Cic, De nat. deor., i
de folies* », ne se mettent tout à fait en dehors des croyances officielles ; car il n'y avait pas de croyances imposées officiellement, et l'anathème, dans les cultes antiques, ne frappe presque jamais que des actes, et non des opinions et des idées. On était donc libre à la rigueur de refuser de croire à toutes les anciennes légendes ; mais si l'on tenait à les accepter, il y avait un moyen de le faire sans trop heurter la raison. Il ne s'agissait que d'avoir recours aux interprétations stoïciennes. En voyant dans ces récits, qui semblaient d'abord étranges ou scandaleux, des allégories morales ou physiques, il n'y avait plus de motif d'en être choqué. On se servait de même des systèmes des philosophes pour recomposer l'unité divine sans se mettre en hostilité avec les religions populaires. On se disait que la pauvre humanité, « rappelée sans cesse par ses souffrances au souvenir de sa faiblesse, avait fait de Dieu plusieurs parts, afin que chacun adorât séparément celle dont il avait le plus besoin ^ ». Ce que des esprits faibles avaient ainsi séparé, des esprits plus éclairés pouvaient le réunir, et au delà de ces mille divinités, création de l'infirmité humaine, il leur était facile d'apercevoir le Dieu suprême, dont elles n'étaient que les attributs. « Sous des noms différents, disaient-ils, nous adorons la Divinité unique dont l'éternelle puissance anime tous les éléments du monde, et en rendant hommage successivement à ses diverses parties, nous sommes sûrs de l'adorer elle-même tout entière. Par l'intermédiaire des dieux subalternes, nous invoquons ce père des dieux et des hommes auquel s'adressent, dans des cultes à la fois divers et semblables, le respect et les prières de
1. Pline, Hist. nat., il, 7 (5). — 2. Pline, Hlst. nat.,u, 7 (5) : fragiUs et lahorio.mmortalitas in partes ista digessit, infirmitatis suœmemor, ut poitionibus coleret quisque quo maxime indigeret.
tous les mortels*. » Avec ces accommodements et ces interprétations, les gens éclairés pouvaient accepter sans peine la religion populaire; du moment qu'elle consentait à se plier aux exigences des temps nouveaux, il ne leur en coûtait pas de lui rester fidèles, et c'est ainsi que, contre toute attente, les hautes classes de la société, qui avaient, à ce qu'il semble, tant de raisons de n'y pas tenir, furent, avec le peuple des campagnes, les dernières à l'abandonner.
Ce qu'il y a d'imparfait et d'incomplet dans toutes ces réformes rcligicnses. — On ne parvient pas tout à fait à s'entendre sur l'unité de Dieu. — On ne corrige pas entièrement l'immoralité des cultes antiques. — La dévotion populaire reste matérielle et intéressée. — La philosophie ne fait pas assez d'efforts pour éclairer le peuple.
— L'enseignement des cyniques et le peu de résultats qu'il obtient.
— Dans les classes élevées, besoin de croyances précises et certaines que la philosophie et la religion ne peuvent satisfaire.
Ainsi il n'est pas douteux que cet esprit nouveau qui se répandit au ii^ siècle dans la religion romaine ne lui ait rendu quelque vie et n'ait prolongé sa durée ; mais il ne pouvait pas la sauver. Il ne lui était pas possible d'y corriger tout ce qui blessait les sages et d'y introduire tout ce que réclamait l'opinion. 11 se heurtait partout à des habitudes vivaces, à des souvenirs obstinés, et la nature même de ce vieux culte lui opposait une résistance insurmontable. Il arriva donc que toutes les réformes qu'on entreprit furent incomplètes, ce qui les rendit un jour inutiles.
Aucune ne nous semble d'abord avoir mieux réussi que
t. C'est ainsi que s'exprime Maxime de Madaure, dans sa lettre célèbre à saint Augustin. (S. Aug., Epist., 16 [4-8].)
cet essai qu'on avait teuté pour faire sortir l'unité de Dieu du polythéisme. Le succès n'en fut pas pourtant aussi général ni aussi entier qu'on pourrait le croire. Il resta toujours beaucoup d'indécision et de vague dans la façon dont on reconstituait l'unité divine. Chacun, nous l'avons vu, regardait comme le Dieu suprême celui qu'il préférait, et groupait les autres autour de lui. Il s'en suivait que le Dieu unique changeait de nom et d'aspect selon les personnes, et qu'on n'arrivait pas à s'entendre, ce qui était alors le besoin de tout le monde. Il faut ajouter que chez ce peuple, conservateur par nature, les idées nouvelles parvenaient rarement à détruire les croyances anciennes. Aussi retrouve-t-on à la même époque, et quelquefois chez les mêmes personnes, des tendances qui se combattent. En même temps qu'on cherche à éloigner la divinité de l'homme, qu'on l'isole dans le ciel, qu'on tient à ne la voir qu'à distance, ce qui permet de lui rendre t oute sa majesté, on cède à cet instinct contraire qui pousse à la rapprocher de soi, à la mêler à sa vie, à l'approprier à ses besoins, ce qui amène à la morceler à l'infini ^ Tantôt Jupiter est le dieu suprême, le maître des choses divines et humaines^; tantôt il s'abaisse à n'être plus que le protecteur particulier d'une pauvre femme qui le charge spécialement de veiller sur elle, et à qui, pour plus de sûreté, elle donne son propre nom, comme pour prendre ainsi possession de lui^. C'est ainsi que, dans cette société confuse, les instincts de l'avenir sont partout contrariés par les habitudes du passé. On peut dire qu'à ce moment l'unité de Dieu et le polythéisme vivaient ensemble et s'accommodaient comme ils pouvaient l'un avec l'autre. Ce
1. C'est ce que Sénèque appelle spiriluellement : iinicuique nostrun pœdagogiim dari deum. (Epifit.,iW, Ij. — 2. Orelli, 1269 : suramo^ exsupeianlh^imo , divinarum hunianarumque rerum rectori. —> 3. Orelli, 1255 : Liclnia Purpuris Jovi optimo maximo Purpurioni.
n'était évidemment pas assez pour contenter les esprits difficiles, qui devaient souhaiter un triomphe plus complet et plus éclatant pour le principe de l'unité divine.
On ne fut pas non plus entièrement heureux dans les efforts qu'on fit pour rendre ces cultes plus moraux et pour y supprimer ce qui pouvait choquer les consciences délicates. Les religions anciennes ne possédaient pas à vrai dire d'enseignement moral. Peut-être en trouvait-on quelque trace dans les mystères; mais les leçons qu'on pouvait y donner ne ressemblaient pas à celles qui furent distribuées plus tard avec tant d'autorité dans les chaires chrétiennes, et qui s'adressaient à tout un peuple. «C'était à peine un bruit léger qu'on murmurait à l'oreille de quelques élus *. » Encore faut-il remarquer que l'utilité qu'ils pouvaient en tirer était fort amoindrie par les légendes qu'on représentait en même temps devant eux. Les Pères de l'Église nous apprennent que c'étaient les plus étranges et les plus obscènes de tout le paganisme; on semblait vraiment les avoir réservées pour le secret des mystères, parce qu'on ne pouvait guère les produire au grand jour : en sorte que, même là, l'immoralité côtoyait la morale, et l'homme se trouvait tiré dans des directions contraires. Du reste, il est aisé de voir que partout, dans ces vieux cultes, ces deux influences opposées se mêlent. On les retrouve souvent ensemble sur les mêmes monuments ^, dans les mêmes ouvrages. Il n'y a peut-être pas d'auteur dans l'antiquité qui soit à la fois plus religieux et plus immoral qu'Apulée, et il n'a eu
1. s. Augustin, De civ. Dei, n, 6. — 2. C'est ainsi que sur le tombeau de Vincenlius, le prêtre de Sabasius, qui a été retrouvé aux catacombes, on trouve cette exhortation épicurienne : Vive, lude et veni ad me. Le même hypogée contient la tombe d'un prêtre de MiLhra dont on d'il: Basia, voluptates, jocum, alumnis suis dédit, et on semble lui en faire honneur. (Orelli, 6042.)
aucun, scrupule à placer, dans son roman, le récit des mystères d'Isis à côté des aventures licencieuses de Lucius. Ces contrastes ne pouvaient pas s'éviter. Le fond de ces cultes, surtout de ceux qui venaient de l'Orient, était un naturalisme sans frein; ce n'est que par surprise que la philosophie leur faisait accepter des principes différents, et après quelque contrainte ils revenaient à leur nature. Il arriva même que non-seulement la philosophie ne rendit pas toujours la religion plus morale, mais que la religion parvint quelquefois à corrompre la philosophie. Sénèque avait sévèrement condamné le spectacle cruel des gladiateurs; il dura pourtant jusqu'à la fin de l'empire, parce qu'il était lié à la religion, qui protégeait les jeux publics. Symmaque, un esprit si éclairé, qui connaissait tous les préceptes de la sagesse antique, mais qui par malheur était un dévot en même temps qu'un sage, y tenait autant qu'aux sacrifices ; le respect qu'il professait pour toutes les institutions religieuses lui cachait ce que celle-là avait de révoltant *, et il fallut qu'un chrétien l'avertît « qu'il n'est jamais permis de faire un spectacle et un jeu de la mort d'un homme » ^.
C'est grâce à ces souvenirs pieux qui protégeaient tous les anciens abus que les réformes les plus indispensables ne furent jamais qu'imparfaitement accomplies. Certes, la conscience a protesté de bonne heure contre l'immolation des victimes humaines. La philosophie n'existait pas encore que déjà les personnes sensées en comprenaient toute l'horreur, et la première victoire de la civilisation consista partout à les remplacer par des sacrifices symboliques où l'on cherchait à contenter les dieux sans faire
1. Voyez surtout Epist., ii, 46. Il y traite fort mal de malheureux Germains, qui se sont tués pour ne pas paraître dans les jeux publics. — 2. Nullus in urbe cadat cujus sit pcena voluptas ! (Prudence, Contra Sijvim., n, 1126.)
386 LA RELlGlOiN ROMAINE
gémir l'humanité. Cependant elles ne furent jamais entièrement supprimées à Rome. C'était l'usage que, quand on y était menacé de quelque grand malheur, la superstition reprenait son empire, et l'on s'empressait d'enterrer vivants des Grecs ou des Gaulois dans le forum. Au moment même où le poëte Silius s'écriait en beaux vers : cY a-t-il quelque piété à souiller les temples de sang humain ? La première cause de tous les crimes pour les malheureux mortels, c'est de ne pas connaître la nature divine : sachons que Dieu est un être doux et ami des hommes*», on croyait lui plaire en lui sacrifiant des victimes humaines ! Il y en eut d'immolées du temps de Pline, pendant que Sénèque proclamait que l'homme doit être sacré pour l'homme^. Il y en eut sous Commode, au lendemain du règne de Marc-Aurèle^. Il y en eut sous Héliogabale, qui croyait, nous dit-on, faire plus de plaisir aux dieux en leur offrant des enfants de grande famille et les plus beaux qu'il pouvait trouver*. Le brave soldat Aurélien, en demandant au sénat de consulter les livres de la Sibylle, lui proposait, comme la chose la plus naturelle du monde, de lui envoyer des captifs de toute nation en même temps que des animaux choisis pour les immoler ^. Il y avait pourtant une loi qui punissait ces sortes de sacrifices, et nous savons qu'on l'appliquait rigoureusement aux nations étrangères^. Pline en fait de grands compliments au peuple romain. «On ne pourra jamais assez célébrer, dit-il, les services que Rome a rendus au monde en supprimant ces horribles coutumes qui faisaient
1. Silius, IV, 793: mite et cognatum est homini Deus. — -2. Pline, Hist. nat.f xxviu, 2 (3). Il nous apprend que l'on conservait toujours par précaution la formule des prières qui devaient accompa^tner ces sacrifices. — 3. Lampride, CommocL, 9. — 4. Lampride, Héliog., 8. — 5. Vopiscus, Aurel., 20. — 6. Tibère fit tuer des prêtres qui, ne Afrique, immolaient des enfants à Saturne. (TertuU., Apol., 9.)
qu'on regardait comme un usage religieux de tuer un homme, et même comme une pratique très-salutaire de le mangera » Mais il oublie d'ajouter que Rome s'accordait à elle-même sans scrupule la permission de violer la loi qu'elle avait faite ^, et qu'elle semblait n'avoir interdit ces immolations chez les autres peuples que pour s'en réserver le privilège. On est vraiment étonné de voir combien l'habitude peut rendre insensible aux spectacles les plus odieux. Dans ce temple de la Diane des bois, où se rendait toute la société de Rome^, au milieu d'un des sites les plus gracieux de l'Italie, il se passait de temps en temps des scènes horribles, avec lesquelles tout ce beau monde était si familiarisé qu'on ne songeait pas à en être surpris. Le prêtre de la déesse était un esclave fugitif qui avait tué son prédécesseur, et il restait en fonction jusqu'à ce qu'il fût tué lui-même *. Il vivait dans des terreurs perpétuelles, occupé sans cesse à se défendre contre cet ennemi invisible qui menaçait sa vie ; mais comme il ne pouvait pas tout prévoir, il se trouvait toujours quelque esclave habile qui finissait par le surprendre. C'était une distraction piquante pour toutes ces grandes dames ou ces belles affranchies, qui s'en allaient en voiture ou en litière se faire voir le long de la route d'Albe, d'apprendre que, malgré ses précautions, il avait succombé, et l'on était fort curieux de se faire montrer l'heureux vainqueur. Un jour Caligula, qui tenait à donner le plus souvent possible ce plaisir au public, s'impatientant de voir qu'un de ces prêtres vivait trop longtemps, prit la peine de lui chercher lui-même un rival ; il envoya un esclave plus fort pour le tuer et prendre sa place ^.
1. Pline, Hist. nat., xxx, 1 (3). — 2. Plutarque a déjà fait remarquer, à ce propos, que les Romains défendaient chez les autres ce qu'ils se permettaient chez eux. {Quœst. rom., p. 283.) — 3. Voyez omeii, p.207, — 4. Ovide, Fast., ni, 271. — 5. Suétone, Calig., ST.
C'est aussi cette obstinatioQ à conserver les usages anciens, même quand ils ne s'accordaient plus avec les temps nouveaux, qui fît échouer en partie tous les efforts des sages pour rendre la religion romaine moins matérielle et moins formaliste. Ils avaient beau dire que la prière doit être libre, qu'elle n'a de prix que lorsqu'elle est un élan spontané de l'âme vers Dieu, on continuait à répéter fidèlement les vieilles formules, et même dans les cultes de l'Orient, qui devaient, ce semble, échapper à cette servitude, on introduisait la coutume romaine de faire prononcer d'abord par un prêtre les paroles sacrées qu'il fallait redire ensuite sans y changer un mot ^ Les philosophes ne parvinrent pas davantage à rendre la dévotion désintéressée. Les inscriptions nous montrent qu'on ne s'adresse jamais aux dieux que pour leur demander quelque faveur ou les remercier de l'avoir obtenue. On leur rend grâces d'un voyage accompli sans accident, d'un malheur évité, d'une bonne fortune inattendue ^ ; on leur demande des services de toute sorte, quelquefois fort étranges ^ ; on les implore surtout pour obtenir la santé, le plus grand des biens, celui sans lequel on ne peut pas jouir des autres. Les dieux les plus fêtés sont ceux qui font profession de guérir : Esculape et Sérapis, dont les temples sont de véritables hôpitaux, et dont les prêtres ont des recettes pour toutes les maladies*; la Bonne Déesse, qui rend la vue à un pauvre
1. C'est ce qui arrivci notamment pour les tauroboles. (Boissicu, Inscr. de Lyon, p. 33 et 36.) — 2. C'est ainsi qu'un marciiand les remercie d'avoir conservé des marcliandises qui pouvaient courir quelque danger. (Orelli, 2029.) — 3. Un papyrus de l'Egypte contient une supplique adressée à Sérapis par une jeune fille pour rendre efficaces les imprécations qu'elle prononce contre son père. (Journal des savants, 1828, août.) — 4. On a retrouvé à Rome une table de marbre qui devait être suspendue dans le temple d'Esculape, situé dans l'île du Tibre. Elle contient la mention des guérisons miracu-
esclave abandonné des médecins * ; Minerve, qui pousse la complaisance jusqu'à faire repousser les cheveux des femmes qui les ont perdus ^. Les autres divinités aussi, quoique leurs attributions soient différentes, sont invoquées dans les cas graves; partout on les prie pour le salut et la conservation de ceux qu'on aime. Jupiter luimême, qui a le monde à gouverner, ne dédaigne pas de s'occuper des maladies de ses fidèles et de les rendre à la santé ^. Les dieux sont toujours censés en relation directe avec les hommes; ils ne se montrent plus sans doute aussi facilement que du temps d'Homère, et l'on avoue avec quelque regret qu'il est devenu beaucoup plus rare de les rencontrer en plein jour, mais ils visitent pendant la nuit ceux qui les prient, ils leur apparaissent en songe et viennent réclamer pour eux ou leurs collègues les honneurs qu'ils souhaitent. On ne leur refuse guère ce qu'ils ont ainsi demandé, et sur un très-grand nombre de monuments qui nous restent de cette époque on lit qu'ils ont été élevés par l'ordre exprès des dieux, d'après leur volonté formelle, et que Jupiter ou Mithra ont pris la peine de venir dire eux-mêmes à leurs adorateurs comment ils entendaient être honorés*. Ce qu'il faut bien re-
leuses qui ont été obtenues par l'invocation du dieu. L'un de ces miracles s'est accompli devant tout le monde et aux acclamations de la foule. Dans les autres, le malade, après avoir été guéri chez lui, est venu remercier Esculape, et témoigner en public de sa reconnaissance. (Gruter, li, 1.) Marini fait remarquer, à cette occasion, qu'en général ce n'était pas uniquement par des prières et des pratiques dévotes que le malade était guéri. En réalité, on pratiquait la médecine dans les temples, et il est presque toujours question de remèdes donnés par les prêtres et qui ont eu les meilleurs effets. (Arvali, p. 2-47.)
i. Orelli, 1518. — 2. Orelli, 1429: Minervœ memori Tullia Superiana restitutione facta sibi capillorum. — 3. Mommsen, Inscr. Neap., 3581. — 4. Ex jussu, ex viso, ex prœscripto numinis, ex volunlate et nutu, etc. Orelli, 1914 : Soli invicto Mithr(n, sicut ipse se m visu jussit refici.
marquer, c'est que parmi le(gens qui témoignent ainsi de leur foi complète à ces apparitions et à ces avertissements célestes, il y a sans doute beaucoup de petits marchands, de soldats et d'ouvriers ; mais il se trouve aussi des personnages d'importance, des officiers supérieurs de légions et des gouverneurs de provinces *.
On est donc très -tenté de croire, quand on consulte les inscriptions, que toutes ces réformes religieuses entreprises par les philosophes n'ont pas pénétré profondément dans cette société. Le peuple semble y être resté étranger ; il conserva le plus souvent son ancienne manière d'entendre et de pratiquer la religion. Aussi a-t-on beaucoup reproché à la philosophie antique de n'avoir pas assez fait pour l'élever jusqu'à elle. Ce n'est pas qu'elle l'ait jamais systématiquement exclu de ses leçons, mais en général ses leçons n'étaient pas faites pour lui ; elle s'adressait de préférence aux gens de loisir, qui avaient le temps et le goût d'apprendre *. Je ne vois guère qu'une
1. Orelli, 1248. Renier, Inscr. de V Alger., 3. — 2. Nous avons montré plus haut que les stoïciens essayèrent de rendre leur doctrine populaire (voyez t. li, p. 125). Quelques-uns de leurs pliilosophes les plus illustres, par exemple Cléantheet Epictète, étaient sortis des derniers rangs de la société ; mais leur doctrine, qui était obscure, demandait de longues études pour être comprise. Par sa sévérité, elle ne convenait qu'à quelques esprits d'élite, et n'arriva jamais à se répandre beaucoup dans le peuple. L'épicurisme était plus simple, plus accommodant, mieux fait pour la foule, il s'y est par moments insinué assez bas; on nous dit même qu'il est sorti des limites du monde civilisé, et qu'il a pénétré chez les nations barbares (Cicéron, De fin., 11, 16 : a quo non solum Grœcia et Italia, sed etiam omnis barbaria commota est) ; mais ce qui montre combien cette prétention de sortir du cercle des lettrés et de faire des conquêtes dans le peuple était contraire en général à l'esprit de la philosophie antique, c'est que Cicéron ne peut pas la comprendre. Il se moque finement « de ces épicuriens qui prennent leurs sages parmi les ignorants, comme les vieux Romains allaient chercher Cincinnatus à sa charrue pour en faire un dictateur ». {De fin., 11, 7.)
tentative sérieuse qui ait été essayée alors pour faire descendre la philosophie jusqu'aux plus pauvres et aux moins heureux : je veux parler de la prédication des cyniques ; encore est-il vrai de dire que l'école cynique, prise dans son enseignement doctrinal, ne s'adressait pas plus particulièrement aux classes inférieures de la société qu'aux autres. Elle prétendait affranchir l'homme en le délivrant de tous les besoins factices, elle cherchait à le détacher des biens imaginaires pour le préparer à toutes les fortunes : cette leçon s'applique à tout le monde, et c'est même le riche qui peut en profiter le plus. Aussi voyonsnous des cyniques comme Demetrius, l'ami de Sénèque et de Thrasea, vivre dans le meilleur monde et s'attacher à des grands seigneurs. Cependant, comme ils voulaient démontrer, en se réduisant au nécessaire, qu'on peut se passer du superflu, et qu'ils se faisaient volontairement pauvres pour apprendre à ne pas avoir peur de la misère, le genre de vie qu'ils menaient les rapprochait du peuple. En imitant ses manières, en vivant de sa vie, ils prirent sur lui une influence que ne pouvaient pas posséder ces grands personnages qui enseignaient dans les écoles pour quelques disciples choisis. Ils avaient une attitude et un costume qui les faisaient reconnaître; ils portaient la besace et le manteau ; « leur chevelure se tenait roide sur la tête, leur barbe sale retombait en désordre sur leur poitrine * ». Ils demandaient leur pain quelquefois avec rudesse ; ils disaient tout haut leurs vérités aux grands seigneurs ^, et n'épargnaient pas toujours les princes ^. Cette liberté de parole, ce mépris de la fortune et du bien-être, ces misères acceptées volontairement et supportées avec énergie, l'originalité de leurs manières et de leurs propos, devaient donner aux cyniques une grande
1 Martial, iv, 53. — 2. A.-Gelle, ix, 2. — 3. Suétone, Nero, 39.
action sur le peuple. Épictète, qui les voyait bien accueillis des pauvres gens, comptait beaucoup sur eux pour la réforme des mœurs publiques, et il a (racé en termes magnifiques l'idéal de cet apostolat populaire. Le cynique est à peu près pour lui ce que le moine a été plus tard pour le Christianisme. Il doit renoncer à tous les biens et à toutes les aflfections ; il ne se mariera pas, de peur que les soucis de la famille ne le détournent des services qu'il doit rendre à l'humanité. «Il faut qu'il puisse dire aux autres hommes: Regardez-moi, je suis sans patrie, sans maison, sans fortune, sans esclave ; je couche sur la terre, je n'ai ni femme ni enfant, et pourtant, que me manque-t-il* ? » Pour dire la vérité, il s'exposera à être couvert d'outrages et roué de coups. «: Il ne saurait éviter d'être battu comme on bat un âne, mais il faut que battu il aime ceux même qui le battent. » Ces mauvais traitements ne doivent pas l'empêcher de parcourir le monde , sans se fatiguer d'être utile, et de s'adresser à tous ceux qu'il rencontrera « comme leur père et leur frère, comme le ministre de leur père à tous, Jupiter. » Malheureusement, il n'est pas probable que cet idéal ait été souvent réalisé. Les écrivains de cette époque sont en général sévères pour les cyniques -. On nous dit qu'ils vivaient mal, qu'ils fréquentaient les mauvais lieux et qu'ils cherchaient à plaire au peuple en imitant ses vices et en flattant ses haines. En somme, leur enseignement eut peu de résultat, et ceux qui, comme Épictète, comptaient sur eux pour répandre la sagesse dans les rangs où les leçons des philosophes ne parvenaient pas furent trompés.
Mais si la philosophie n'a pas fait assez d'elîorts pour élever le peuple à elle, elle a paru quelquefois descendre