Juvénal, ni
Le besoin de se réunir, de se fortifier en s'associant, était au moins aussi grand dans l'antiquité qu'aujourd'hui, et parmi les peuples anciens, les Romains sont peut-être celui qui l'a le plus vivement éprouvé. Leurs historiens font remonter la naissance des premières associations romaines jusqu'à l'origine même de la ville : ils nous disent que Numa, pour mêler ensemble les Latins et les Sabins, qui persistaient à rester séparés, divisa tout le peuple on neuf corps de métiers*. A côté de ces corporations ouvrières auxquelles on accordait une antiquité si respectable, il existait des confréries religieuses, appelées des sodalités, qu'on croyait plus anciennes encore. Elles étaient affectées au service d'un dieu, et se réunissaient dans son temple. Le prêtre de la société [flameri) immolait la victime, les confrères la mangeaient, et le repas commun était la grande affaire des associés"-. Quand un culte étranger était introduit à Rome, ou même simplement quand un temple était bâti, on avait soin d'instituer une sodalité qui devait fêter le nouveau dieu ou se charger du service du temple. C'est ce qu'on fit notamment à l'époque de la seconde guerre punique, lorsqu'on alla chercher à Pessinunte la statue de la mère des dieux ^.
Ces associations, ou, comme on les appelait, ces collèges se multiplièrent d'abord sans être inquiétés par l'autorité. Tant que la république fut florissante, il ne semble pas qu'aucune entrave sérieuse ait été mise au droit de s'associer. La loi se contentait d'en prévenir les excès; elle défendait les réunions nocturnes ou clandestines qui pouvaient nuire à la sécurité publique, mais
t. Plutarque, Numa, 17. — 2. Les grammairiens voulaient mémo dériver de ce repas commun le nom des sodalilés : sociales dicli, quod unasederent et essent. (Festus, édit. MUUer, p. 296.) — 3. Cic, De senect., 13.
elle permettait les autres. Le peuple usa longtemps avec modération de cette faculté qu'on lui donnait de se réunir ; c'est seulement vers la fin du vu® siècle de Rome qu'il en abusa. Des sociétés politiques se formèrent alors, sous le nom de collegia sodalitia ou compitalitia , pour influer sur les élections ou exciter des mouvements populaires, et l'abus, comme il arrive toujours, amena la perte du droit. Avec l'empire, les associations entrèrent sous un régime nouveau. César et plus tard Auguste supprimèrent tous les collèges qui leur semblaient dangereux ; ils ne laissèrent subsister que les plus innocents ou ceux que leur antiquité rendait vénérables, et il fut établi qu'à l'avenir on n'en pourrait plus instituer de nouveaux sans une autorisation spéciale. Ces autorisations n'étaient pas données au hasard, et les empereurs avaient soin, avant de les accorder, de prendre l'avis du sénat ^. Comme la paix intérieure qu'ils donnaient à Rome et au monde était leur principale raison d'exister, ils voulaient la maintenir à tout prix. Pleins d'une juste méfiance pour cette multitude alTamée et cosmopolite qui allait se cacher dans les quartiers obscurs des grandes villes, ils étaient décidés à lui enlever d'avance tout moyen de s'organiser. Les princes les plus sages et les plus fermes, ceux qui tenaient le plus à la bonne administration de l'empire, étaient ceux aussi qui surveillaient le plus sévèrement les anciennes associations et qui permettaient le moins d'en établir de nouvelles. Pendant que Pline gouvernait la Bithynie, il demanda l'autorisation y Trajan de fonder à Nicomédie un collège de 450 ou> riers charpentiers, qui serait chargé d'éteindre les incendies; l'empereur refusa. «N'oublions pas, lui écrivait-il, com-
1. Pline, Paneg., 54 : de instituendo collegio fabrum consule-
bamur.
bien cette province et surtout cette ville ont été troublées par des sociétés de ce genre. Quelque nom qu'on leur donne, pour quelque motif qu'ils soient institués, ils ne tarderont pas, quand ils seront réunis, à devenir une association factieuse ^ » Les codes romains conservent la mention de lois, de sénatus- consultes, de décrets impériaux, qui interdisent ou limitent le droit d'association. Les gouverneurs avaient ordre de faire exécuter rigoureusement ces lois dans les provinces; à Rome, ceux qui osaient les violer étaient traduits devant la première autorité de la ville, le prœfectus urbi. La punition du coupable était terrible. «Quiconque, dit Ulpien, établit un collège illicite, est passible des mêmes peines que ceux qui attaquent à main armée les lieux publics et les temples^)). Il pouvait être, au cboix des juges, décapité, jeté aux bêtes ou brûlé vivant.
Ces menaces, malgré leur rigueur, furent tout à fait impuissantes. Il est remarquable que les collèges se soient beaucoup plus multipliés sous l'empire, où on les traitait si sévèrement, que sous la république, où on les laissait libres. Au moment même où le jurisconsulte Gaïus, interprète de la doctrine officielle , disait : « Il y a très-peu de motifs pour lesquels on permette d'établir de ces associations^ », elles remplissaient Rome, elles se glissaient dans les plus petites villes, elles pénétraient dans les camps, d'où l'on tenait spécialement à les exclure; elles couvraient les plus riches provinces. Les lois portées contre elles paraissent avoir été très - peu respectées. Comme elles se heurtaient contre un besoin impérieux qu'éprouvaient alors toutes les classes de la société, il fallait toujours les renouveler*. L'autorité ne se décidait
1. Pline, Epist., x, 43.-2. Dig., XLvn, 22, 2. — 3. Dig., m, 4, 1. — 4. Pline, en arrivant en Bithynie, renouvela la défense de former
à appliquer les peines rigoureuses qui frappaient les sociétés illicites que dans les cas extraordinaires : on sait, par exemple, qu'elle en fit usage contre les Chrétiens; mais le plus souvent elle fermait les yeux et laissait faire. Avec le temps, elle finit même par permettre de bonne grâce ce qu'elle était impuissante à empêcher. L'empereur Alexandre Sévère se fit le protecteur déclaré de ces associations qui avaient tant inquiété ses prédécesseurs. « Il donna, dit son biographe , une existence officielle à tous les collèges d'arts et de métiers, leur accorda des défenseurs et régla devant quels juges ils devaient comparaître pour chaque délita » Était-ce un acte de faiblesse ou un calcul de politique? N'y faut- il pas voir aussi un effet de cet adoucissement général des mœurs qui finissait par pénétrer dans la loi? Il y avait quelques années à peine qu'une constitution célèbre de Caracalla venait d'étendre le droit de cité à tous les peuples de l'empire. La vieille législation romaine, étroite et rigoureuse, s'élargissait de tous les côtés, et, au milieu même des malheurs publics, sous des princes détestables ou impuissants, la société et les lois s'imprégnaient tous les jours davantage de civilisation et d'humanité.
Les collèges étaient surtout nombreux à Rome; ils s'étaient répandus aussi dans toutes les provinces de l'empire, mais ils n'eurent pas partout la même fortune. Ils se multiplièrent et devinrent puissants dans les pays riches, où florissaient le commerce et l'industrie, où la vie municipale s'était développée, en Orient, en Italie, dans les Gaules. Là on les rencontre partout et à tous les degrés de la société. Les négociants, les affranchis , les
des associations illicites {Epist., X, 97). C'est la preuve que les défenses d'Auguste et des autres empereurs n'étaient guère respectées. Voyez aussi Tacite, Ann.,xiy, 17. 1, Lampride, Alex. Sev., 33.
esclaves y sont comme distribués dans des associations de toute sorte, qui portent les noms les plus divers. Leur nombre est souvent considérable dans la même ville ; il arrive qu'on en compte plusieurs sur la même place, dans la même rue ^ On a souvent essayé, parmi cette multitude un peu confuse, d'établir quelques distinctions pour se reconnaître. Le classement le plus simple, le plus naturel, est celui qui nous est fourni par le Digeste. En parlant des associations et de leurs privilèges, le Digeste met à part celles où l'on est reçu à cause du métier qu'on exerce et qui ont été instituées pour travailler dans l'intérêt du public -, c'est-à-dire les corporations ouvrières et industrielles. L'autre classe serait donc composée de ces mille collèges de toute sorte et de toute forme, qui ne contiennent pas, comme les autres, des gens exerçant la même profession, et où l'on ne se réunit que dan? l'intérêt ou pour l'agrément des membres.
Les associations ouvrières, les premières qui frappent les yeux, sont aussi les plus aisées à connaître. Elles étaient fort nombreuses et répondaient à tous les commerces. Dans les plus humbles, comme dans les plus élevés, on cherchait à se réunir. Les âniers et les muletiers formaient des collèges , comme les négociants en vin et en blé. Au-dessous des navigateurs qui traversaient la mer, il y avait ceux qui faisaient le service des lacs et des rivières, les patrons de radeaux et de barques {lenuncularii , scapharii). Dans les industries variées qui concernent la toilette, surtout celle des femmes, il y avait place pour une infinité de collèges d'importance très-dillèrente, depuis ceux où l'on travaillait la laine, où
i. Orclli, 331-4 : item collegia quœ altingunteidem foro. — 2. Dig., L, C>, G : eis collegiis vel corporibus, in quitus artificii sui causa uuusquistine adsunntur... id est idcirco iimliluta sunt ut necessariam operam publicis utilitatibus exhibèrent. i
on la teignait en pourpre, jusqu'aux foulons, aux marchands de bas et aux cordonniers. Aujourd'hui les commerçants qui tiennent la première place dans nos ports de mer sont les armateurs ; de même alors la corporation des patrons de navires ou des nautes était rangée parmi celles que l'on considérait le plus. On les trouve en grande estime dans toutes les villes de commerce : à Arles, à Ostie, ils forment cinq associations différentes. Un des plus anciens souvenirs que nous ayons conservés de l'existence du vieux Paris, c'est un monument élevé par les nautes de la Seine ^ A Lyon, on distinguait les nautes du Rhône et ceux de la Saône; ils formaient deux corporations puissantes, qui possédaient des comptoirs dans les villes voisines des deux rivières; les personnages les plus élevés de la cité étaient fiers de leur appartenir, et les habitants de Nîmes leur réservaient quarante places dans leur bel amphithéâtre^. Auprès d'eux, il faut placer tous les collèges qui s'occupent des arts et des industries indispensables : les fabtn tignarii ou charpentiers, chargés de tout ce qui concernait la construction des édifices ; les marchands de bois (dendrophori) , les fabricants de drap commun (centonarii); les marchands de vin, qui paraissent avoir été trèsestimés à Ostie , à Lyon et dans d'autres grandes villes ; les boulangers (pistores), que Trajan organisa en société et auxquels il donna des privilèges particuliers^. Toutes ces corporations entretenaient des rapports fréquents avec
1. Orelli, 1993. — 2. Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 396. — 3. AureL Victor, 13. Ces corporations, déjà importantes par elles-mêmes, cherchèrent quelquefois à le devenir davantage en s'unissant entre elles. Les trois collèges des fabri, des centonarii, des dendrophori, que rapprochait la nature même de l'industrie qu'ils pratiquaient, ont de bonne heure essayé de se fondre. L'édit de Constantin qui, plus tard, le leur imposa comme une loi (Code Théod., xiv, 8, 1), n'a guère fait que sanctionner un usage beaucoup plus ancien. Dès l'époque d'Hadrien, il n'est pas rare de les trouver réunis. — Voyez Yindex d'Orelli.
l'autorité, qui avait besoin d'elles pour assurer la prospérité matérielle de l'empire. Les Césars s'en occupaient beaucoup, sachant que l'obéissance des peuples dépend souvent de leur bien-être, et ils ne négligèrent pas de récompenser les collèges qui les aidaient dans cette tâche. Claude encouragea le commerce maritime, pour lequel les sages de l'époque d'Auguste n'avaient que des insultes, et il traita très-favorablement ceux qui s'y livraient*. Il est probable que d'autres corporations furent aussi l'objet de faveurs semblables^. Le pouvoir éprouva de plus en plus le besoin d'avoir recours à elles à mesure que l'alimentation de Rome et de l'empire devenait plus difficile par suite des malheurs publics. Tous les jours, il était forcé de leur demander davantage, et l'on sait qu'à la longue ses exigences n'eurent point de terme, et qu'il fit peser sur elles le plus lourd esclavage. Au moins essayait-il de les payer en les comblant d'immunités de toute sorte. Pour la première fois peut-être les services que l'industrie et le commerce peuvent rendre au pays furent publiquement reconnus et inscrits dans la loi. C'était une grande victoire dans ces sociétés aristocratiques si dédaigneuses « des métiers vulgaires qui ne recherchent qu'un gain sordide" », et les grands seigneurs de l'époque républicaine auraient été sans doute fort scandalisés d'entendre Symmaque, le premier magistrat de Rome, dans une harangue solennelle, faire l'éloge des bouchers, des boulangers et des charcutiers, et dire qu'à leur façon « ils servaient la patrie* ».
Les corporations ouvrières de l'empire romain font songer à celles qui ont existé si longtemps chez nous et
i. Suét., Claud., 18 et 19. — 2. On le sait pour les pistores. Voyez Fragm. juris rom. vatic, 235. — 3. Sén., Epist., 88. — 4. Symmaque, X, 27 : muUos id genus palriœ servieates.
que la Révolution a détruites. Les nôtres étaient des corps privilégiés qui avaient pour unique dessein de protéger une industrie, mais qui, par les impôts qu'ils levaient sur les artisans et les règlements étroits qu'ils leur imposaient, finirent par devenir très-contraires à la liberté du travail qu'ils devaient défendre. Celles de Rome s'occupaient beaucoup aussi de leurs intérêts communs ; on songeait, en s'unissant, à prémunir le métier qu'on exerçait contre les empiétements des métiers rivaux et les exigences du fisc : où l'individu isolé eût été écrasé, l'association résistait. Quand elle se croyait lésée , elle se plaignait aux magistrats de la province où elle résidait. Quelquefois elle s'adressait directement à l'empereur laimême. Pendant que Strabon était à Corinthe, il vit partir les députés d'une corporation de pêcheurs qui s'en allaient à Rome pour obtenir d'Auguste une diminution de tailles. Ce qui rendait ces pauvres gens si audacieux, c'était la force que donne l'association. A Rome, comme chez nous, le désir d'être plus forts était une des principales raisons qui engageaient les ouvriers à s'associer. 11 faut pourtant remarquer que les corporations romaines, surtout dans les premiers temps de l'empire, n'étaient pas aussi spéciales, aussi exclusives, aussi rigoureusement fermées que les nôtres. Quoique le titre qu'elles portent désigne une profession particulière , il s'en faut beaucoup que tous les gens qui la composent exercent le même métier. Sans parler des membres honoraires, auxquels on demandait seulement d'être riches et généreux, et de ceux qui se glissaient dans des corporations auxquelles ils étaient étrangers pour participer aux privilèges dont elles jouissaient*, les inscriptions nous montrent que, parmi les membres actifs (corporati), il y en avait dont la profession
1. La ioi pourtant l'avait sévèrement défendu. Voyez Digeste, L, 7.
ne répondait guère au nom que portait le collège, et qui ne se cachent pas pour le dire, ce qui prouve qu'on ne songeait pas à s'en étonner. A Lyon surtout, le mélange se fait de la façon la plus étrange. Nous voyons, par exemple, qu'un fabricant de toiles (à'ntearws) fait partie du collège des marchands d'ouives (utricularii) *, et qu'un marchand de salaisons est à la fois naute du Rhône et membre actif du collège des entrepreneurs de bâtisse*. On doit en conclure que ces faljri, ces nautœ, ces utricularii, ne formaient pas des corporations bien exclusives. Si leur seul motif de se réunir avait été l'exercice ou la protection d'une industrie commune, ils n'auraient pas admis parmi eux des gens qui exerçaient des professions différentes. Ils avaient donc un autre dessein, et il faut bien admettre que, même dans les corporations ouvrières, on s'associait avant tout pour le plaisir de vivre ensemble, pour trouver hors de chez soi des distractions à ses fatigues et à ses ennuis, pour se faire une intimité moins restreinte que la famille, moins étendue que la cité, pour s'entourer d'amis et se rendre ainsi la vie plus facile et plus agréable. Ce but est en réalité celui de toutes les associations romaines, aussi bien des collèges, « où l'on est reçu à cause du métier qu'on exerce ;), que de tous les autres. Ainsi ils se ressemblent pour l'essentiel et diffèrent entre eux plutôt d'importance que de nature. Leur organisation surtout est la même, et l'on voit bien qu'ils ont été institués sur un modèle commun. On peut donc, en réunissant ce qu'on sait de chacun d'eux et en négligeant quelques diversités de détail, tracer de la manière dont ils s'administraient, de la vie qu'on y menait, du bien qu'ils ont pu faire et des limites dans lesquelles ce bien
1. Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 409. — 2. Boissieu, Imcr. de Lyon, p 204.
s'est arrêté, un tableau général qui puisse à peu près convenir à tous.
Comment se formaient les associations. — Règlements qu'elles se donnaient. — La loi du collège. — Élection des chefs. — Rédaction de l'album. — Choix du lieu de réunion. — La chapelle de la schola. — Caractère religieux des associations romaines.
Essayons d'abord de nous faire quelque idée de la manière dont ces associations se formaient. Les occasions qui pouvaient leur donner naissance étaient trèsdiverses. Gomme il faut se connaître avant d'avoir la pensée de s'associer, il était naturel qu'elles fussent composées d'abord de personnes que rapprochaient des occupations communes, qui, par exemple, exerçaient les mêmes métiers. C'est la raison qui rendit les corporations ouvrières, dont je viens déparier, si nombreuses à Rome et dans l'empire. Il arrivait souvent aussi qu'on s'associait pour remplacer la famille et la patrie absentes. Les étrangers, quand ils ne voulaient pas se trouver isolés dans les villes où ils venaient se fixer, n'avaient que deux ressources : ou bien ils se faisaient agréger aux collèges du pays et se procuraient ainsi des relations et des amitiés toutes faites S ou, s'ils étaient en grand nombre, ils s'associaient entre eux. C'est ce qui arrivait surtout dans les grandes villes de commerce, où les voyageurs et les négociants affluaient de toutes les parties du monde. Les habitants de la ville phénicienne de Béryte établis à Pouzzoles y formaient un collège riche qui possédait un champ de sept arpents avec une citerne et des bâtisses -. Il y avait deux collèges de négociants asiatiques à Malaga^.
1. Orelli, 2252, 3217. — 2. Moramsen, Inscr. Neap., 2476, 2188. — 3. Corp. inscr. lat., ii, p. 252.
Chez les Bataves, aux extrémités du monde romain, nous trouvons un collège des étrangers {collegium peregrinor-um) où devaient se rassembler tous ceux que le commerce avait entraînés dans ces contrées barbares ^ Les Romains, qui s'étaient abattus avec tant d'avidité sur les provinces conquises et qui les exploitaient en maîtres, sentaient le besoin de s'associer pour se défendre au milieu de ces pays qui les détestaient. C'est sans doute à cette origine qu'il faut rapporter ces collèges des gens de la ville {collegia urbanorum], dont il est question dans les inscriptions de l'Espagne ^ : la ville par excellence, c'était Rome, et l'on comprend bien que les Romains égarés dans la Bétique ou la Lusitanie aient aimé à se rapprocher et à vivre ensemble, à peu près comme nos émigrés dans les contrées les plus lointaines cherchaient tous les moyens de se réunir pour causer de Paris. Les vieux soldats , qui avaient presque toujours vécu dans les provinces éloignées, sur les frontières de l'empire, ne devaient plus connaître personne lorsque, après avoir reçu leur congé, ils rentraient dans leur pays. Aussi voyons-nous qu'ils y forment des associations sous le titre de vétérans de l'empereur [veterani Augusti). Les vétérans de l'empereur ne pouvaient manquer de jouir d'une certaine considération dans ces petites villes qui étaient si fières de se choisir pour magistrat quelque centurion en retraite ^.
Quelquefois les associations n'avaient pas d'autre raison de se former que le voisinage. En ce temps où la vie municipale avait tant de force, être voisin était bien plus un lien qu'aujourd'hui. «Le voisinage, dit un des personnages de Térence, est le degré inférieur de l'amitié*. »
1. Orolli, 178.— 2. Corp. inscr. lat., u, 3244, 2428. — 3. Orelli, •il09, 6835. Mommsen, /jiscr. Neap., 2530. — 4. Térence, Heaut., 1, 1, 4 : vicinilas, quod ego in propinqua parte amiciliœ pulo.
Des collèges s'établissaient souvent entre ceux qui habitaient le même quartier et qui avaient coutume de se voir. C'est ainsi qu'était né sous la république celui des gens du Capitole {collegium Capitolinorum) ; ils ne sont pas rares non plus sous l'empire. Beaucoup de ceux qui portent alors le nom d'une divinité se composaient de personnes qui demeuraient près de son temple, et qui avaient plus de confiance dans ce dieu parce qu'il était leur voisin. Ce n'était pas seulement dans les mêmes quartiers qu'on s'associait, mais dans les mêmes maisons. On sait quel monde de clients, d'affranchis, d'esclaves, se groupait autour des grandes familles; des associations s'établissaient naturellement entre eux. Le palais impérial ressemblait à une ville ; 11 devait, comme les villes, contenir des collèges de toute sorte. La mention en est assez fréquente dans les recueils d'inscriptions^ : c'est ainsi, par exemple, que nous voyons un cuisinier en chef de l'empereur et sa femme faire un legs au collège des cuisiniers qui réside au Palatin 2. Les maisons des riches prenaient modèle sur celle du prince. Il n'était pas rare de voir des hommes généreux, souvent aussi des femmes, instituer chez eux des collèges et les doter. Presque toujours ces collèges réunissaient les esclaves et les affranchis de la maison, auxquels les maîtres étaient bien aises de donner quelques distractions pendant leur vie et une tombe après leur morts. Ils se composaient quelquefois aussi d'hommes libres, clients ou amis, auxquels un homme important offrait un asile dans son palais ou dans ses terres*. Cette générosité trouvait sa récompense dans
1. Une inscription découverte à Ephèse énumère cinq de ces collèges du palais impérial {Corp. inscr. lat., m, 6077). — 2. Orelli, 6302 : collegium cocorum Aug. n. quod consistit in Palatio. — 3. Orelli, 4123, 4938. Mommsen, Inscr. Neap., 6833. Corp. inscr. lat., II, 3229, — 4. OreUi, 1223.
les hommages que les associés ne marchandaient pas à leur bienfaiteur. A l'exemple de ce qui se faisait pour les empereurs, ils rendaient un culte aux dieux domestiques de celui qui voulait bien les recevoir chez lui, et s'ils n'osaient pas aller jusqu'à lui décerner l'apothéose, ils en approchaient. Nous en connaissons qui laissent entendre, par le nom qu'ils prennent, qu'ils ne se sont associés que pour honorer en commun les statues et les images du riche qui les protège [coUegium cultot'um statuarum et clipeorvm L. Abulli Dextri*-).
Voilà quelques-uns des motifs qui donnaient ordinairement naissance à des collèges; nous ne pouvons pas avoir la prétention de les énumérer tous, et il en est beaucoup qui nous échappent. Plus d'une fois sans doute ils devaient leur origine au hasard : c'était une rencontre fortuite qui rapprochait des gens animés des mêmes désirs, souffrant des mêmes peines, et qui leur donnait la pensée de se réunir. Il n'était pas nécessaire, pour s'associer, d'exercer la même profession, d'être voisins ou compatriotes; il suffisait de se trouver isolés, de se sentir faibles^ d'éprouver le besoin de s'unir pour combattre ensemble la misère ou l'ennui. Ce besoin n'était pas rare alors, surtout dnns les classes laborieuses. Les sociétés aristocratiques de l'antiquité ne s'étaient guère préoccupées de leur sort. La situation des ouvriers y était fort mauvaise ; leur origine ne les recommandait pas à la protection de la loi et à la sympathie des gens riches. Ils étaient ordinairement de race servile; l'affranchissement les avait un jour jetés au milieu des hommes libres, sans fortune, souvent sans famille, portant au front le stigmate de l'esclavage. Leur vie était d'ordinaire très-misérable; la solitude devait souvent leur peser, surtout dans
\. Momrasea, Inscr. Neap., 5029
ces grandes villes que Chateaubriand appelle des déserts d'hommes, où l'on est si profondément étranger l'un à l'autre, quoiqu'on vive côte à côte, et où les bruits du dehors rendent l'isolement si amer. S'il se trouvait parmi eux quelque homme entreprenant et qui fût connu dans ce monde inférieur, la pensée lui venait vite de faire cesser cette solitude. Les exemples qu'il avait sous les yeux lui en fournissaient facilement le moyen : tout était plein, jusque dans les plus petites villes, d'associations de tout genre. Il groupait donc autour de lui ses compagnons d'infortune, il prenait un de ces prétextes qui donnaient le droit de se réunir sans éveiller les inquiétudes de l'autorité ; quelquefois il allait trouver un riche qu'il savait généreux, et, soit par les libéralités d'un protecteur, soit par la seule initiative des membres, un collège se fondait.
Le premier soin des nouveaux associés devait être de se faire un règlement. Ce n'était pas un travail bien difficile : on se contentait de copier les lois qui régissaient les municipes. Le collège est aussi pour ses membres une sorte de cité particulière, une république, et il aime à en prendre le nom dans ses jours d'apparat {respublica coUegii^). Le règlement fait, les collègues se réunissent pour le signer. La cérémonie était importante, et nous voyons qu'on le signait quelquefois dans un temple, sans doute pour lui donner plus d'autorité^. C'était la loi du collège, une loi rigoureuse, qui décernait des amendes, qui exigeait le respect. On devait l'afficher dans un lieu apparent, afin qu'elle fût toujours sous les yeux des confrères ; on la communiquait aux nouveaux venus pour leur faire bien connaître leurs devoirs et leurs droits. « Toi qui veux entrer dans cette association, dit un de