II
au moins un personnage désagréable et dont autour du IJiinco on se méfiait. Caligula en parlait mal, et il voulut le faire tuer. Claude s'empressa de l'exiler dès son arrivée à l'empire, siu' le conseil de sa femme. Il est assez difficile de savoir pourquoi les empereurs étaient si mal disposés pour lui. Le seul de ses ouvrages qu'on puisse avec quelque vraisemblance rapporter à cette époque est la Consolation à Marcia ^. Elle est adressée à la fille de ce Cremutius Cordus, une des plus nobles victimes de la liberté d'écrire, qui, sous Tibère, paya de sa vie l'audace qu'il avait eue d'appeler Brutus et Cassius les derniers des Romains. Certes l'occasion était belle pour un jeune homme avide de popularité de s'attirer la faveur publique en donnant quelques regrets au passé : il était naturel d'en parler avec sympathie quand on faisait l'éloge d'un homme qui était mort pour en avoir dit du bien. Sénèque s'est pourtant gardé d'en rien faire. Il n'a pas dit, dans tout son livre, un seul mot de la république et le nom de Brutus n'y est pas même prononcé. Ce début nous le montre ce qu'il sera toujours, prudent et réservé dans les questions politiques, fort éloigné de blesser les puissants par des bons mots inutiles et décidé à se maintenir tout à fait dans la limite des libertés permises. Si cette prudence ne l'empêcha pas d'encourir la disgrâce du prince, c'est qu'on était dans un temps où toute supériorité semblait un crime, où l'homme qui avait le malheur d'attirer sur lui de quelque manière l'attention publique paraissait empiéter sur les droits de l'empereur. En réalité Sénèque n'était coupable que d'avoir du talent, de faire du bruit, d'être écouté quand il parlait, d'être lu quand il écrivait; mais cette faute était de celles qu'on
1. C'est (tu moins l'opinioa de Juste Lipse, et elle me semble assez probable.
ne pouvait pas alors pardonner. Sous ce régime d'abaissement et de silence, celui qui osait lover la tête, qui arrivait à se faire écouter ou lire, devenait, même sans le vouloir, un danger pour le prince : la malignité publique, qui cherchait partout quelque moyen de se satisfaire, prêtait à ses paroles des sens qu'elles n'avaient pas et trouvait dans ses écrits des allusions qu'il n'y voulait pas mettre; on en faisait malgré lui un mécontent. La Consolation à Marcia, quelque innocente qu'elle nous paraisse, ne pouvait guère se flatter d'échapper à ces interprétations subtiles; comme les amis et les ennemis de ce jeune homme qui débutait avec tant d'éclat, c'est-à-dire à peu près tout le monde, avaient un égal intérêt à y trouver des malices politiques pour lui en faire honneur ou pour le perdre, il était difficile qu'on ne parvînt pas à les y découvrir. On pouvait remarquer, par exemple, qu'elle ne contient aucune flatterie pour le prince : ce silence, auquel on n'était pas accoutumé, n'était-il pas une façon détournée de protester contre la servilité publique? Peut-être aussi a-t-on fait des applications au temps présent de quelques-unes de ces vérités générales dont Sénèque est si prodigue. Il est toujours aisé de mettre des noms sous les portraits que trace un moraliste, et d'attribuer à un homme en particulier les reproches qu'il adresse à l'humanité entière. Dans tous les cas, le mauvais vouloir qu'on lui témoignait à la cour devait suffire pour le rendre cher à ceux à qui la cour était odieuse, et c'était le grand nombre. Il est donc probable que l'opinion publique se déclara ouvertement pour lui dès ses premiers ouvrages ^, et l'on peut croire aussi nue la faveur qu'elle lui témoignait ne fut pas étrangère à la décision que prit Claude de l'exiler en Corse.
1. Suétone constate le succès qu'obtinrent ses écrits à ce moment: Senecam tum maxime placentem, etc. (Calig., 53. j
Ce n'était pas tout d'avoir conquis la popularité, il fallait la garder. Lorsque après huit ans Sénèque revint à Rome, sa situation était bien changée ; il passait sans transition de l'exil au pouvoir, de proscrit il devenait un des hommes influents et bientôt un des ministres dirigeants de l'empire. Ces brusques vicissitudes ne sont pas d'ordinaire sans créer quelques embarras, et il est rare qu'en changeant de position, on n'ait pas à changer un peu de langage. Sénèque sut se tirer assez habilement de cette difficulté, La réserve qu'il avait montrée avant d'être un personnage officiel lui permettait, lorsqu'il le fut devenu, de ne pas désavouer ses anciens écrits. Quant aux nouveaux, il sut y conserver plus d'aisance et de liberté qu'on n'en pouvait attendre d'un homme d'État de l'empire. Tout préteur et consul qu'il était, il n'en resta pas moins un sage qui faisait des leçons à son siècle ; en \\ même temps qu'il gouvernait les Romains, il continuait lia leur prêcher la vertu. Or il entre dans le rôle des moralistes de gronder toujours; leur sévérité ne surprend personne, et on leur accorde la permission de dire des vérités qui blesseraient dans une autre bouche. Sénèque trouvait cette permission commode et il en usa. Si en sa qualité d'homme d'État il était tenu à une foule de ménagements, ses fonctions de philosophe l'autorisaient à parler quelquefois avec rudesse, et il se trouvait unir en lui les avantages du pouvoir et ceux de l'opposition. C'est ainsi qu'au moment même où les devoirs de sa charge l'appelaient sans cesse au Palatin, il ne se gênait pas pour appeler la cour des rois « une triste prison * »; il citait avec complaisance ce mot d'un homme auquel on demandait par quel mtranle il était arrivé à la vieillesse quoiqu'il vécût dans l'intimité d'un prince, et qui répondit :