Horace, Epist., i, 6, 40. — 2. Valère-Maxime, iv
n'était pas très-riche non plus; il vivait des libéralités de Mécène, qui lui avait donné l'aisance plutôt que la richesse. Il raconte pourtant que, quand il rentre chez lui le soir, il y trouve trois esclaves prêts à lui servir son dîner *. Ce dîner, il nous en donne le menu : ce sont des poireaux, des pois chiches et quelques gâteaux. Ne trouve-t-on pas que c'est beaucoup de trois domestiques pour si peu de plats, et que le repas n'est pas en rapport avec le service? On se demandera peut-être comment ce nombre de serviteurs n'épuisait pas une fortune médiocre, et par quel miracle d'économie elle parvenait à j suffire; c'est qu'alors ils ne coûtaient pas autant qu'aujourd'hui. Le prix d'achat d'un esclave ordinaire était d'environ 500 francs, ce qui mettait ses gages à 25 francs par an. L'entretien était encore plus économique. Caton nourrissait les siens d'olives tombées, de saumure et de vinaigre. Il fabriquait pour eux une espèce de vin dont il a pris soin de nous laisser la recette. « Mettez dans une futaille dix amphores de vin doux et deux amphores de vinaigre bien mordant. Ajoutez-y deux amphores de vin cuit et cinquante d'eau douce. Remuez le tout ensemble avec un bâton trois fois par jour pendant cinq jours consécutifs, après quoi vous y mêlerez soixante-quatre setiers de vieille eau de mer. Ce vin se boira jusqu'au solstice. S'il en reste plus tard, ce sera de l'excellent vinaigre ^. » 11 est vrai que les esclaves étaient un peu mieux traités sous l'empire. Sénèque semble dire qu'on leur donnait tous les mois pour leur entretien cinq boisseaux de blé et 5 deniers ^. En mettant le prix du boisseau à 4 sesterces, cola ne fait que 7 ou 8 francs par mois. La dépense nous paraît encore bien modeste, mais il ne faut pas oublier
1. Horace, Sat., i, 6, 115. — 2. Caton, De re rust., 104. — 8. Sénèque, Epist., 80, 7.
que les anciens, que nous accusons volontiers d'avoir été des sybarites, étaient, dans leurs repas, d'une frugalité qui nous effraye. Quand l'empereur Hadrien visitait ses armées, il se contentait de lard et de fromage comme les simples soldats, et ne buvait jamais que du vinaigre avec de l'eau K On connaît le menu d'Horace : ce n'est pas ainsi qu'on se figure un régime d'épicurien.
H n'est pourtant pas possible que, malgré la modicité des dépenses qu'ils occasionnaient, ce grand nombre d'esclaves de luxe ne fût pas pour tout le monde une cause de gêne. Pourquoi se l'imposait-on? quel motif poussait de petites gens à subir un fardeau sous lequel pliaient les plus riches? La réponse est facile : on voulait paraître. Tout le monde alors mettait sa vanité à éblouir les yeux par un cortège imposant. Les grands personnages traînaient derrière eux une armée de clients et d'amis quand ils se rendaient au forum. 11 leur fallait des centaines d'affranchis ou de serviteurs dès qu'ils sortaient de Rome. C'est ce qui les forçait à faire de leurs maisons de ville ou de campagne de véritables casernes. Sous Néron, le préfet de Rome, Pedanius Secundus, ayant été assassiné par un de ses esclaves, on arrêta comme complices tous ceux qui avaient passé la nuit sous le même toit. H s'en trouva quatre cents ^. H fallait se moquer du préjugé, comme faisait Horace, pour oser se promener seuP. Un magistrat qui se permettait de n'avoir avec lui que cinq domestiques était montré au doigt. Le peuple avait même fini par mesurer l'estime qu'il faisait d'un homme au nombre des gens qui l'accompagnaient. Un avocat ne passait pas pour éloquent, s'il n'avait au moins huit serviteurs derrière sa litière*. Quand il n'était pas assez riche pour les acheter,
1. Spart., Hadrianus, 10. — 2. Tacite, Ann., xiv, 42.-3. Horace, Sat.f 1, 6, 101. — 4. Juvénal, vu, 141.
il les louait : c'était le seul moyen pour lui de trouver des causes et d'être écouté quand il parlait. Les femmes aussi s'en servaient pour attirer sur elles l'attention du public. Juvénal raconte qu'Ogulnia se gardait bien d'aller seule au théâtre : qui se serait retourné pour la regarder? Elle louait des suivantes et une soubrette aux cheveux blonds à qui elle affectait de donner souvent des ordres. Elle poussait même le luxe jusqu'à se faire accompagner d'une nourrice respectable et de quelques amies de bonne apparence. De cette façon Ogulnia était sûre de faire sensation quand elle passait^.
Ainsi les esclaves servent beaucoup lorsqu'on sort, ils accompagnent le maître, donnent bonne opinion de lui et sont une partie de sa considération ; mais qu'en fait- on quand on est rentré chez soi? On en avait trop pour que, dans un ménage modeste, on trouvât toujours à les occuper. Afin de leur donner quelque chose à faire, on les appliquait chacun à un usage particulier. « Je me sers de mes esclaves, disait un Grec, comme de mes membres, un pour chaque chose". » De là l'extrême division du travail dans les maisons antiques; elle n'a jamais été poussée plus loin qu'à Rome. On avait des esclaves pour ouvrir la porte au visiteur, d'autres pour l'introduire, d'autres pour soulever devant lui les tentures, d'autres pour l'annoncer. On en avait pour porter les plats sur la table, pour les découper, pour les goûter avant les convives, pour les servir. « Le malheureux, disait Sénèque, qui vit uniquement pour bien dépecer des volailles^! » Chaque opération de la toilette d'une femme était confiée à des personnes différentes. L'esclave qui gardait les vêtements n'était pas le même que celui qui avait soin des
1. Juv. VI, 352. — 2. Stobée, Florileg., lxii, 45. — 3. EpisUt 47, 6.
porles OU de la pourpre. Il y avait des artistes spéciaux pour la coilTure ou pour les parfums. On a même découvert la tombe d'un malheureux dont l'unique fonction consistait à peindre la vieille Livie (colorato)' Liviœ) *. Le maître trouve donc à la maison, dès qu'il y revient, une foule de serviteurs qui épient ses désirs et devancent ses ordres. « Je m'assieds, dit un personnage de comédie, mes esclaves accourent; ils m'ôtent ma chaussure. D'autres se hâtent de dresser les lits, de préparer le repas. Tous se donnent du mal autant qu'ils peuvent ^. » Qu'en résulte-t-il ? Qu'à force d'être entouré, d'être servi, le maître prend l'habitude de ne rien faire. Tous ces gens qui s'empressent auprès de lui et auxquels il est si reconnaissant lui rendent le plus mauvais de tous les services, ils le dispensent d'agir. Le Romain des premiers temps de la république, qui n'avait guère qu'un domestique pour sa personne, qui se servait lui-même, était resté énergique et actif: il a conquis le monde. Celui de l'empire, qu'environne toujours une troupe d'esclaves, devient lâche, efféminé, rêveur. De tous les meubles de sa maison, le lit est celui dont il use le plus volontiers. Il se couche pour dormir, il se couche pour manger, il se couche pour lire et pour réfléchir. Chez lui, les serviteurs se partagent toutes les fonctions de la vie, et tout est minutieusement réglé pour qu'il n'ait jamais rien à faire. Ce bel ordre qu'il admire est cependant plein de dangers. L'activité physique ne peut pas s'affaiblir sans que l'acti-
1. M. Wallon, qui cite cette inscription dans son Histoire de l'esclavage dans l'antiquilé (ii , 146) , fait remarquer que {|uelques-uns enteiuleiU par colorator un peintre en bâtiments. Je renvoie ceux qui voudraient avoir plus de détails sur la division du travail dans les maisons romaines à cet excellent ouvrage, qui contient une science si l>i ol'onde et si sûre, et auquel l'Allemagne savante rend une si pleine justice. Voyez le Manuel des antiquités romaines de Marquardt, t. V, p. 139. — 2. Térence, Heautont., i, 1, 72.
vite morale en souffre, et, quand on cesse d'agir, on finit par cesser de vouloir. Cette race, qui avait perdu l'habitude d'exercer son corps et de le tenir en liak'ino, laissa aussi s'énerver son âme. Il est donc vrai de dire que ce grand nombre d'esclaves que les Romains entretenaient chez eux n'a pas peu servi à les rendre eux-mêmes les esclaves des Césars.
Il apports de l'esclave avec le maître. — La loi donne au maître toute sorte de droits sur lui. — L'humanité corrige les rigueurs de la loi. — La religion traite favorablement l'esclave. — Dévotion des esclaves. — La philosophie et l'esclavage. — Adoucissement du sort des esclaves sous les Antonins. — L'esclave des champs. — L'esclave de la ville. — Comment il supporte son sort. — L'esclavage antique et l'esclavage moderne.
Supposons l'esclave qu'on vient d'acheter jeté au milieu de cette multitude de serviteurs qui remplissent une maison romaine. Son premier regard est naturellement pour son nouveau maître, il cherche avec anxiété à le connaître pour savoir ce qu'il en doit attendre et comment il sera traité. Faisons comme lui, et demandonsnous d'abord à quel régime il va être soumis et quels seront les rapports du maître avec l'esclave. La réponse à cette question n'est pas facile : le sort de l'esclave peut être jugé très-différemment, et, par exemple, il change tout à fait d'aspect suivant qu'on l'étudié dans la législation ou dans la réalité. Jusqu'aux Antonins, la législation est d'une dureté terrible pour lui. Elle l'abandonne entièrement à son maître : c'est sa propriété au même titre que ses troupeaux et ses champs, il a le droit d'en user et d'en abuser selon ses caprices, il est libre de lui infliger toute sorte d'opprobres et de déshonneur, il peut
le battre et le tuer. On est donc forcé de reconnaître, quand on s'en tient à la loi, qu'il n'y a jamais eu de pire condition que celle de l'esclave romain ; mais il ne faut pas oublier que les institutions humaines ne font jamais ni tout le bien ni tout le mal qu'elles peuvent faire. Elles rencontrent dans les mœurs publiques et le sentiment général des obstacles qu'elles ne surmontent pas. Les lois peuvent être excellentes ou détestables; l'homme, qui est peu capable de perfection et qui répugne instinctivement à la barbarie, corrige ce qu'elles ont d'excessif en les pratiquant; il ne les exécute d'ordinaire que dans les limites où elles ne contrarient pas la médiocrité de sa nature. On s'expose donc à se tromper, si l'on ne juge l'état social d'un peuple que d'après sa législation. Il faut savoir avant tout de quelle façon elle a été appliquée. Je suis très-tenté de croire qu'à Rome, au temps même où les mœurs étaient le plus rudes, on usait rarement des droits terribles que la loi donnait sur l'esclave. Caton avait beau dire qu'il est sage de le vendre quand il est vieux et qu'il ne peut plus servir, la coutume avait beau permettre de l'abandonner sans secours quand il était malade, dans l'ile du Tibre, près du temple d'Esculape, afin qu'il guérît ou qu'il mourût sans rien coûter, il est probable que dans les âmes généreuses la nature a toujours résisté à ce lâche abandon. On a quelques raisons de croire que même au temps de Caton l'esclave était en général traité humainement, qu'il vivait dans la familiarité de son maître, et que d'ordinaire il vieillissait dans sa maison*. Après la bataille de Cannes, Rome, qui n'avait plus de soldats, n'hésita point à donner des armes à huit mille esclaves. Ils servi-
1. Caton lui-même mangeait et buvait avec ses esclaves, et les faisait soigner par sa femme quand ils étaient malades. (Plutarque, Caton, 2 et 20.)
rent bravement à côté des légions, et méritèrent la liberté. Se seraient-ils exposés à mourir pour des maîtres qu'il.-, auraient détestés?
C'est cette résistance de la nature aux rigueurs injustes de la loi qui a empêché de très-mauvaises coutumes, tolérées ou encouragées par le législateur, de produire les résultats détestables auxquels on pouvait s'attendre. En voici un exemple curieux. Quand l'enfant venait de naître, on le déposait aux pieds du père. Il se baissait vers lui, s'il voulait le reconnaître, et le prenait dans ses bras. S'il s'en détournait, on l'emportait hors de la maison et on l'exposait dans la rue. Quand il ne mourait pas de froid et de faim, il appartenait à celui qui voulait s'en charger, et devenait son esclave. Certes on ne peut douter que beaucoup de ces malheureux enfants n'aient été victimes de cet usage barbare. Si l'on en croit Sénèque le père, ils étaient quelquefois recueillis par des entrepreneurs de misères publiques, comme il les appelle, qui les mutilaient avec art pour en faire des mendiants de bon rapport. «Allons, dit un rhéteur dont il cite les paroles dans son ouvrage, amène tous ces cadavres qui ont peine à se traîner; montre-nous ta troupe de borgnes, de boiteux, de manchots, d'alTamés; introduis-moi dans ta caverne : je veux voir cet atelier de calamités humaines, cette morgue d'enfants {illud infantium sjpoliarium) . n Gardonsnous de nous laisser trop émouvoir par ce pathétique. C'est un déclamateur qui parle, et il traite un sujet d'école. Il est bien possible que ces raffinements de cruauté et ces mutilations savantes n'aient jamais existé que dans les discours des rhéteurs. Ce que nous savons d'une manière certaine, c'est qu'une sorte de pitié publique veillait souvent sur ces pauvres abandonnés. On a la preuve qu'ils n'étaient pas traités tout à fait comme les autres esclaves, quoique la loi ne f.'t entre eux aucune
différence, et que même on ne leur en donnait pas le nom. On les appelait élèves ou nourrissons, alumni, et on les regardait comme des fils adoptifs. Ils trouvaient souvent dans leur nouvelle maison l'affection que leur famille véritable leur avait refusée. Ceux qui les avaient recueillis étaient vraiment des pères pour eux, ils en prenaient volontiers le nom ; et il n'est pas rare de lire ces mots touchants sur les tombeaux qu'ils leur élèvent : € Je l'aimais comme s'il eût été mon enfant. »
C'est ainsi que l'humanité corrigeait partout les sévérités de la loi. Où prit-elle assez de force pour lui résister? D'où vint ce courant favorable qui fut assez puissant pour triompher des plus anciennes coutumes et changer l'opinion? On est d'abord tenté de croire, à certains indices, qu'il a dû naître de quelque influence religieuse. La religion romaine, en effet, n'était pas contraire à l'esclave. Elle ne lui fermait pas ses temples, elle ne l'éloignait pas de ses fêtes^ Elle reconnaissait qu'il avait une âme, comme tout le monde", et n'admettait pas qu'à sa mort son sort fût différent de celui de son maître^. Si elle acceptait l'esclavage pour le présent, elle disait qu'il n'existait pas du temps du bon roi Saturne, c'est-à-dire pendant l'âge d'or*. Elle n'avait pas osé faire de règle-
1. Minutius Félix dit pourtant que l'esclave ne pouvait pas assister à toutes les cérémonies sacrées (Odav., 24); mais ces exceptions étaient très-rares. — 2. On voit, par les inscriptions, que l'esclave a un genius comme l'homme libre. (Orelli, 1728, 2921.) — 3. Les jurisconsulles décident que le tcnh-^an de l'esclave mérite le même respect que celui de l'homme liur.- : locus in quo servus sepeUtur reli~ giosus est. (Dig., xi, 7, 2.)Ui; esclave, dans son inscription funéraire, n'hésite pas à affirmer qu'après sa mort son âme ira au ciel, c'est-àdire dans ce séjour privilégié où les stoïciens placent l'àme du sage et des grands personnages. (Corp. inscr. lat., m, 324-7.) Varron (De ling. lat., vi, 24) parle d'un sacrifice que faisaient les prêtres aux dieux mânes des esclaves : ihi prope faciunt diis ^nanibus seivilibus sacerdoles. — 4. Macrobe, Sut., i, 7, ÎC-j
ments formels pour mettre l'esclave à l'abri des mauvais traitements, mais elle aimait à raconter qu'un jour de fête publique un maître cruel ayant promené autour du cirque un de ses serviteurs en le battant de verges, Jupiter se fâcha , et qu'on eut beaucoup de peine à l'apaiser* : c'était une façon indirecte d'exhorter à la douceur tous ceux qui redoutaient la colère de Jupiter. En tenant, comme elle le faisait, au respect des grandes fêtes, en ordonnant « que le valet de ferme et le bœuf de labour doivent chômer pendant les fériés », elle assurait à l'esclave les seuls moments de repos dont il jouit durant sa rude existence. A l'époque des Saturnales, le serviteur prend la place du maître, il commande et se fait servir, il a toute permission de parler librement, il se soulage de sa longue contrainte et oublie les humiliations de l'année; le lendemain il reprendra un peu moins tristement sa chaîne, après s'en être cru délivré pendant tout un jour^. La religion rendit aux esclaves des services plus effectifs en intervenant dans l'acte qui les affranchissait et en faisant effort pour en assurer l'efficacité. C'était l'usage, dans beaucoup de villes d'Italie, qu'ils se rendissent dans un temple, celui de la déesse Feronia, pour y recevoir, peut-être des mains du prêtre, ce bonnet qui était le signe de la liberté. A Terracine, on les plaçait sur un siège de pierre au-dessus duquel étaient écrits ces mots : « Que les esclaves qui ont mérité d'être affranchis viennent s'asseoir ici : ils se lèveront libres^. »
1. Macrobe, Sat., l, 11, 3. — 2. Macrobe dit que la même fête se renouvelait le 1" mars ; ce jour-là, les matronœ, servaient les esclaves. {Sut., I, 12, 7.) — 3. Serv., Mn., vm, 564-. Ces cérémonies rappellent ces actes d'affranchissement sous forme de vente à une divinité, qui prirent tant d'importance en Grèce. On en a trouvé de nos jours plus de cinq cents dans les ruines du sanctuaire de Delphes. (Voyez les inscriptions recueillies par MM. Wescher et Foucart, et \t Mémoire sur
Il était naturel que les esclaves fassent reconnaissants envers la religion de la bienveillance qu'elle leur témoignait et des services qu'elle essayait de leur rendre.
l'affranchissement des esclaves d'après les inscriptions de Delphes, par M. Foucart.) On s'explique facilement que l'esclave prcfc-ràt ce mode d'affranchissement à tous les autres, car il était naturel qu'il vouliît mettre sa liberté, '-.uand il parvenait à la conquérir, au-dessus de toutes les contestations. Pius le bien qu'il recherchait était précieux, plus il importait qu'il fût solide. L'idée lui vint donc d'appeler ce qu'il y a de plus respectable au monde, la religion, à sanctionner le contrat qu'il faisait avec son maître. C'est ainsi que l'usage s'établit d'amener à Delphes, de tous les pays voisins, l'esclave qu'on voulait afiTranciiir. Le maître s'avançait avec lui jusqu'à l'entrée du temple, et là, en présence de témoins choisis parmi les premiers citoyens, en face du sanctuaire vénéré au fond duquel on apercevait les statues des trois Parques et l'entrée du mystérieux oracle, il le vendait solennellement au prêtre d'Apollon. Cette vente était fictive. C'était l'esclave qui fournissait l'argent que le prêtre payait pour sa rançon, et il le fournissait pour être libre; mais, grâce à cette fiction, au lieu d'être l'affranchi de son maître véritable, il était l'affranchi d'Apollon. Il y avait un grand avantage pour lui à devenir l'affranchi d'un dieu; il était désormais sous sa protection. Il pouvait, en cas de malheur, se réclamer de lui. Si quelqu'un contestait sa liberté, ce n'était plus à un homme, ou plutôt à moins qu'un homme, à un esclave, c'était à Apollon même qu'il faisait outrage. (Voyez le Mémoire de M. Foucart, p. 14.) Le Christianisme imita plus tard cet exemple que lui donnait l'ancienne religion , mais en 1 imitant il le transforma. Une loi de Constantin permit aux fidèles d'affranchir leurs esclaves dans l'église, les jours de fête solennelle, en présence du peuple et des prêtres. (Voyez Code Théod., iv, 7, 1, et les notes de Godefroy.) Ces affranchissements n'étaient pas faits, comme ceux de Delphes, en échange d'une somme d'argent Ils ne contenaient ni dures restrictions, ni obligations onéreuses. Le maître y déclarait « qu'il voulait être pour son serviteur ce qu'il souhaitait que le Père de toutes choses fût pour lui-même ; que l'ayant connu fidèle, vertueux, honnête, il l'en récompensait en lui donnant la liberté; qu'il ne prenait rien de son pécule, et que, loin de diminuer sa petite fortune, il promettait de l'accroitre plus tard par ses libéralités. » (Voyez la formule entière dans Ennodius, Migne, Patrol. lat., LXin, p. 257.) Cette façon de parler tendre et touchante l'cssemble peu à ces sèches formules gravées sur la muraille de Delphes, par lesquelles le maître vend au dieu « un corps mâle ou femelle, nommé Ménarque ou Sosia » ; elle permet de comparer l'efficacité qu'eurent les deux religions pour l'adoucibscment (le l'esclavage.
LÉS ESCLAVES. 32l
Beaucoup d'entre eux nous ont laissé des témoignages de leur piété. Ils étaient en général fort attachés aux divini'cés de la famille qu'ils servaient, et Ton prétendait que ces divinités prenaient grand plaisir à leurs hommages*. Ils priaient dévotement ces petits dieux du foyer dont la protection s'étend sur tous ceux qui habitent la maison, et qui semblent même avoir plus de souci des plus humbles. C'est aussi parmi les plus humbles qu'on choisissait quelquefois leurs prêtres ^. Dans les voyages qu'il leur fallait entreprendre, les esclaves saluaient au départ, comme faisaient leurs maîtres, les lares de la famille^, et les couronnaient de fleurs au retour. Ils ne manquaient pas non plus d'invoquer souvent le bon Silvain, qui était, comme on la vu, fort aimé des pauvres et des paysans. Ils l'appellent leur conservateur et leur sauveur, ils le prient pour leurs maîtres et pour euxmêmes*. Ils s'adressent surtout à lui pour faire cesser leur servitude, et ils lui élèvent des monuments qiiard ils sont devenus libres 5. Mais ces divinités de la maison et du village ne leur suffisaient pas. Leur dévotion était souvent très-superstitieuse, et Caton est obligé d'interdire aux siens de consulter les haruspices et les Chaldéens^. Deux siècles plus tard, Golumelle reproduit la même défense : «Ils ne doivent faire de sacrifice, dit-il, que sur l'ordre du maître ; il faut qu'ils éloignent d'eux les devins, les magiciennes et toutes ces superstitions qui sont une occasion de dépense et qui entraînent souvent à commettre des crimes'.» Les inscriptions nous montrent que c'étaient surtout les cultes de l'Orient qui
1. Denys d'Haï., iv, U. —2. Orelli, 5961. —3. Plaute, Milesglor., IV, 8, 29 : Saluto te, familiaris, priusquam eo. — 4. Oreili, 5740, 5742, 5751. etc. — 5. Orelli, 1592 : Sancto Silvano uotiim e.i viso ob libeiiatem. — 6. Caton, De re rust., 5. — 7. Columellf>, i, 8.
les attiraient*. La plupart d'entre eux venaient de l'Asie ou de l'Egypte, et les cérémonies d'Isis ou de Milhra leur rappelaient la patrie qu'ils avaient perdue. D'ailleurs, ces religions convenaient mieux à des âmes qui avaient besoin d'être émues et consolées que les froides solennités du culte officiel. C'est ainsi que, toujours en quête d'émotions religieuses et de dieux nouveaux, ils se dirigèrent plus tard avec tant d'ardeur et en si grand nombre vers le Christianisme.
La religion était donc bien disposée pour l'esclave, et l'esclave à son tour se montrait d'ordinaire reconnaissant pour elle. Cependant ce n'est pas elle qui a eu le plus de part aux changements qui ont rendu sa condition meilleure ; c'est la philosophie. Les philosophes acceptaient l'esclavage en principe et n'y trouvaient rien à redire. Ils faisaient pourtant un devoir rigoureux « de bien traiter les esclaves, de ne point se permettre d'outrage envers eux, et d'être même, s'il se pouvait, plus juste à leur égard qu'envers nos égaux*.» A mesure que les m eurs publiques se faisaient plus douces, ces recommandations devenaient plus pressantes. Tous les sages de Rome, depuis Cicéron jusqu'à Sénèque, les ont répétées, et elles prennent chez Sénèque un accent de tendresse et de charité qui fait songer au Christianisme. En même temps elles pénètrent dans le monde. Les lettrés de la fin de la république et du siècle d'Auguste cherchent sur ce point à mettre leurs pratiques d'accord avec leurs maximes. Horace fait un précepte, non pas d'humanité, mais de savoir-vivre, de n'être pas cruel
I. C'est ce que dit aussi Tacite (Ann., xiv, 44) : quibtis diversi riius , externa sacra aut nulla sunt. — 2. Platon, Lois, \i, p. 777. Vovcz, sur ces opinions des philosophes, \>f &llon, H ist. de l'esclavage, I, ch.x.
pour Tesclave*; en le maltraitant, on risquait de passer pour un homme mal élevé encore plus que pour un homme méchant et dur. Ainsi les préceptes de la philosophie avaient ici des effets pratiques ; ils ont même fini avec le temps par pénétrer dans la législation et s'y faire une place. Les grands jurisconsultes ont introduit dans les codes romains ce principe que la servitude n'est pas un fait naturel et qu'elle ne repose que sur une convention humaine^ : c'était en préparer l'aholition dans l'avenir. En attendant, on commence à en atténuer les abus. Dès l'époque d'Auguste, une loi défend de livrer les esclaves aux bétes sans motifs. Tout en maintenant intact le droit du maître, le législateur essaye de lui prouver que, dans son intérêt, il est bon qu'on l'empêche d'abuser de sa propriété, et qu'on le sert en protégeant son bien contre lui-même*. Hadrien exile pour cinq ans une matrone qui maltraitait cruellement ses serviteurs pour les motifs les plus futiles^. Antonin établit qu'il n'est pas plus permis de tuer son esclave que celui d'un autre, et qu'en le faisant on encourt la même peine®. Pour assurer l'efficacité de ces lois, il fallait permettre à l'esclave de porter plainte, s'il avait été trop inhumainement traité ; on y arriva de très-bonne heure : a II y a un juge, dit Sénèque, pour connaître des injustices des maîtres envers leurs esclaves, pour réprimer leur cruauté, leur avarice, leur brutalité '. » Et ce juge est la première autorité de Rome, le prœfectus urbi ; tant on croit que l'affaire est d'importance ! C'est devant lui que l'esclave comparaît, « non pour accuser son maître, ce qui ne peut
1. Horace, Sat., ii, 2, 66. — 2. Dig., i, 1, 4 : Ut pote cum jure naturali omnes liberi nascerentur... sed postea quam jure gentium servilus iiivasit... — 3. La loi Petronia, Dig., xlyiii, 8, 12, 12, et Marqiiarilt, Rom. Alterth., v, i, p. 197. — 4. Dig., i, 6, 2. — 5. Id., ibid. — 6. Dig., I, 6, 1. — 7. Séncque, De benef., m, 22, 3.
être permis à un serviteur, mais pour se plaindre avec retenue (verecunde), s'il a été trop cruellement battu, si on l'a fait souffrir de la faim ou si l'on a attenté à son honneur *. » Le voilà donc qui traîne son maître en justice, qui vient lui demander compte de ces outrages qu'avait si longtemps couverts l'ombre de la maison domestique, et pourvu qu'il l'attaque «avec retenue», il trouve des juges qui consentent à l'écouter ! Cependant les anciennes lois subsistaient toujours dans les codes ^ ; mais on peut dire que si elles étaient restées dans le droit public, elles n'étaient plus dans les mœurs. Quand un peuple est conservateur par essence, comme les Romains ou les Anglais, qu'il affiche un respect superstitieux pour les institutions anciennes, et qu'il aime mieux les laisser périr obscurément quand elles ne sont plus de saison que de les abroger avec éclat, il est naturel qu'il possède dans son attirail législatif une foule de lois qui depuis longtemps ne sont plus exécutées. Ce qui rendait irrésistible le mouvement qui poussait tout le monde vers l'humanité, c'est qu'il venait à la fois de deux côtés extrêmes. Deux classes de la société, qui généralement s'entendent mal ensemble, s'accordaient pour recommander la douceur envers les esclaves. D'un côté, le philosophe disait aux gens du monde, aux lettrés, aux financiers qui l'écoutaicnt, que ce sont des hommes comme les autres, « formés des mêmes éléments, qui jouissent du même ciel et respirent le même air » , et qu'il faut même les traiter comme des amis d'un rang inférieur {servi sunt , imtno humihsamicP). De l'autre, le petit peuple, qui ne lit pas les traités de philosophie et qui se laisse conduire
l Dig., I, l'2, 1. — 2. Gaius, par exemple, continue à affirmer que,
clicz toutes les nations du monde, le maître a le droit absolu de vie
et de mort sur ses esclaves (Dig., i, 6, IJ. — 3. Séncque, Epist., 47,1.
par SOU instinct, manifestait en toute occasion sa sympathie pour eux. II les connaissait et les aimait ; des souffrances partagées, des plaisirs communs les rapprochaient. Ils se trouvaient associés dans des travaux pénibles, ils se voyaient familièrement sur les places publiques et au cabaret. N'avaient-ils pas d'ailleurs une sorte de communauté d'origine ? L'esclavage était la source de presque toute la plèbe romaine. Elle ne l'ignorait pas, et les grands seigneurs avaient soin de l'en faire souvenir. N'est-il pas naturel que ces fils d'affranchis se soient toujours montrés disposés à défendre des gens qui étaient ce qu'avaient été leurs pères? Lorsque sous Néron, après la mort de ce Pedanius Secundus dont j'ai parlé, le sénat eut condamné à périr les quatre cents esclaves qui avaient passé la nuit sous le même toit que lui, le peuple fut ému de pitié; il s'arma de pierres et de torches pour empêcher l'exécution. Il fallut prendre des mesures sévères et border de troupes tout le chemin par où ces malheureux furent conduits à la mort. C'est sous cette double pression que le sort des classes serviles s'adoucit pendant l'empire. Sénèque dit formellement que les maîtres cruels sont montrés au doigt dans toute la ville *. L'opinion publique s'était donc prononcée; elle faisait à tous un devoir de la douceur et de l'humanité. Du temps d'Auguste, un très-méchant homme, Hostius Quadra, fut tué par ses esclaves. L'empereur, qui cependant affectait d'être un rigide observateur des lois, n'osa pas blesser le sentiment général; il feignit d'ignorer le crime pour n'être pas forcé de le punir ^.
Le sort de tous les esclaves n'était pourtant pas le même, et il y a des distinctions à faire entre eux. Ils
1. Sénèque, De clément, i, 18, 3. — 2. Sénèque, Nat. quœst., i; 16, i.
étaient en général moins bien traités aux champs qu'à la \illc. Les agronomes, quand ils nous décrivent le matériel de la ferme et les instruments de l'exploitation, rangent sans façon l'esclave dans la même catégorie que les bœufs. C'est qu'en réalité le maître ne le distingue pas beaucoup du bétail. Le soir, on l'enferme dans des espèces d'écuries ou de prisons souterraines {ergastula) percées de fenêtres étroites et assez élevées au-dessus du sol pour qu'il ne puisse pas les atteindre avec la main^ Le jour, s'il doit travailler seul, comme on craint que le grand air et l'espace libre ne lui donnent l'idée de s'enfuir, on lui met les fers aux pieds. Voilà certes un régime rigoureux, ot pourtant l'esclave paraît le supporter sans trop de peine. Un auteur comique lui fait dire : « Lorsqu'on sert dans un champ éloigné, où le maître vient rarement, on n'est pas serviteur, on est maître '. » Quand arrive un de ces jours de fête qui suspendent le travail, il le célèbre avec une joie si bruyante, qu'« on a peine, dans le voisinage, à supporter les éclats de sa joie ^. » On n'aurait jamais dit, à le voir s'amuser de si bon cœur après la moisson ou la vendange, rire et chanter aux jeux des carrefours (compitalia), ou bien sauter gaiement le feu de paille des Palilies, qu'il fût tenu si sévèrement pendant tout le reste de l'année. Ce qui prouve qu'à tout prendre on ne le trouvait pas si malheureux, c'est que l'esclave de la ville se prenait quelquefois à envier le sort de son confrère de la campagne. Horace en avait un à Rome, fort inconstant de son naturel, qui demanda comme une
1. Pour n'être pas trop surpris du sort qu'on faisait à l'esclave des champs, rappelons-nous le tableau que fait la Bruyère de la condition «lu paysan il y a deux siècles : « Us se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines, etc. » (6'flract., ch. xij. — 2. Pomponius, Ergast. (Ribbeck, p. 19G). — 3. Plutarque, Non passe suav. vivi, etc., o. 1098.
faveur à son maître d'être envoyé dans son domaine de la Sabine. Il est vrai qu'il ne tarda pas à s'en repentir. D'ordinaire, on ne reléguait l'esclave aux champs que pour le punir, quand on était mécontent de lui. On ne peut douter qu'à la ville il ne fût mieux traité et plus heureux. Placé plus près du maître, il pouvait souffrir davantage de ses caprices, mais aussi il en profitait. C'est lui qui avait le plus de chance d'arriver à la liberté et à la fortune. Il y en avait même dont la situation était brillante et enviée : c'étaient les esclaves impériaux. Il suffisait d'appartenir à la maison de César pour être un personnage, et les grands seigneurs, qui s'estimaient heureux d'être connus du portier de Séjan, achetaient par des présents et des bassesses les bonnes grâces des intendants de Tibère*. Avant même d'être affranchis, ces esclaves remplissaient quelquefois de véritables fonctions publiques; ils étaient préposés à la monnaie, aux revenus de l'État, à l'alimentation de Rome. Du reste, ils avaient tous le sentiment de leur importance. Ils étaient fiers, insolents, et pensaient qu'ils devaient faire respecter la dignité de l'empereur en leur personne^. Après ceux-ci, je placerais volontiers les esclaves qui appartenaient aux villes, aux temples, aux corporations civiles ou religieuses. Lorsque le maître est collectif, il est toujours moins rigoureux, ou plutôt, quand l'autorité est ainsi partagée et que personne n'en prend pour soi le fardeau, nonseulement le serviteur n'est pas commandé, mais en réa-
1. Épictète, Entret., i, 19 : « Épapliroditc avait un cordonnier qu'il vendit parce qu'il n'était bon à rien. Le sort fit que cet homme fut acheté par une des créatures de César et devint le cordonnier de César. As-tu vu en quelle estime le tint alors Épaphrodite?« Comment vu mon cher Félicion? Oh! que je t'aime! » Et si quelqu'un de nous demandait : « Que fait Épaphrodite? » on nous répondait qu'il était en conférence avec Félicion. » — 2. Hadrien fit sounioter un de ses esclaves qui se promenait entre deux sénateurs. (Spart. Hadr., 21.)
lité c'est lui qui commande. Aussi les esclaves de cette catégorie paraissent-ils en général riches et contents de leur sort. On en voit qui font des libéralités importantes à ces associations mêmes qui les ont achetés, se donnant le plaisir piquant d'être les bienfaiteurs de leurs maîtres ^ Ceux qui appartiennent à quelque grande maison ne sont pas non plus trop à plaindre. S'ils arrivent à des fonctions élevées dans la domesticité intérieure, ils peuvent faire de bons profits. Quelquefois l'intendant d'un homme riche trouvait le métier si bon, qu'il aimait mieux rester esclave que d'y renoncer*. Ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c'était d'échoir à un maître qui se piquait d'être humain et éclairé, qui cultivait les lettres et pratiquait les leçons des philosophes. Pline le jeune témoignait aux siens les plus grands égards. Nonseulement il ne souffrait pas qu'on leur mît les fers aux pieds quand ils cultivaient ses domaines^, mais il défendait qu'on les entassât dans des cellules étroites ou dans des prisons obscures. Ils avaient à sa maison de Laurente des logements si commodes, qu'on pouvait y recevoir des hôtes*. Il s'occupait d'eux dès qu'ils étaient malades, il leur permettait de faire leur testament et de laisser à leurs amis leur petite fortune ; il poussait même l'humanité jusqu'à les pleurer quand il les avait perdus^. Dans le palais d'un riche et d'un sage comme Pline, l'esclave n'est vraiment pas trop malheureux. C'est chez les petites gens que sa condition est le plus rude. Comme il partage la fortune de la maison, naturellement il est pauvre chez les pauvres. Or il peut lui arriver de tomber aux mains d'un maître très-misérable. Tout le monde en ce temps
1. Mommsen, Inscr. Neap., 5704, 5706. — 2. FabreUi, p. 294. — 3. Pline, Epist., m, 19, 7. — 4. Pline, Ei)ist., ii, 17, 9.-5 Pline, Epist., vm, 16.
avait des esclaves; en en trouve jusque chez les ouvriers et les soldats. Même ce paysan du Moretwn qui n'a pour tout bien qu'un petit jardin, et qui se lève de si bonne heure pour préparer son plat d'ail, de fromage et de sel, n'est pas seul dans sa cabane ; il a pour servante une négresse que le poëte nous dépeint avec une vérité frappante. « Ses cheveux sont crépus, sa lèvre épaisse, sa peau noire ; elle a la poitrine large, les seins tombants, le ventre plat, les jambes grêles, et la nature l'a pourvue d'un pied qui s'étend à l'aise [spatiosa prodiga planta^).)) Dans ces pauvres maisons, les profits étaient rares et la vie pénible. La seule compensation que l'esclave trouvât à ses misères, c'est qu'il vivait près du maître, qu'il en était plus familièrement traité; qu'à force de partager son mauvais sort et de l'aider dans ses soufTrances, il était regardé par lui moins comme un serviteur que comme un parent. Il faut du reste remarquer qu'à Rome, comme aujourd'hui dans l'Orient, il a toujours fait partie de la famille. Chez nous, le domestique et le maître, libres tous deux, unis par un contrat temporaire et à des conditions débattues, vivent à l'écart l'un de l'autre, quoique sous le même toit. Ce sont deux individualités jalouses qui s'observent, très-décidées à maintenir leurs droits réciproques. A Rome, l'esclave n'avait aucun droit. Ce n'était pas un citoyen, c'était à peine un homme. Sa dignité ne l'empêchait pas de se livrer tout entier à celui auquel il appartenait et de se confondre avec lui. Il y avait donc plus d'intimité et moins de réserve dans leurs relations. Il reste un grand nombre de tombes élevées par des maîtres à leurs serviteurs. Elles contiennent souvent l'expression des sentiments les plus tendres; on n'y rend pas seulement hommage à leurs bons services, on
l. Virgile, Moretum, 31.
les remercie de leur affection *. On rappelle qu'en revanche ils ont été traités avec douceur, « comme des fils de la maison^)), et on leur fait même dire ces mots significatifs : « Servitude, tu n'as jamais été trop lourde pour moi^ ! » Sur la tombe d'un centurion de la iv^ légion, qui lui est élevée par ses affranchis, on lit ces mots : «Je ne me suis pas marié et je me suis fait des enfants. » Et les esclaves répondent : «Merci, adieu*!» Nous voyous dans Fabretti qu'une mère qui avait perdu un jeune fils et un verna de même âge les avait fait enterrer l'un près de l'autre. Les sépultures sont voisines et semblables, les inscriptions contiennent à peu près les mêmes termes : la mère n'a mis aucune différence entre le tombeau de son esclave et celui de son enfant ^.
Certes, je ne voudrais pas peindre le sort des esclaves sous des couleurs trop riantes. Je n'oublie pas qu'eu somme la loi leur était contraire, et je sais que, lorsqu'on n'est bien traité que par faveur, quand on n'a point de droits à invoquer pour protéger son honneur et sa vie, on est toujours dans une situation très-malheureuse. Je sais aussi que tous n'étaient pas regardés comme des fils delà maison, et que leurs maîtres ont été souvent pour eux sans pitié. Domitius tuait ses affranchis quand ils refusaient de boire autant qu'il le voulait : c'était le père de Néron. Vedius Pollius jetait ses esclaves aux murènes lorsqu'ils avaient brisé quelque vase précieux. Ces cruautés horribles sont connues de tout le monde par le privilège qu'a le mal de faire plus de bruit que le bien ; cependant je ne crois pas qu'elles aient été aussi fréquentes qu'on le suppose. Sans doute le maître avait lo
1. Mommsen. Inscr. Neap., 1576 : quod eumpleno affedu ddcxerit. — 2. Orelli, 2808 : loco filii hahitus. — 3. Orelli. 6389. — 4. Corp. inscr. lat., ni, 1653. — 5. Fabretti, p. 6.
droit de mettre à mort son esclave, mais on peut affirmer qu'il n'en usait guère. L'intérêt s'unissait à l'humanité pour le lui défendre. Loin de le tuer, nous voyons que d'ordinaire il le ménage comme un capital qu'on ne doit pas exposer. Varron a grand soin de recommander à son fermier, lorsqu'il a quelque travail dangereux à faire exécuter, par exemple dans les marécages où l'on peut prendre des fièvres mortelles, d'en charger plutôt uu mercenaire qu'un de ses esclaves *. Si le mercenaire succombe, ce n'est un malheur que pour lui ; quand l'esclave meurt, c'est une perte pour le maître. Il est vrai que, si Ton se garde bien de le tuer, on ne se fait pas faute de le battre. Les étrivières jouent un grand rôle dans la discipline de la maison. Un proverbe disait qu'un Phrygien battu devenait meilleur, et on ne négligeait pas ce moyen facile de l'améliorer, a J'entends le bruit du fouet, dit Sénèque; je demande ce que c'est, on me répond : C'est Papinius qui fait ses comptes"^.» 11 n'avait pas d'autre moyen d'apprendre à ses intendants à bien calculer. Avant de nous trop indigner, n'oublions pas que ce régime s'est perpétué fort longtemps chez nous. Au xvn^ siècle, en pleine civilisation chrétienne et française, les marquis rossaient leurs laquais, et Célimène reproche àArsinoé «débattre ses gens au lieu de les payer». Il est bien possible aussi que ces traitements rigoureux aient été plus facilement supportés que nous ne le pensons. Le mauvais esclave, qui s'habituait à mériter les coups, s'habituait aussi à les recevoir. Il finissait par s'y faire et sa bonne humeur n'en était pas trop altérée. On a découvert, en faisant des fouilles sur l'Aventin, les restes d'une chambre basse qui a dû servir de prison à quelque maison romaine. On y lit encore quelques inscriptions