II
tnbleaux sont-ils aussi vrais qu'agréables? On en peut douter. Je ne crois guère, quoiqu'elle en affiche la prétention, que la comédie soit jamais l'image exacte de la société. Les exemples que nous avons sous les yeux nous font voir qu'elle peint plus volontiers l'exception que la règle, et qu'elle l'exagère encore par le besoin d'amuser, A ce motif général de nous délier des peintures du théâtre comique il faut en joindre un autre qui est particulier à la comédie romaine. On sait que Plante et Térence imitent les poètes grecs, et qu'ils se contentent souvent de les traduire. Il est diflicile de reconnaître si les scènes qu'ils nous présentent sont empruntées à leurs modèles ou tracées d'original, et l'on court toujours le risque avec eux de confondre deuxciviUsations distinctes, d'appHqucr à Rome ce qui ne convient qu'à la Grèce. Quelque agrément qu'on éprouve à se servir de leurs ouvrages, il ne faut donc le faire qu'avec les plus grandes précautions, et le plus souvent il est sage de s'en abstenir. C'est un grand sacrifice qu'on s'impose, car, si l'on y renonce, on est réduit à recueiUir les renseignements épars et rares que contiennent les écrivains des diverses époques, et à les compléter par ce que nous apprend l'épigraphie. Les inscriptions ne présentent pas le même intérêt que les scènes brillantes des poètes comiques. Elles sont d'ordinaire courtes et sèches, elles éveillent la curiosité sans la contenter; mais les faits qu'elles nous donnent sont certains. Ils ont l'avantage de s'offrir au hasard, de n'avoir pas été triés et choisis pour la défense d'une thèse. C'est à nous de chercher parmi ces milliers de tombes où les esclaves nous racontent le'.ir vie en deux ou trois mots ce qui se présente le plus souvent, ce qui peut être considéré comme la règle et la loi, et de refaire ainsi le tableau de leur destinée avec les documents qu'ils nous ont laissés eux-mêmes. Essayons donc, avec ces secours, de
pénétrer dans l'existence de l'esclave, et, pour mettre quelque ordre dans ces recherches, suivons-le pas à pas dans son passage à travers la famille, depuis le moment où il y entre par la naissance ou l'achat, jusqu'à celui où il en sort par l'affranchissement ou la mort.
Comment l'esclave entre dans la famille. — Sources de l'esclavage à Rome. — Grand nombre des esclaves dans les maisons romaines. — Comment on les faisait vivre. — A quoi on les employait. — Conséquences pour le maître de ce grand nombre de serviteurs.
Les esclaves que contenait une grande maison romaine provenaient de deux origines différentes : ou ils avaient été achetés, ou ils étaient nés dans la maison même, d'un père et d'une mère esclaves. On appelait ces derniers vernœ, et on les estimait plus que les autres. Ce sont ceux que, dans les inscriptions, les maîtres traitent avec le plus d'égards et de tendresse. On les supposa^); attachés à la famille au sein de laquelle ils étaient nés. D'ailleurs ils n'avaient pas été flétris par l'humiliation de la vente publique, et c'était beaucoup. L'esclave acheté avait paru sur un marché, les pieds marqués de blanc, avec un écriteau au cou, qui indiquait ses qualités et ses défauts; on l'avait exposé sur des tréteaux, on l'avait fait sauter, tourner, marcher, courir, rire et parler. Celui qui était né dans la maison avait au moins échappé à cet examen ignominieux. Il semblait qu'il eût moins perdu de sa dignité d'homme et qu'il dût être plus capable d'un noble sentiment. Aussi se montrait-il lui-même si ûer de ce titre de verna qu'il le gardait quelquefois et le faisait inscrire sur son tombeau après qu'on l'avait affranchi.
Le nombre des esclaves que ces deux sources de la servitude, la naissance et l'achat, introduisaient ainsi à Rome devait être très-considérable. Le Syrien ou le Numide que l'intendant d'un grand seigneur venait d'acbeter dans la rue de Snburra, ou près du temple de Castor, pour être coureur ou cuisinier, était sûr, en entrant dans le palais de son nouveau maître, de s'y trouver en nombreuse compagnie. Les moralistes se plaignent que dans les grandes maisons les serviteurs se comptent par milliers*, et l'on ne peut pas les accuser ici d'exagérer : Tacite et Pline parlent comme eux^. Dans la satire de Pétrone, Trimalcion, qui ne connaît pas la dixième partie des esclaves qu'il possède, se fait rendre compte tous les matins du nombre de ceux qui sont nés pendant la nuit sur ses domaines ^ Ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, une scène de fantaisie, etl'bistoire confirme le roman. Sénèque nous raconte à peu près la même cbose d'un affrancbi de Pompée. Cet alTrancbi avait, lui aussi, des légions d'esclaves, et, selon la coutume des bons généraux, qui se tiennent au courant du nombre de leurs soldats, un secrétaire était chargé de lui apprendre tous les jours les changements que la naissance, la vente ou la mort avaient faits la veille dans cette armée*.
Aujourd'hui la fortune est plus également répartie entre tout le monde, la vie est devenue plus modeste, et nous avons quelque peine à concevoir ce que pouvait être la maison de ces grands seigneurs de l'ancienne Rome. Qu'on se figure un de ces riches patriciens ou chevaliers
1. Sénèque, Epist., 95, 2i: transeo agmina exoletorum per nationes coloresque descripla. — 2. Tacite, Ann., xiv, 44- : naliones in familiis habemus. Pline, xxxin, 10 (47). Il raconte que Cœcilius Isidorus disait dans son testament que, quoiqu'il eût beaucoup perdu dans les guerres civiles, il laissait 4116 esclaves. — 3. Pétrone, Sat., 37 et 53. — 4. Sénèque, De tranq. aniini. 8. 6.
qui possédaient quatre ou cinq mille esclaves, comme ce Cœcilius dont parle Pline l'ancien. Cette multitude entassée dans les palais ou disséminée dans les fermes^ appartient à des nations différentes, parle des langues i diverses. De plus chaque peuple a sa spécialité. La Grèce fournit surtout les grammairiens et les savants; les Asiatiques sont musiciens ou cuisiniers; de l'Egypte viennent ces beaux enfants dont le babil déride le maître ; les Africains courent devant sa litière et écartent les passants. Quant aux Germains, avec leur grand corps et leur tête juchée on ne sait où [capvtnescioubi impositum ^), ils ne sont bons qu'à se faire tuer dans l'arène pour le plus grand plaisir du peuple romain. Il faut bien établir quelque ordre dans cette confusion : on les classe par nations, on les distingue par la couleur de leur peau {pe?- nationes et colores), ou, ce qui est plus ordinaire, on les divise en groupes de dix ou décuries, avec un décurion qui les commande. Au-dessus de tous les décurions, on place à la campagne le fermier (villicus), à la ville les intendants [dispensutores). C'est un souci, on le comprend, de faire vivre cette foule. Il est de règle que, dans une maison bien ordonnée, le maître n'achète rien au dehors, qu'il trouve chez lui de quoi entretenir tout son monde. Ses domaines lui fournissent toute sorte de denrées, ses maisons de ville contiennent des ouvriers de tous les métiers. Pour n'être pas pris au dépourvu, il entasse des provisions de toute espèce dans d'immenses magasins dont il ne connaît pas toujours la richesse. On raconte qu'à l'époque où, comme aujourd'hui, le théâtre s'efforçait d'attirer la foule par l'éclat de la mise en scène, un directeur, qui avait à vêtir un grand nombre de ses figurants et qui n'en voulait pas faire la dépense, s'adressa à
\. Quintilien, vni, 5, 24.
Luculluset le pria de lui prêter une centaine de tuniques. ((Cent tuniques! répondit le riche Romain, où voulezvous que je les prenne ? Néanmoins je ferai chercher. » Le lendemain, il en envoyait cinq mille *. L'administration de ces immenses fortunes devait donner beaucoup de peine. Aussi le maître se dispensait-il souvent de s'en occuper. Tout entier au plaisir, il abandonnait ses affaires à des intendants qui le volaient. Quand il consentait à les diriger lui-même, ce travail pénible n'était pas sans profit pour lui. On a prétendu avec raison que, si la noblesse romaine a eu pendant des siècles le sens politique, si elle s'est montrée capable de commander au monde, c'est que chacun pouvait faire chez soi l'apprentissage du gouvernement. L'exploitation de ces vastes domaines, ces millions de sesterces à manier, ces nations d'esclaves à conduire, faisaient de tous ces grands seigneurs, dès leur jeunesse, des administrateurs et des financiers.
D'ordinaire chacun imite ce qu'il voit faire au-dessus de lui, et il est d'usage que les classes inférieures reproduisent autant qu'elles le peuvent les exemples que l'aristocratie leur donne. On vient de voir qu'à Rome les nobles mettaient leur luxe à posséder beaucoup d'esclaves ; la bourgeoisie faisait comme eux. Peut - être même ce grand nombre de serviteurs est-il plus frappant encore dans les maisons modestes, tant il y semble peu en rapport avec la fortune du maître. Marcus Scauriis, qui devint i)lus tard un grand personnage, avait commencé par être très-pauvre. Il disait, dans ses mémoires, que son père ne lui avait laissé que 37 000 sesterces (7400 fr.) et dix esclaves-. Assurément celui qui ne posséderait aujourd'hui que 7400 francs pour tout bien ne se permettrait pas d'avoir dix domestiques. Le poëte Horace