Scrv , Ain., m, 578. — 2. Tusc, m
maisons des riches; ils parlent aux ignorants, ils vivent au milieu de la foule. Horace les dépeint courant les rues, se baignant avec les pauvres, forcés d'écarter avec leur bâton les enfants qui les poursuivent*. On les rencontre partout ; un négociant ruiné qui va se jeter à l'eau en trouve un tout à point au bord du Tibre qui lui démontre qu'il a tort de se tuer *. Ils s'adressent à tout le monde : dans la maison de Crispinus, une des lumières de la secte , le portier lui-même est stoïcien, et il se charge d'endoctriner les esclaves du voisinage ^. Mais ce qui montre plus encore que toutes ces plaisanteries d'Horace le désir qu'éprouvaient les stoïciens d'attirer à eux le peuple et les concessions qu'ils étaient prêts à lui faire dans l'espoir de le gagner, c'est la peine qu'ils se sont donnée pour accorder la philosophie avec les religions populaires.
On a fait remarquer avec raison que ce travail était rendu plus facile au stoïcisme par ses doctrines mêmes. Elles se résument, comme on sait, dans un panthéisme naturaliste * : « Nos amis, disait Sénèque, pensent qu'il n'y a dans la nature que deux principes : la matière et la cause. La matière est de soi inerte et ne peut rien produire sans recevoir du dehors une impulsion. La cause, c'est-à-dire la raison, donne une forme à la matière, la dirige comme elle veut, et tire d'elle les œuvres les plus variées ^. » Cette cause qui anime le monde et le rend fécond, pour les stoïciens, c'est Dieu. Ils se le figurent d'ordinaire comme un feu subtil, ou plutôt, selon leurs expressions, m comme un feu artiste qui marche par une
\. Horace, Sat., i, 3, 134. — 2. Hor., Sat., ii, 3, 35. — 3. Hor., Sat., n, 7, 45. — 4. Voyoz, sur ces doctrines des stoïciens, le travail de M. Ravaisson dans les Mémoires de l'Acad. des Inscr., nouvella série, xxi (1857), et ZcUer, Philos, der Grieclien, ni, 1, 288 et sq. — 5. Scncque, Epist., 65, 2.
voie certaine à la production des choses * ». Ce feu, qui est le Dieu unique, ne peut pas se séparer de la matière ni rien produire sans elle, mais avec elle il produit tout. Il s'insinue dans toutes ses parties et les pénètre; il circule à travers toute la nature « comme le miel court dans les cellules d'un rayon ». 11 est l'àme de l'univers, et de lui découle partout la vie. C'est cette diffusion de l'âme universelle à travers le monde qui permet aux stoïciens de redescendre sans trop de peine des hauteurs de leurs spéculations aux religions du peuple, et de passer du monothéisme aux mille divinités de la fable. La première concession qu'ils font aux opinions communes est de donner à leur Dieu unique, à leur feu artiste, à leur âme du monde, le nom populaire de Jupiter. C'est donc Jupiter, c'est-à-dire, d'après une étymologie très-forcée, le principe de la vie ^, qui se répand dans tous les éléments pour les animer ; et ils ajoutent que la parcelle de Dieu que chacun d'eux contient donne naissance à un dieu différent. « La partie divine, disent- ils, qui pénètre la terre, est adorée sous le nom de Cérès ; celle qui pénètre la mer, sous le nom de Neptune, etc. ^. » Voilà la porte ouverte au polythéisme, et successivement tous les dieux de la mythologie y passent. Ce sont d'abord le soleil et les astres : est- il possible de nier que la divinité soit présente dans ces grands corps célestes qui accomplissent leurs évolutions avec une si admirable régularité ? On croit ensuite la retrouver dans ce qui sert aux besoins de l'homme, comme le vin et le blé, « car tout ce qui est avantageux au genre humain révèle une bonté divine » . Ce principe admis, il est naturel d'appeler dieux aussi
1. Cic, De nat. deor., u, 22: ignem artificiosum ad gignendum progredientem via. — 2. Ils faisaient venir Zeûç de Çt)V. — 3. Cic, Denat. deor., ii, 28 : Deus pertinens per naturam cujusquerei, per terras Ceres, per maria Neptunus..,
les hommes qui passent pour avoir rendu d'importants services à leurs semblables, comme Castor, Pollux, Esculape ou Hercule. En réalité, leur âme était une émanation de l'âme universelle, et, comme ils dépassèrent tout le monde en courage ou en vertu, on peut penser qu'il y avait en eux plus de divin que chez les autres. Enfin il n'y a guère de raison de refuser les mêmes honneurs à CCS abstractions divinisées, comme la Foi, la Liberté, la Concorde, la Victoire, « dont les etTets, disaient les stoïciens, sont si puissants, qu'on ne saurait les comprendre si l'on n'admettait qu'il y a quelque Dieu en elles * » . C'est ainsi que, de complaisance en complaisance, ils arrivent à s'accommoder entièrement de toutes les croyances populaires.
Au fond, l'entente était loin d'être complète entre eux et le peuple. Sur un point très-grave ils difleraient tout à fait de lui. Ces dieux divers, créés ainsi par la diffusion de l'âme universelle à travers le monde, ils les regardaient comme inférieurs au Dieu des dieux, comme ses serviteurs et ses ministres". Ils disaient qu'ils ont commencé d'exister et qu'ils doivent finir, qu'ils se perdront un jour dans Jupiter, qui seul est immortel. C'est ce qu'ils exprimaient d'une autre façon quand ils enseignaient qu'à des époques déterminées Dieu absorbe la matière qui lui sert de substance, pour la tirer encore de lui-môme et la créer de nouveau ^ N'était-ce pas reconnaître que toutes ces divinités qu'on avait imaginées par complaisance pour les opinions de la foule n'étaient
1. Voyez, sur toutes ces créations successives de dieux, Cicéron, Denat. deor., u, 15 et sq. — 2. Sé;ièque, Fragm., 26. — 3. Diog. Laortc, vu, 137. A propos de cetlc opinion, Plutarque se fâche contre les stoïciens qui croient que Jupiter est entretenu et nourri par lu mort des autres dieux {Adversus stoicos, p. 1075).
en réalité que des divisions établies arbitrairement dans la divinité unique, qu'elles n'avaient ni existence distincte ni personnalité véritable; que c'étaient, en un mot, comme dit Cicéron, des éléments de la nature, mais non des figures de dieux, rerum naturas esse, non figuras deorvm^'^ Ce n'est pas ainsi que se les représentait le peuple. Il arrivait donc que le sage et la foule, en employant les mêmes mots, n'entendaient pas les mêmes choses ; tandis que le dévot ordinaire, quand il priait Minerve ou Junon , croyait s'adresser à une personne divine ayant son existence propre et distincte, le stoïcien ne la regardait que comme une émanation de l'âme universelle et rendait hommage au Dieu unique dans une de ses fonctions particulières. La différence était grande, et l'accord qu'on avait voulu établir entre les doctrines des philosophes et les opinions populaires ne reposait que sur un malentendu. Mais les stoïciens semblaient faire beaucoup d'efforts pour qu'on l'oubliât. Dans la pratique, ils approuvent tous les préjugés, toutes les superstitions de la foule. Ils trouvent sage qu'on prenne les auspices, ils conseillent de consulter les oracles, ils donnent toute sorte d'arguments philosophiques pour légitimer la divination. Ils expliquent les légendes les plus absurdes par des allégories physiques: la mutilation de Cœlus, les malheurs de Saturne, la guerre des géants, la naissance de Minerve ou de Bacchus, toutes ces fables, qui affligeaient les esprits sérieux et faisaient sourire les incrédules, deviennent pleines déraison. Ils justifient tous les récits d Homère qui indignaient Platon; les querelles des dieux dans l'Olympe, les injures qu'ils se disent, les combats qu'ils se livrent, leur paraissent des allusions ingénieuses à la nature et à ses lois, et ils mettent tant de bonne