‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 30 sur 93 · Cic, De nat. deor., ni · texte numérisé non relu

Cic, De nat. deor., ni

volonté à rendre raison de tout, qu'ils finissent par découvrir un sens très-profond jusque dans l'inégalité des pieds de Vulcain *. On peut dire que rien ne les rebute et qu'ils sont prêts à tout accepter. Chrysippe, ayant aperçu à Samos une peinture peu décente qui représentait les amours de Jupiter et de Junon, loin d'en être scandalisé, prétendit y voir une allégorie de la matière qui reçoit en elle la raison séminale ou créatrice (Xôyov cTitpnv.nxôv) pour devenir féconde ^. Ces complaisances impatientaient ceux qui, comme Gicéron, trouvaient qu'on avait tort d'autoriser toutes les folies populaires, mais elles mettaient à l'aise beaucoup d'esprits modérés qui ne demandaient que d'avoir un prétexte pour conserver les croyances de leurs premières années.

Ce fut la raison qui donna partout tant de succès aux explications stoïciennes sur les dieux et leurs légendes ; mais on avait de plus, à Rome, un motif particulier pour les bien accueillir. Il se trouvait que ces doctrines du stoïcisme et la religion primitive des Romains avaient des analogies singulières qui ont été fort remarquées par la critique moderne et n'avaient pas entièrement échappé aux savants de l'antiquité ^. Nous avons dit de quelle façon les Romains des premiers temps se figuraient la divinité. Elle était restée pour eux une force vague et mystérieuse qu'ils croyaient entrevoir derrière tous les phénomènes de la nature. Ils l'adoraient isolément dans ses manifestations diverses, ce qui avait donné naissance à une multitude de dieux; mais ils répugnèrent longtemps à repré-

1. Il y en avait qui voyaient dans les trois têtes de Cerbère une allusion aux trois parties dans lesquelles les stoïciens divisaient la philosophie. Voyez, sur ces allégories physiques, Zeller, PItilos. der Griechen, m, 1, 300 et sq. — 2. Orig., Contra Cels., iv, 48.-3. Scnèque, Epist., 110, 1 : memineris majores nostros, qui crediderunt, tloicos fuisse.

senter ces dieux avec une forme précise, sous des traits distincts, et il semble, par le nom qu'ils leur donnent (numina), qu'ils n'ignoraient pas tout à fait que ce n'étaient que des actes différents d'une même volonté. Le Romain a un sentiment très-vif de la présence de la divinité dans le monde. Il ne peut traverser un bois touffu où de vieux chênes répandent une mystérieuse obscurité sans se sentir saisi d'une terreur religieuse et se dire : « 11 y a quelque chose de divin ici, » numen inest * / Il isole cette révélation particulière de la puissance divine qui remplit tout, et lui rend un culte; mais, en l'adorant, il se garde bien de trop l'individualiser. S'il lui donne un nom, il l'appellera, pour ne pas se compromettre, Sive deus sive dea (que tu sois dieu ou déesse), ce qui ne préjuge rien, ou plus souvent le Génie, Genius loci. Le génie, c'est cette partie divine qui est en chaque chose, par laquelle elle existe {yboijm), et comme la vie circule partout dans le monde, il n'est rien qui n'ait son génie. Il y en a non -seulement pour la nature animée, les bois, les prés, les fontaines, les sites agréables ou sombres, mais aussi pour les êtres abstraits qui n'ont qu'une existence de raison, comme les royaumes, les provinces, les villes : on rend un culte, dans une ville, au génie des divers quartiers et des différentes associations; on adore, dans une armée, le génie delà légion, de la cohorte et de la centurie. L'homme aussi a son génie, pour lequel il est plein d'égards [indulgere genio). Sous l'influence de

1 Ovide, Fast., m, 295 :

Lucus Aventino suberat niger ilicis umbra Quo poteras viso dicere : numen inest.

Ces mots, numen inest, paraissent avoir été une expression consacrée. On la retrouve chez Ovide (Fast., v, 674) et dans Martial (De spec!., 1, 33j.

certaines doctrines philosophiques, on eut la pensée de faire du génie de chaque homme une sorte d'ange gardien qui le surveille et le dirige, et même on admit l'existence de deux de ces démons, l'un bon, l'autre mauvais, quand prévalut la croyance aux deux principes ; mais primitivement le génie d'un homme n'était pas un être en dehors de lui, c'était la partie spirituelle et divine de lui-même, son âme, selon Yarron ^ Horace prétend qu'il meurt avec nous- ; mais Horace est toujours resté un peu épicurien, malgré sa conversion. L'opinion générale croit que le génie, c'est-à-dire l'àme, survit au corps et que la mort en fait un dieu : ce qui suppose que ces vieilles religions avaient entrevu confusément que le corps est un principe de corruption, et que la parcelle divine qui est en nous, après s'en être dégagée^ reprend sa pureté et revient à son origine. Les dieux aussi ont leur génie, et nous voyons, dans des inscriptions, que les dévots implorent le génie de Jupiter, de Junon, de Mars, d'Apollon, etc. ^. C'est une croyance singulière, qu'on a expliquée de différentes manières et dont le sens paraît s'être perdu même dans l'antiquité ; ce qui me semble le plus naturel, c'est de supposer qu'à l'origine le génie devait avoir pour les dieux à peu près la même signification que pour l'homme. Peutêtre les premiers Romains, qui ne tenaient pas autant que les Grecs à rapprocher d'eux la divinité, qui voulaient au contraire reculer le plus loin qu'ils le pouvaient de la terre et des hommes cette puissance mystérieuse qui était l'objet de leurs adorations, éprouvèrenl-ils le besoin, après avoir imaginé des dieux, d'aller au delà, et de distinguer dans ces dieux qu'ils avaient faits une partie encore plus divine que le reste*. Toutes ces idées sur la

1. S. Aiib' , De cir. Dci, \ii, 13. — 2. Iluracc, Eiiist., u, 2, I-'-^T. — 3. l'icUor, llomisclie Mijlh-, p. "4. — 4. Le génie des dieux étant

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présence de la divinité dans le monde où elle se mêle à tout, sur l'existence des génies qui représentent la partie spirituelle et divine de chaque chose, idées que je viens de préciser pour les faire comprendre, mais qui existaient confusément au fond des plus vieilles croyances des Romains, se rapprochaient déjà beaucoup des doctrines stoïciennes. On fit un pas de plus lorsqu'à une époque inconnue les théologiens imaginèrent de créer une sorte de génie universel dans lequel réside toute la vie de la nature et dont émanent tous les génies particuliers qui animent les choses et les hommes^, La ressemblance était dès lors complète, et Varron pouvait prétendre avec raison que ce génie n'était autre que l'âme du monde, c'est-à-dire le Dieu même des stoïciens.

Il n'est donc pas surprenant que les Romains aient fait un bon accueil à des doctrines qui s'accordaient si bien avec leurs plus anciennes croyances. Ce fut encore Fnnius qui les leur fit connaître; il traduisit en latin un ouvrage attribué à Épicharme, dans lequel elles étaient développées. Vers l'époque de Sylla, un savant italien, Q. Valerius de Sera, en fit l'objet d'un poëme dont nous avons conservé deux fragments curieux. Dans le premier, le poëte salue le Dieu suprême en ces termes : « Tout-puissant Jupiter, père et mère de la nature, Dieu des dieux, toi

ce qu'ils avaient de plus étliéré, de plus subtil, et par conséquent de plus mobile, on en vint à penser que c'est par le moyen de leurs génies qu'ils parcourent le monde, qu'ils visitent les sanctuaires où on les prie, pour accueillir les hommages de leurs adorateurs. Stace demande à Hercule de vouloir bien envoyer son génie dans un temple qu'on élève en son honneur : Hue ades etgenium templis nascentibus afjer. {Sllvœ, m, 1, 18.)

1. Varron définissait ainsi ce génie universel : Deus est qui propositus est ac vim habet omnium rerum gitjnendarum (S. Aug , De civ Dei, vn, 13). La croyance à ce génie ne paraît pas être très-ancienne. Titc-Live dit à la vérité : (jenio majores hostiœ cœsœ (xxi, 62) ; mais il s'agit très-probablement ici du geniuspopuli romani.

qui es seul et q.ii es tout *.» Dan: l'autre, Jupiter s'adresse aux autres dieux et leur dit : « Habitants du ciel, qui êtes mes membres et mes parties, vous qui devez la naissance aux fonctions diverses dans lesquelles ma puissance unique a été divisée*. » Il était difficile de résumer en moins de mots toute la doctrine de l'école. Peu de temps après, Varron, dans le seizième livre de ses Antiquités divines y donna une exposition scientifique du système des stoïciens appliqué à la religion romaine. Il faisait voir, d'après eux et avec leurs arguments, que « Dieu est l'àme dn monde, c'est-à-dire le principe animé qui se mêle à la masse de l'univers, qui la gouverne par le mouvement et la raison, » anima motu ac rutione mitndum giibemans^. L'éther est le siège du principe vital, il y réside dans toute sa pureté. « Levez les yeux, dit un poète, vers les espaces brillants du ciel : c'est ce que tout le monde invoque sous le nom de Jupiter *. » De là la vie se répand dans les divers éléments, les pénètre, les anime, et dans chacun d'eux la partie divine qu'ils contiennent a été appelée dieu. Prenant ensuite ces dieux l'un après l'autre, Varron cherchait à leur trouver une explication raisonnable en faisant voir qu'ils n'étaient

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