous Tibère, Sénèque qui enseignait à la cour de Néron, comprenaient bien qu'ils avaient surtout besoin de fortifier les âmes pour les préparer à toutes les catastrophes qu'on pouvait raisonnablement prévoir. Sous Domitien, les circonstances étaient les mêmes, et l'on avait besoin des mêmes leçons. Épictète n'en donne pas d'autres ; il est surtout occupé de persuader à ses auditeurs que la colère de César n'est pas si redoutable qu'on le pense : « Ce qui nous fait périr, leur dit-il, c'est une épée, une roue; c'est la mer, une tuile, un tyran. Que t'importe la voie par laquelle tu descendras dans l'enfer ? Toutes se valent. Et, si tu peux écouter la vérité, la voie par laquelle vous expédie le tyran est encore la plus courte. Jamais un tyran n'a mis six mois à tuer un homme, et la fièvre y met souvent une année*. » Quand vint la domination tranquille des Antonins, ces leçons ne furent plus aussi indispensables; mais il semble qu'on ait continué par reconnaissance ce qu'on avait fait d'abord par nécessité. L'enseignement dos philosophes avait été fécond , et les événements s'étaient chargés d'en démontrer l'efficacité. La tyrannie
l. Digeste, xxvil, 1, 6, 8 : et oï àxp'.oo).oYOîvTO icBp\ Ta; oùdîa; a'jTÔ'JEv rfif\ çavspot yi^TiTovTai u.r\ çù.otovOjvtîî. — 2. Épict., Dissert., n 6. Je me sers de la traduction de M. Courdaveaux.
des Césars donna à la morale stoïcienne une sorte d'àpropos terrible. Grâce à eux, l'école avait eu ses martyrs; c'est le mot dont se sert Épictète ^ Elle n'avait plus besoin, quand elle voulait des modèles de courage et de résignalion, de remonter jusqu'à l'histoire mythologique et de se servir des noms de Philoctète ou d'Hercule ; elle pouvait citer des personnages contemporains qui, après lui avoir rendu témoignage par une vie irréprochable, lui avaient fait honneur par une mort héroïque; il lui suffisait de montrer Thrasea périssant avec une intrépidité sereine, Rubellius Plantus dédaignant de rien faire pour se sauver, Lateranus tendant au bourreau sa tête mal coupée, etc. Il n'y avait plus moyen de rire, comme au temps d'Horace, d'une doctrine qui venait de donner au monde de si grands exemples. Ces succès et l'estime publique qui en avait été la récompense devaient l'encourager à persister dans la voie où Sénèque l'avait maintenue. Plus que jamais elle se réduit à la morale appliquée. Les principes lui Importent peu; onles simplifie, on les diminueleplus qu'il est possible. Tout l'enseignement d'Épictète repose sur cette seule idée, qu'il ne faut considérer comme des biens véritables que ceux qui sont en notre pouvoir, et que nous devons nous détacher entièrement des autres. C'est elle qui, retournée de cent façons, est le fond unique des entretiens recueillis par Arrien. Plus que jamais aussi, la philosophie prend la forme d'une prédication et d'un apostolat. Musonius Rufus, quoiqu'il soit un personnage important, admet tout le monde à ses leçons; il y vient même des esclaves, et il leur enseigne le moyen de s'élever au-dessus de leur condition 2. Quand les soldats de Vitellius et ceux de Vespasien sont près de se battre
1. Dissert., m, 26. Les saa;es sont serviteurs et témoins de Dieu, ^tâxovqs 7c«\ [jiâpTUQEî, — 2, Épict., Dissert., 1, 9.
devant Rome, il paraît entre les deux armées et risque sa vie pour leur prêcher la concorde *.
Cette façon d'enseigner la philosophie peut produire de grands efl'ets; elle présente aussi des dangers auxquels les philosophes de ce temps n'ont pas su se soustraire. Quand on ne veut s'occuper que de la morale appliquée, quand on raisonne sans fin sur les devoirs de la vie, on est amené à se faire sur tout des scrupules et à vouloir tout réglementer. Tout devient grave pour celui qui passe son temps à peser les actions humaines; il arrive à ne plus se bien rendre compte de l'importance des choses et à discuter sérieusement des vétilles. C'était la teudance des stoïciens : ils avaient composé des livres où ils posaient des cas de conscience, et ils peuvent passer pour les créateurs véritables de la casuistique*. Épictète donne des conseils à ses élèves sur la façon de se vêtir, et il revient deux fois sur cette idée qu'il est mieux de ne pas couper les poils de la barbes. Aulu-Gelle raconte qu'un jour le gouverneur de la Crète alla voir avec son père le philosophe Taurus. Comme on n'apporta d'abord qu'une chaise, l'un et l'autre firent des difficultés pour la prendre : le fils voulait la céder à son père par respect, le père ne voulait pas laisser debout un magistrat du peuple romain. Taurus en profita pour traiter doctement la question ; il chercha à établir par une discussion savante lequel devait s'asseoir le premier, et leur fit à ce propos une leçon qui ravit les auditeurs*.
Un péril plus grand encore et que la philosophie de ce temps n'a pas mieux évité, c'est l'importance qu'elle a laissé prendre chez elle à la rhétorique. Il était naturel qu'il en fût ainsi. Lorsqu'on enferme toute la philosophie
i. Tacite, Hist., m, 81. — 2. Voyez le troisième livre du De officiis de Cicéron. — 3. Dissert., i, 16, et ni, 1. — 4. A.-Gelle, u, 2.
dans la morale, et que dans la morale même on évite autant que possible la partie spéculative et théorique, quand on se réduit soi-même à quelques règles générales d'où l'on veut tirer toute la pratique de la vie, on se condamne inévitablement à répéter sans cesse les mêmes idées. Tous les philosophes vivant sur le même fond, et ce fond lui-même étant de peu d'étendue, il est clair qu'il n'y a plus de différence entre eux que dans la façon dont l'enseignement est présenté. L'auditoire connaît d'avance les principes et les conséquences qu'on doit en tirer. Il sait la leçon qu'on va lui faire ; une seule chose lui est inconnue, c'est la manière dont on la fera. Il ne peut être attiré que par l'espoir d'entendre traiter un sujet ancien d'une façon nouvelle. Ce ne sont pas des idées qu'il vient applaudir, mais des phrases, et l'enseignement philosophique est réduit à n'être plus qu'un assaut de beau langage. Les philosophes et les rhéteurs avaient toujours été ennemis les uns des autres, mais les arts qu'ils enseignaient finirent par s'entendre assez bien ensemble. Cicéron et Quintilien avaient cherché à introduire la philosophie dans l'éloquence^; après eux, ce fut plutôt la rhétorique qui entra dans la philosophie. Toutes les deux s'empruntent leurs procédés et traitent des questions semblables. Elles s'adressent au même public et cherchent à lui plaire de la même façon. La rivalité entre elles, s'il en reste, n'est plus qu'à la surface. Le philosophe Taurus appelait Aulu- Celle a mon petit rhéteur » avec un air de dédain ^ ; mais lui-même tirait vanité d'une phrase bien faite ; il faisait remarquer avec complaisance qu'elle formait une période élégante et que le rhythme en était très- harmonieux. D'ailleurs « le petit rhéteur » était admis sans difficulté à ces repas où Taurus donnait à ses
1. Quint., XH, 2. — 2. A.-Gellejjçvil, 20. ..-'"' • • •■..'■'<-■
disciples un plat de lentilles et une courge coupée en morceaux, et où l'on discutait après dîner des questions comme celles-ci: u Quand peut-on dire qu'un mourant meurt? est-ce quand il est mort ou quand il est encore en vie? Quand peul-on dire qu'un homme assis se lève ? est-ce quand il est déjà debout ou lorsqu'il est encore assis*? » Le philosophe Favorinus, un des plus grands esprits de ce temps, ne dédaignait pas de s'occuper de grammaire ; il lisait les vieux écrivains, comme Fronton, son ami, et il aimait à convaincre les érudits de profession qu'ils n'entendaient rien aux anciens textes. Il appréciait beaucoup Claudius Quadrigarius ; il avait étudié la loi des Douze Tables et en expliquait volontiers les termes obscurs. Quoiqu'il donnât son enseignement en grec, il se piquait de bien connaître le latin et d'en savoir les finesses. Sur un seul vers, il décidait qu'une pièce était de Plante et ne pouvait pas être d'un autre. A sa table, on lisait des traités de grammaire aussi bien que des ouvrages de philosophie, et l'on discutait de l'origine et de l'étymologie des mots comme des devoirs et des vertus. Lorsqu'il se rendait le matin à la porte du palais impérial pour saluer César à son lever, il s'y trouvait avec tous les gens distingués de Rome, et la conversation s'engageait sur les altérations qu'avait subies le texte des grands écrivains et la difficulté d'entendre certaines expressions de Virgile. Nous voilà bien loin de Sénèque et de son mépris pour l'érudition. Favorinus traitait même quelquefois ces sujets ridicules [infâmes materiœ) qui avaient alors tant de succès dans les écoles de rhétorique; il avait composé, comme Fronton, l'éloge de Busiris et celui de la fièvre quarte. Aussi Aulu-Gelle rapporte-t-il qu'un
1. A. -Celle, VI, 13. Ce qui est dit plus loin au sujet de Favorinus est tiré aussi d'Aulu-Gelle,
APRÈS SÉNÉQÛË. loi
grammairien malappris, qu'on appelait Domitius le Fou, parce qu'il avait l'habitude de ne pas ménager les gens auxquels il parlait, lui dit un jour avec colère : « Tout me semble perdu sans espoir, quand je vois que vous autres aussi, qui êtes la gloire de la philosophie, vous n'avez plus d'autre souci que de vous occuper des mots^ » Ce fou n'avait pas tort; Favorinus était un grammairien et un rhéteur autant qu'un philosophe, et presque tous ses confrères faisaient comme lui. Il devait être trèsdifficile de distinguer les séances où se donnaient les leçons de morale de ces représentations extraordinaires qui attiraient la foule aux écoles des déclamateurs. Dans les unes comme dans les autres, l'orateur ne cherchait <( qu'à exercer ou à montrer son esprit ^ ». On applaudissait chez les philosophes les pensées brillantes exprimées d'une façon concise^, et il est probable que le platonicien Euphratès, dont Pline le jeune admirait tant les belles périodes*, devait ressembler beaucoup au rhéteur Isée.
Une autre remarque qu'il convient de faire sur la philosophie de ce temps, c'est qu'elle ne parle plus la même langue que Sénèque. On ne sait si Musonius Rufus donnait son enseignement en grec, mais ses leçons, recueillies et rédigées par l'un de ses disciples, furent publiées en cette langue. C'est en grec aussi que s'expriment et qu'écrivent les autres philosophes, à l'exception d'Apulée. Marc-Aurèle faisait comme eux, quoiqu'il fût empereur et qu'il eût étudié avec le plus grand soin le latin, qu'au dire de Fronton il parlait très-bien. Le grec devint donc au II* siècle la langue de la philosophie à Rome. Ce changement imprévu, au lendemain de l'éclat que venait de
1. A.-Gelle, xvni, 7. — 2. Exercendi ne an ostentandl gratiaingenii (A.-Gellc, xiv, 1), — 3. A.-Gelle, ix, 8. — i. Pline, Epist., l, 10
i05 LA PHILOSOPHIE ROMAINE
jeter Sénèque, a lieu de surprendre, et il n'est pas aisé de se l'expliquer. On doit sans doute en conclure que la philosophie romaine achève alors de perdre son caractère national et devient de plus en plus cosmopolite. La langue la plus générale et, pour ainsi dire, la plus humaine, celle dont se servaient les populations les plus intelligentes, les plus ouvertes aux nouveautés, ce n'était pas le latin, c'était le grec. « Le latin, dit Gicéron, est enfermé dans ses limites, qui sont étroites; le grec est répandu partout ^ » A Rome même, lorsqu'on souhaitait se faire entendre de cette populace qui venait de toutes les contrées du monde, il était bon de parler grec. Sénèque, qui ne voulait gagner que quelques disciples du grand monde, les instruisait en latin ; quand nous voyons après lui la philosophie préférer le grec, nous sommes en droit de penser qu'elle veut s'adresser à un public plus large et plus étendu. C'est ce qu'on faisait aussi à la môme époque dans la communauté chrétienne. Elle contenait des gens de toute origine et de tout état, mais dont le plus grand nombre était originaire de l'Orient; le latin n'y aurait pas été compris de tout le monde. L'Église fit du grec sa langue sacrée, celle de ses prédications et de ses mystères; elle s'en servait dans sa liturgie au moment où la philosophie l'employait aussi pour son enseignement. Ainsi les deux rivales qui allaient se disputer l'empire des âmes avaient été amenées, sans doute par des motifs semblables, à se servir de la même langue.
Mais c'est surtout dans sa façon d'envisager les questions religieuses et dans ses rapports avec les cultes populaires que la philosophie subit alors des modifications importantes. Nous avons, à ce propos, remarqué déjà