‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 4)Chapitre 71 sur 93 · LA RELIGION ROMAINE AU IP SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA RELIGION ROMAINE AU IP SIÈCLE

Nous sommes arrivés au terme de ce travail ; il ne nous reste plus qu'à conclure. Je crois nécessaire, avant de finir, de résumer dans un tableau d'ensemble les détails qui ont été donnés un peu partout sur la religion romaine au ii* siècle. Il est important de connaître quelle en était alors la situation véritable; quand on sait ce qu'elle avait gagné et ce qui lui manquait encore, on se rend mieux compte de l'histoire de ses dernières années: les changements heureux qui s'étaient accomplis chez elle expliquent la longue résistance qu'elle opposa au Christianisme; les imperfections qu'elle n'avait pu corriger et qui tenaient à sa nature, font comprendre qu'elle ait fini par succcmber.

Réformes accomplies dans la religion romaine au l^ siècle. — Elles n'atteignent pas les rites et les pratiques du culte. — De quelle manière et par quelle influence la religion se modifie. — La philosophie essaye de ramener le polythéisme à l'unité de Dieu. — Elle travaille à rendre les religions populaires plus morales. — Elle introduit des opinions nouvelles sur la nature de Dieu et le culte qu'il faut lui rendre. — Les progrès religieux accomplis alors par la société païenne doivent-ils être attribués à l'influence du Christianisme?— Comment ces progrès ont permis aux gens éclairés de rester plus longtemps fidèles à l'ancienne religion.

On a vu que la religion romaine, quand finit la république, avait grand besoin d'une réforme *. Création d'une époque naïve, elle faisait sourire une société savante et lettrée. Son union intime avec l'État avait longtemps fait sa force : on lui restait fidèle par patriotisme, quand on ne pouvait plus l'être par conviction ; mais le patriotisme lui-même s'était à la fin fort refroidi, et l'affaiblissement des vertus antiques diminuait l'autorité des anciennes traditions. Les esprits, surtout dans les classes élevées, s'étaient en général détachés d'elle. Ceux qui la défendaient encore, comme Varron, ne le faisaient pas sans réserve et avouaient ouvertement qu'elle ne les contentait qu'à moitié. Il fallait donc, pour qu'elle retrouvât sa puissance, que de quelque manière une vie nouvelle pénétrât dans ce vieux culte épuisé : c'est ce qui est arrivé dans le premier siècle de l'empire.

D'où lui venaient ces changements qui l'ont rajeunie? il importe d'abord de le savoir. La religion romaine, nous l'avons montré, ne s'est pas réformée elle-même : elle

i. Voyez tome l, p. G2 et sq.

ne possédait pas cette force et cette activité intérieures qui permettent à un culte de se renouveler tout seul. C'était d'ailleurs sa nature de résister aux nouveautés. Elle plaçait la dévotion dans l'accon^iplissement minutieux des rites anciens et faisait un devoir de n'y rien changer. L'immobilité était une sorte d'idéal pour elle, et cet idéal a été presque atteint dans ces grandes corporations, comme les Luperques, les Arvales, les Salions, qui, se recrutant elles-mêmes, pouvaient conserver plus fidèlement les traditions du passé ! Les prêtres étaient partout sous la main du pouvoir civil ; leur élection, dans les provinces, appartenait en général aux décurions : à Rome, ils étaient nommés par l'empereur sur une liste de présentation que les collèges sacerdotaux dressaient tous les ans ^. Or, c'était comme une maxime d'État pour ces collèges et pour le prince de ne rien changer à l'ancienne religion, et les prêtres qu'ils désignaient devaient naturellement penser comme eux. Le seul danger sérieux qu'elle pouvait courir lui venait de l'extension même de l'empire. Gomme toutes les autres institutions de Rome, elle était faite pour une seule ville; quand cette ville eut conquis le monde, ses conditions d'existence changèrent, et des difficultés naquirent qu'on n'avait pu prévenir ni prévoir. Pour assurer la paix de l'univers, des colonies furent établies dans les pays vaincus, et les colons qu'on y envoya finirent par se mêler aux anciens habitants du pays. Des villes soumises, en récompense de la fidélité qu'elles témoignaient, reçurent le droit de cité. Elles ne pouvaient pas devenir romaines sans accepter la religion de leur nouvelle patrie ^, mais elles avaient aussi des

i. C'est ce qui ressort du témoignage de Pline (Epist. , l, ii, 8; IV, 8, 3). — 2. C'est ainsi que dans la colonie de Narbonne (Orelli, 2489) et dans celle de Salone, en Dalmatie (C077). inscr. lat., 111,1933), nous voyons qu'on dédie des monuments en se servant de l'antique

dieux nationaux qu'il ne leur était pas permis d'abandonner. Elles les adorèrent ensemble, et par là se fit un mélange inévitable de la religion officielle et des cultes étrangers. Ce mélange reçut une sorte de consécration légale sous Tibère, et il fut établi par une décision du sénat que c'était encore la religion romaine. Les chevaliers ayant fait un vœu à la Fortune équestre pendant une maladie de Livie, il se trouva que, dans aucun des sanctuaires que cette déesse possédait à Rome, elle n'était adorée sous ce titre. Il n'existait qu'un seul temple de ce nom, dans une ville des Volsques, à Antium ; les [chevaliers y apportèrent leur offrande, et, à cette occasion, on décida que « toutes les cérémonies religieuses qui s'accomplissaient en Italie, toutes les statues desdieux et tous les temples qui s'y trouvaient seraient regardés comme appartenant au peuple romain *». De l'Italie, ce principe dut être étendu aux provinces, et c'est ainsi qu'avec le temps les divinités et les pratiques pieuses des peuples qui étaient entrés tour à tour dans la grande unité de l'empire pénétrèrent légalement dans la vieille religion de Rome^, Il était impossible qu'elle ne souffrît pas de cette extension : au milieu de cet encombrement de dévotions nouvelles, les pratiques anciennes devaient être quelquefois oubliées ^; mais ces altérations et ces négligences ne

lex dedicationis qui a été employée à Rome pour l'autel de Diane de l'Aventin.

1. Tacite, ilnn., m, 71. — 2. Minutius Félix, Octav., 22: /Egyptia quondam, nunc et romana sacra sunt. Dans les calendriers des derniers temps de Rome, les fêles d'Isis, de Cybèle , de Mitlira, figurent à côté de celles de Vesta et de Junon. Pendant longtemps, alors même qu'on permettait au Romain comme homme privé de prier les dieux à sa manière, on l'obligeait comme magistrat à n'accomplir que les sacrifices prescrits et d'après les rites ordonnés. Cette obligation ne paraît plus respectée à la fin du II* siècle. On nous dit alors qu'il est d'usage que le proconsul d'Afrique consulte officiellement la Déesse Céleste sur les intérêts de l'empire. (Capitolin, Macrinus, 3, 2). — 3. Nous

deviennent fréquentes qu'après le ir siècle. A l'époque dont nous nous occupons, tous les témoignages nous montrent que les anciennes cérémonies s'accomplissaient avec régularité. Les traditions d'Auguste s'étaient maintenues sous les Antonins, et la religion romaine, au moins dans ses pratiques et ses rites les plus importants n'avait pas encore reçu d'atteinte ^.

Les modifications qu'elle avait subies étaient tout intérieures. On conservait les mêmes rites, mais les croyances étaient changées; on allait dans les mêmes temples qu'autrefois, sans y apporter tout à fait les mêmes sentiments; on priait les mêmes dieux^ mais on avait d'eux d'autres idées. Ces changements qui introduisirent un esprit nouveau dans l'ancien culte, doivent être surtout attribués à l'influence de la philosophie et des religions de l'Orient. Elles agirent d'une manière différente et sur des classes diverses de la société, mais en général la direction qu'elles donnèrent à l'esprit public fut semblable. Quoique parties de principes opposés, il leur arrive souvent de s'accorder dans la pratique et d'aboutir aux mêmes conséquences. Ce sont ces conséquences qu'il convient avant tout d'étudier.

La philosophie, en s'appliquant à réformer les religions populaires, devait s'efforcer d'abord de leur imposer de quelque manière la croyance à l'unité de Dieu. C'était une opinion qu'admettaient à peu près toutes les écoles, et il n'était pas possible à un philosophe de l'abandonner. Mais comment la faire accepter à des cultes dont le polythéisme était l'essence? On crut y arriver en proclamant ce principe : « que l'autorité suprême n'appartient qu'à

savons, par exemple que, du temps d'Aurélien, on négligeait de consulter les livres sibyllins pendant les malheurs publics. (Vopiscus, Aurel, iJO, 4.

1, Voyez tome i, p. 321 et s q.

un seul Dieu, mais que les fonctions divines sont réparties entre plusieurs», imper ium pênes unum, officia pênes multos *. Les stoïciens disaient que le Dieu unique, qui se répand dans le monde et l'anime, reçoit des noms différents suivant les divers éléments de la nature qu'il pénètre, et que c'est là l'origine des divinités de la Fable. Les platoniciens reconnaissent un Dieu supérieur, « la source de tous les biens, le père de tous les êtres, qui a tout cré^ et qui fait tout vivre ' » ; mais au-dessous de lui ils placent toute une hiérarchie de divinités inférieures qui sont ses subordonnés et ses ministres. Il faut les honorer aussi, disent-ils, et le Dieu suprême n'est pas plus jaloux des hommages qu'on rend aux divinités qui le servent que le grand roi n'en veut aux gens qui sont pleinsd'égards pour ses satrapes '.

Ces systèmes, pour sortir des écoles de philosophie et prendre pied dans les religions populaires, avaient un premier combat à soutenir. Il leur fallait déraciner cette opinion que chaque pays a son dieu particulier, qui le protège et qui est fait pour lui. On sait combien elle était répandue dans l'antiquité, et que c'est le principe sur lequel reposent les religions primitives*. Ce principe s'était pourtant affaibli avec le temps. L'introduction des cultes de l'Orient dans le monde grec et romain lui était surtout contraire. Du moment qu'à Rome on adorait Isis et Mithra, il fallait bien reconnaître que les dieux conservent leur efficacité en dehors des pays qui sont leur domaine propre, et qu'au-dessus des divinités locales il y en a qui régnent sur le monde tout entier^. On en vint

i. Tertullien, ApoL, 24.. — 2. Fontem bonorum, parentem omnium, fadorem altoremque viventium. C'est ainsi que s'exprimait le célèbre Hiéroclès , dans son ouvrage contre les Chrétiens. (Lactance , Itist. di;.,v,-i.)— 3. Origène, Contra Cels.,\m, 2. — i. Voyezt.i,p. 335.-^ S. C'est l'opinion de Celse, qui pense que les différentes parties delà

à penser que les dieux des divers peuples étaient au fond les mêmes, et qu'il n'y avait entre eux d'autre différence que leur nom. « Ne croyons pas, disait l'auteur d'un important traité de théologie païenne, que les dieux changent avec les nations, qu'il y en ait de différents pour les Grecs et pour les barbares, pour les gens du midi et pour ceux du nord. De même que le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, sont communs à tout le monde, bien que tout le monde ne les désigne pas de la même façon, de même il n'y a qu'une raison suprême qui a formé l'univers, qu'une providence qui le gouverne, quoiqu'on ne lui rende pas partout le9 mêmes honneurs et qu'on l'appelle de noms différents suivant les pays^. » Ce principe établi, il fallait parvenir à reconstituer l'unité divine avec les éléments multiples qu'offraient les divinités populaires. Et d'abord, pour arriver plus aisément à les confondre, il était bon de les rapprocher. La religion romaine répugnait en général à le faire; elle pensait qu'il convient que chaque dieu ait son temple et ses prêtres^. Cependant, dès l'époque de Tarquin, on adora trois divinités ensemble au Gapitole, Jupiter, Junon et Minerve, et nous savons que ce nombre s'accrut dans la suite ^. Cet exemple fut suivi, et, surtout à partir du I" siècle, les temples élevés à plusieurs divinités ou même à tous les dieux ne sont pas rares *. Ainsi rapprochées, ces divinités ne devaient pas tarder à se réunir;

terre sont administrées, comme des préfectures, par diverses puissances divines, ce qui ne l'empêche pas d'admettre au-dessus d'elles un Dieu suprême. (Orig., Contra Gels., v, 25 et 41.) C'est aussi ce que pense Symmaque : Varias custodes urbibus cunctis mens divina distribua. Ut animœ nascentibus , ita populis fatales genii dividuntur. (Relat. Symm., 8.)

1. Plut., De Iside, p. 377. — 2. Tite-Live, xxra, 25. — s. Servms, i^n., 11, 319 : in CapitoUo omnium deorum simulacra colebantur. — . Tel était le Panthéon d'Agrippa. Voyez aussi Orelli, 1307.

à Rome surtout, où elles sont si peu vivantes, où elles ne possèdent qu'une personnalité si effacée, il était aisé de les faire rentrer l'une dans l'autre, et l'on arrivait très-vite à ne les regarder que comme des attributs distincts du même dieu, ou des manières diverses de l'envisager*.

La façon dont s'accomplissent d'ordinaire ces mélanges est indiquée dans un passage curieux d'Apulée. Il y représente la déesse Isis s'adressant à un fidèle qui l'invoque : « Me voici, lui dit-elle, j'ai été touchée par tes prières. C'est moi qui suis la mère de la nature, la souveraine des éléments... C'est moi dont la divinité unique est honorée par toutes les nations sous des formes variées, avec des rites différents et des noms qui changent d'un pays à l'autre. Les Phrygiens m'appellent la Grande Mère de l'Ida, les Athéniens Minerve, les Cypriotes Vénus, les Cretois Diane, les Siciliens Proserpine, les habitants d'Eleusis Cérès, d'autres Junon, Bellone, Hécate. Les Éthiopiens, que le soleil naissant éclaire de ses premiers feux, les Ariens, les Égyptiens, qui connaissent la science antique, me rendent les honneurs qui me conviennent et me donnent le nom qui m'appartient : je suis la reine Isis^. )) Cet effort pour réunir sur un dieu tous les attributs des autres ramenait à l'unité divine. Isis n'est pas la seule qui en ait profité. «Chacun, dit Servius, regarde comme le dieu suprême celui qu'il honore^. » On devait donc chercher partout à mettre le sien au-dessus de tous et à les dépouiller pour les grandir. Vers la fin de l'em-

1. Les prêtres eux-mêmes, qui auraient dû résister à ces mélanges et défendre les anciennes traditions, n'y étaient pas contraires; ils les avaient laissés s'introduire jusque dans les rituels pontificaux. Voyez Servius, ^n., viii, 275 : secimdum pontificalem rilum idem est Hercules qui est Mars. — 2. Apulée, Met., xi., 5. — 3. Servius, Bue, m, 62 : unicuique deus is quemcolit sumnius videtur.

pire, le plus grand nombre des théologiens admettait qu'il n'y avait en réalité qu'an dieu, le Soleil, et se donnait beaucoup de mal pour confondre les autres en lui ^, De son côté, le peuple accomplissait le même travail en faveur du vieux Jupiter. Depuis Homère, on le regardait comme «le père des hommes et des dieux», et il était naturel qu'on eût l'idée de prendre la première de toutes les divinités pour en faire la divinité unique. Déplus, les Romains avaient une dévotion particulière pour le Jupiter du Capitole, et lui attribuaient leur fortune. Le monde qu'ils avaient soumis était très- disposé à croire qu'il était au-dessus de tous les dieux, puisqu'il avait rendu ses adorateurs les maîtres de tous les peuples. C'est ainsi que le culte du dieu « très-bon et très-grand » se répandit dans les provinces. Les légions le portaient avec elles dans les pays qu'elles visitaient, et son culte y devenait bientôt le plus populaire de tous. En Espagne, dans la Dacîe, dans la Pannonie ^, etc., c'est à Jupiter qu'on s'adresse, de préférence à tous les autres dieux, et les noms qu'on lui donne en l'invoquant montrent bien l'estime qu'on fait de lui. On l'appelle le dieu suprême, le premier de tous^, le maître des choses divines et humaines, l'arbitre des destinées * ; on paraît faire effort pour trouver des paroles qui répondent à sa grandeur. Après l'avoir mis au-dessus des autres divinités, on en vient à croire qu'il n'y en a pas d'autres que lui. C'est ce que

1. Macrobe nous a conservé quelque chose de ce grand travail théologique, (Sat.,i, 17 et 19). — 2. Voyez les indices du deuxième et du troisième volume du Corpus inscr. lat. — 3. Orelli, 1267 : Jovi mmmo excellentissimo. — i. Orelli, 126.) : summo, exsuper antissimo, divinarum liumanarumque rerum rectori, fatorumque arbitra. Il arrive aussi très-souvent qu'on invoque avec lui tous les autres dieux ensemble {Jovi optimo maximo ceterisque dis immortalibus), comme pour montrer par cette formule qu" 1 absorbe et résume leur puissance, et que l'unité divine doit se recomposer en sa personne. Vojez Orelli, 5653, 5654, 1799, 2122, etc.

laisse entendre le peuple dans les hymnes qu'il chante en son honneur ; il le salue dans ses temples en disant qu'il est le Dieu des dieux et qu'il possède seul la puissance divine, Deo deorum qui so lus potes*-. On peut donc affirmer qu'au II* siècle c'était une opinion générale aussi bien chez les ignorants que chez les lettrés, qu'il fallait ramener de quelque façon tout ce monde de divinités qu'on adorait à un Dieu unique. Les Pères de l'Église le reconnaissent sans difficulté et ils en triomphent-. « Toutes les fois, nous disent-ils, qu'un païen lève les yeux au ciel, il est bien forcé d'avouer que tout le pouvoir de l'univers est dans la main d'un seul Dieu^. » Cette impuissance où se trouvait le monde à se résigner désormais au polythéisme, ces efforts tentés de tous les côtés pour revenir à l'unité divine, et le succès qu'ils semblaient près d'obtenir, étaient assurément le résultat des leçons de la philosophie et l'une de ses plus grandes victoires.

Elle en remporta d'autres encore. En même temps qu'elle travaillait à faire accepter l'unité de Dieu aux religions populaires, elle essayait de les rendre plus morales. Sans doute elles n'étaient pas immorales de dessein prémédité. Il n'est pas vrai, comme on l'a quelquefois prétendu, dans l'ardeur des controverses, qu'elles enseignaient volontairement le mal. On peut dire, au contraire, qu'en général toute religion, quelque imparfaite qu'elle soit, en tant qu'elle impose des devoirs à l'homme envers un être supérieur, l'oblige à veiller sur lui-même el à ne plus s'abandonner sans réflexion aux premiers sentiments de sa nature. Elle peut devenir ainsi, qu'elle le veuille ou non, une garantie de moralité pour lui. C'est ce

1. Tertullien, Ad Scap., 4.-2. Tertullien, Apolog., 17; Ad Scap., • Minut. Félix, Octav., 18. — 3. Prudence, Apotli., 186.

qui arrîvaitàRomeplusquedans aucun autrepays de l'an cien monde. Le caractère honnête de la religion romaine a bien souvent frappé les Grecs ; ils la félicitaient de n'avoir pas de ces légendes qui indignaient les gens sévères et prêtaient à rire aux railleurs^. Rien ne ressemblait chez elle à ces fêtes désordonnées qu'aimait l'Orient et que la Grèce finit par accueillir avec faveur. Elle honorait les dieux par des cérémonies simples et graves, dont les mœurs publiques n'avaient rien à craindre. Les fêtes qui eurent lieu quand on célébra le premier lectisterne ressemblaient beaucoup à des solennités chrétiennes du moyen-âge. Tite-Live nous dit que toutes les maisons étaient ouvertes, qu'on était heureux de recevoir chez soi non-seulement ses hôtes, mais des étrangers et des inconnus, que les ennemis se réconcilièrent ensemble et qu'on délivra des prisonniers^. Mais si l'on doit reconnaître que les religions antiques étaient souvent trèsmorales, il faut avouer aussi qu'en général elles l'étaient sans le vouloir et ne cherchaient pas à l'être. Elles n'avaient pas le dessein de tracer à l'homme des règles de conduite et de lui apprendre ses devoirs^ : c'était le rôle des philosophes. Elles n'étaient à l'origine qu'une explication naïve des phénomènes de la nature, et l'on n'avait d'abord imaginé des dieux que pour trouver une raison à ces grands spectacles du monde dont la cause était inconnue. En les imaginant, on leur créait une histoire qui devait rendre compte de tous les mystères de la nature. C'est ainsi qu'on expliquait la production des fruits par une sorte d'hymen de la terre et du ciel, et l'al-

1. Voyez tome l, p. 33. —2. Tite-Live, v, 13. — 3. Il y a pourtant quelques exceptions à ce principe, qui est ■\Tai en général : chez Homère, la religion paraît être par moments une sorte de sanction de la morale.

ternative des saisons, en supposant un dieu qui meurt pendant l'hiver pour ressusciter au printemps, avec la fécondité et la vie. Les légendes variées qui prirent naissance de tous ces récits merveilleux ne causèrent aucun scandale tant qu'on en sut découvrir le sens caché ; mais avec le temps on en perdit l'intelligence, et ce ne furent plus alors pour les sages que des fables ridicules ou dangereuses. Horace dit qu'elles enseignent à mal faire ^, et Sénéque prétend qu'il n'y a pas de vice qu'elles ne puissent autoriser". Les philosophes essayèrent, en les interprétant, de les rendre irréprochables. Les stoïciens surtout furent intarissables d'explications de tout genre ; ils entreprirent de montrer que les plus légères cachent un sens profond et qu'on peut tirer de celles même qui semblent le moins convenables des leçons d'honnêteté. On commence dès lors à penser qu'il n'y a pas de meilleure manière de plaire aux dieux que de se bien conduire, et que la morale est inséparable de la religion. On croit plus que jamais que les dieux sont les protecteurs naturels de l'innocence et qu'ils ont horreur des criminels. Néron, après le meurtre de sa mère, n'osa pas entrer dans le sanctuaire de Vesta^. On exige des prêtres des vertus qu'on n'avait pas encore songé à leur demander. Pour remplir les fonctions sacerdotales, on ne veut plus choisir que les plus dignes*, c'est-à-dire « ceux dont les cœurs étaient purs et la vie irréprochable^». Les temples avaient été jusque-là pleins de dangers pour la morale publique^; on souhaite qu'ils deviennent un lieu de recueillement où l'âme s'épure par la méditation et s'élève

1. Horace, Carm., m, 7, 19: peccare doce^ites historias. — 2. S6nèque, De vita beata, 26, G : quitus nihil aliud acluin est quam ut pudor hominibus peccandi demerelur. — 3. Tacite, Ann., xv, 36. Suét., Nero, 34. — 4. Pline, Epist., ii, 1, 8. — 5. Sénèque, Cons. ad Marciam, 24, 3.-6. Ovide, Tiisl., n, 287.

par la prière. Sur le seuil d'une chapelle de l'Afrique, on lit ces mots, qu'on croirait destinés à quelque église chrétienne : « Entre ici honnête et sors-en meilleur ^. » Les philosophes firent encore prévaloir d'autres maximes qui n'étaient guère d'accord avec l'esprit des anciens cultes. Ils voulurent changer les idées qu'on avait sur la nature de Dieu et les rapports que l'homme doit entretenir avec lui; ils enseignèrent que les dieux sont nécessairement bons et qu'autrement ils ne seraient pas des dieux, qu' « ils ne veulent et ne peuvent nuire à personne^». La vieille religion en reconnaissait, au contraire , dont elle avait grand'peur et qu'elle supposait malveillants et jaloux. A côté de Jupiter très-bon et trèsgrand, il y avait le méchant Jupiter ( Vejovis), qu'on priait peut-être avec plus de ferveur que l'autre, parce qu'on le craignait davantage. Du moment que la philosophie n'admettait que des dieux favorables, elle était amenée à soutenir qu'il ne faut pas être effrayé devant eux, qu'on leur fait peu d'honneur en les redoutant, et qu'il convient de ne les aborder qu'avec des sentiments de confiance et d'affection. Ce n'était pas tout à fait l'opinion d'Aristote, qui prétend que, de l'homme à Dieu, c'est-à-dire entre des êtres si éloignés et si différents, l'affection n'est pas possible^. Mais Cicéron n'est plus de cet avis : il dit qu'il faut avoir pour les dieux les mêmes sentiments qu'on a pour sa patrie et ses parents *. Sénèque est plus formel encore et affirme en propres termes qu'on doit les servir et les aimer ^. En même temps les religions orientales,

1. Renier, Inscr. de l'Algérie, 165 : Bonus intra, melior exi. —

2. Voyez Cic, De off., n, 3, l-i, 28. Varron, dans saint Aug., De civ. Dei, vi, 9. Sénèque, De ira, ii, 27, 1; De benef., iv, 19, 1. —

3. Arist., Ethique à Nicom., nu, 7. — 4. Cic, De partit., orat., 16. — 5. Sen., Epist., 47, 18. Voyez, sur cette question, les notes de M. Havet dans son édition de Pascal) t. I, p. 178 et 219 de la seconde édition).

dont l'empire devenait tous les jours plus grand sur les Romains, donnaient aussi un caractère plus vif et plus passionné à la dévotion du peuple; en sorte qu'ici encore les ignorants comme les lettrés, ceux qui écoutaient les leçons des sages et ceux qui fréquentaient les temples des divinités étrangères, s'accordaient ensemble : ils éprouvaient tous le besoin d'approcher les dieux de plus près et d'établir avec eux des communications plus étroites et plus tendres.

11 était naturel que l'idée nouvelle qu'on se faisait de la nature des dieux et de leurs rapports avec l'homme amenât quelques changements dans la manière de les prier. « Ils n'exigent pas, disent les sages, qu'on égorge des bœufs en leur honneur, qu'on suspende de l'or ou de l'argent dans leurs temples, ni qu'on verse des oiïrandes dans leurs caisses. L'hommage qu'ils préfèrent est celui d'un cœur pieux et juste ^ Il n'est pas besoin d'entasser les pierres les unes sur les autres pour leur élever des temples; il vaut mieux que chacun leur construise un sanctuaire dans son cœur-. « En cet état d'esprit, il était difficile qu'on se contentât de ces prières anciennes auxquelles il était défendu de rien changer^, et qu'il fallait répéter fidèlement, même quand on ne les comprenait plus. On voulait s'adresser aux dieux d'une façon plus libre, et n'avoir pas l'air, quand on les priait, de redire une leçon qu'on venait d'apprendre. ^Malheureusement la vieille religion résista ; elle tenait à ses anciens rituels, et au m' siècle encore elle condamnait ses dévots à répéter ces formules verbeuses dont tant de générations s'étaient pieusement servies. Elle ne se relâcha de sarigueur

1. Sénèque, Epist., 115, 5. — 2. Sénèque,Fra3m.,133 (édit. Haase). — 3 Ratio hijmnornm quitus aliQuid subtraliere sacrilegium esl. Serv., ^n., vm, 291.

que dans quelques circonstances solennelles, où elle fit composer par des poètes en renom des hymnes nouvelles qui furent chantées par des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles ^ Peut-être, à l'époque d'Auguste, cet usage était-il devenu plus général, et la religion romaine s'en accommodait-elle plus volontiers, Horace au moins le fait entendre quand il dit, en énumérant les services que rend la poésie : « De qui les filles et les garçons apprendraient-ils les prières, si la Muse ne leur eût donné le poëte ^ ? » Dans tous les cas, tous les esprits sages étaient d'accord qu'il ne suffit pas, pour être écouté des dieux, de marmotter auprès de leurs autels quelque ancienne formule, et les gens mêmes qui ne faisaient pas profession d'être des philosophes, dans des livres qui n'étaient pas faits pour l'école, disaient comme une vérité qui n'était plus contestée de personne, qu' « il vaut mieux apporter dans les temples une âme pieuse et juste que des prières apprises par cœur^. »

Ce qui rend si remarquables les changements qui s'accomplissent alors dans les opinions religieuses, c'est qu'ils coïncident avec ceux qu'on observe dans la moralité publique. En même temps qu'on se fait des idées plus élevées de la nature de Dieu et du culte qu'il faut lui rendre, on commence à s'occuper des pauvres, on plaint les gladiateurs, on protège les esclaves*. Ce double progrès religieux et moral, qu'il n'est pas possible de méconnaître, a tellement frappé quelques personnes, qu'elles ne peuvent pas croire que la société païenne y soit arrivée toute seule.

1. Voyez Tite-Live, xxvn, 37, xxxi, 13, et le chant séculaire d'Horace. Il est question, dans les commentateurs de Virgile, d'un certain Marins, qui est appelé Lupercaliorum poeta. Était-il cluirgé de composer des hymnes pour ces fêtes? Voyez Servius et Philargyrius, Bue, i, 20. — 2. Horace, Epist., li, 1, 132. — 3. Pline, Paneg., 3. — .4 Voyez tome il, p. 177 et sq.

Comme il devient surtout sensible à l'époque où le Christianisme commence à être prêché dans l'empire, on s'est demandé s'il ne faut pas l'attribuer à l'influence de l'Évangile. N'est- il pas possible que, dès les premiers moments, des communications secrètes se soient établies entre les deux cultes, et que les païens aient tiré de la doctrine nouvelle les grandes idées dont nous voulons leur faire honneur? C'est une question qu'il est difficile de ne pas se poser, mais à laquelle il n'est pas aisé de répondre. Peut-on se flatter, à la distance où nous sommes de ces événements lointains, de distinguer nettement ce que les contemporains eux-mêmes n'apercevaient pas? Au milieu de ces incertitudes, il n'y a guère que deux faits d'assurés : le premier, c'est que les Pères de l'Église, lorsqu'ils signalent dans ces anciens cultes des pratiques semblables aux leurs, ou qu'ils rendent témoignage des vertus de la société païenne, n'ont pas prétendu qu'elle les tenait directement du Christianisme. Ceux d'entre eux qui lui sont le plus contraires supposent ou qu'elle a pris ce qu'elle avait de meilleur dans les livres sacrés des Juifs, ou qu'elle le doit à l'intermédiaire des démons. « Comme les démons prévoient l'avenir, ils connaissaient dès l'origine ce que le Christ devait établir plus tard , et ils en ont fait une contrefaçon pour le décréditer d'avance*. » Si les Pères avaient cru que les païens ne faisaient qu'imiter ce qu'ils avaient sous les yeux, évidemment ils l'auraient dit et n'auraient pas eu recours à des suppositions merveilleuses pour rendre compte de ce qu'on pouvait sinaturellemenl expliquer. L'autre fait qui ne me semble pas moins certain, c'est qu'on peut comprendre

1. Justin, ApoL, i, 46 et 66. Tertiillien (De prœscr., 1,45), en parlant du diable, qui fait accomplir à ses fidèles, dans les mystères, les mômes rites que célèbrent les Chrétiens, semble vouloir exprimer la même idée que saint Justin.

à la rigueur que la religion et la morale soient devenues plus pures au il* siècle sans l'intervention du Christianisme. Il n'y a rien, dans toutes les réformes que nous avons exposées, que la société païenne ne pût accomplir seule. Ce qui fait d'ordinaire qu'elles étonnent, c'est qu'on oublie le long travail qui les avait préparées. L'humanité n'y est pas parvenue du premier coup et par un seul effort; elles sont pour elle la dernière étape d'une longue route, et quand on suit pas à pas le chemin qu'elle avait parcouru, on est moins surpris du terme où elle était enfin arrivée. Une bonne partie de la route était déjà faite au moment où commence l'empire. Presque tous les principes qui nous ont le plus frappé chez les sages du ii^ siècle se trouvent déjà dans Cicéron, cinquante ans avant la naissance du Christ*. La philosophie, depuis Auguste jusqu'à Marc-Aurèle, n'en a guère inventé de nouveaux; elle a seulement tiré des vérités qu'on avait depuis longtemps proclamées des conséquences pratiques, et, en les appliquant davantage à la vie, elle a pu réparer des injustices que les siècles précédents avaient tolérées. Ce progrès, quelque grand qu'on l'imagine, n'est pas de ceux dont l'esprit humain soit incapable. Il était au contraire dans l'ordre des choses ; il devait nécessairement s'accomplir par la marche naturelle du temps. En trouvant seule et sans aide les principes généraux, la sagesse grecque avait fait le plus grand travail et les plus glorieuses découvertes. Mettre ces principes dans les faits, passer de la théorie à l'application est toujours moins difficile, et il ne me paraît pas nécessaire de supposer que cette société intelligente ait eu besoin, pour y parvenir, du secours de personne.

Mais de quelque manière qu'on explique ces progrès,

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