LA RELIGION ROMAINE A LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE
La religion romaine s'altère sous la république. — Cause des changements qu'elle subit : son mélange avec la religion grecque.
— Indifférence ou hostilité des plébéiens. — Attaques des poètes.
— Résultat de ces attaques.
Ces qualités essentielles de la religion romaine que nous venons d'indiquer se sont assez fidèlement conservées chez elle pendant toute son existence. Tant qu'elle a vécu, elle a tenu aux pratiques plus qu'aux croyances et s'est occupée surtout à régler les formes extérieures de la dévotion ; elle a toujours exigé le respect minutieux des formules, elle a eu plus de soin de calmer les âmes que de les enflammer, elle a aimé l'ordre et la régularité, elle a cherché l'utile, elle s'est subordonnée à l'État. Aussi les observateurs superficiels, comme Denys d'Halicarnasse, lui retrouvant toujours à peu près la même apparence, se figuraient- ils qu'elle n'avait jamais changé. Elle-même se flattait volontiers d'être immobile et éternelle, comme ce rocher du Capitole sur lequel était assis son principal sanctuaire. 11 est pourtant certain qae depuis le temps des rois jusqu'à celui des empereurs elle a subi des alté-
rations nombreuses et profondes. C'est ainsi qu'à une époque fort ancienne s'opéra la fusion des dieux de Rome avec ceux de la Grèce, et que les deux religions se confondirent si bien qu'il nous est aujourd'hui difficile de les séparer. Je ne crois pas qu'il y ait ailleurs un autre exemple d'un changement si grave qui se soit accompli avec si peu de bruit et qui ait moins rencontré de résistance. Il fut étrangement favorisé par le caractère même de la religion romaine : on a vu qu'elle n*avait point de dogmes, peu de légendes, et que ses dieux sans histoire et sans figure n'étaient presque que des abstractions. Les fables grecques n'eurent rien à supplanter pour s'établir à Rome ; elles ne rencontrèrent en face d'elles que le vide et purent l'occuper presque sans qu'on s'en aperçût. Elles s'insinuèrent en silence dans ces espaces vacants, trouvant dans leurs légendes quelque raison d'être à des rites qui n'avaient pas de raison, expliquant par quelqu'un de leurs mythes un vieil usage dont l'origine s'était perdue, rattachant entre elles toutes ces divinités solitaires par des liens d'afTection ou de parenté. En apparence rien n'était changé : les registres des pontifes continuaient à ignorer les fables nouvelles , les dieux conservaient leurs anciens noms et on les honorait toujours comme autrefois; mais si l'extérieur de cette antique religion était resté le même, la mythologie grecque, en la pénétrant, l'avait renouvelée.
Elle reçut bientôt d'autres atteintes. Il était impossible que la foi naïve des premières années ne s'affaiblît pas avec le temps; celle des plébéiens surtout était exposée à devenir vite assez tiède. Primitivement ils n'avaient pas plus de place dans la religion que dans la cité. Non-seulement l'accès des sacerdoces leur était interdit, mais ils étaient formellement exclus du culte public; ils ne pouvaient prier que dans leur maison et avec leur famille les
dieux de leur patrie *. Dans cette longue lutte qu'ils soutinrent pour concjuérir l'égalité civile, leurs adversaires se servirent surtout de la religion pour les repousser. Toutes les fois qu'une loi populaire allait être votée, il se trouvait quelque augure pour déclarer qu'il paraissait dans le ciel des signes défavorables, et l'assemblée était légalement dissoute. Quand les plébéiens demandaient qu'on les admît aux dignités publiques, on ne manquait pas de leur répondre dédaigneusement : « Comment pourriez-vous devenir préteurs ou consuls? vous n'avez pas le droit de prendre les auspices, auspicia non habetis. » Et comme un magistrat n'entreprenait rien sans les consulter, il s'ensuivait qu'un plébéien ne pouvait être magistrat. Il était impossible, on le comprend, que le peuple fût très-attaché à une religion qui le repoussait avec tant d'insolence et qui fournissait si complaisamment des armes à ses ennemis. Aussi remarque-t-on que tous ceux qui défendent ses intérêts sont en général mal disposés pour elle. Dans le récit que nous fait le pieux Tite-Live de la seconde guerre punique, toutes les fois que les plébéiens l'emportent, la religion se trouve mal de leur triomphe. Les consuls populaires se rendent toujours coupables de quelque faute envers elle : ils n'écoutent pas les avertissements des dieux, ils omettent des sacrifices ou des expiations nécessaires. Il est vrai qu'après leur défaite, l'aristocratie reprend le dessus, et qu'avec elle se ranime l'esprit religieux. Le patricien Fabius proclame solennellement « qu'il faut moins imputer le désastre de Trasimène à l'ignorance et à la témérité du consul qu'à son mépris des cérémonies et des auspices », et il fatigue la ville de prières et de supplications de
1. C'est ce que fait entendre le consul Decius quand il dit : « Deo~ rum magis quam noslra causa expetimus ut quos privatim colimus publiée colamus. » (Tite-Live, x, 7.)
toute sorte ^ Le peuple, déjà en possession de Tégalité civile, venait alors de conquérir aussi l'égalité religieuse ; il avait obtenu le droit d'arriver à tous les sacerdoces importants. Plus tard il fit décider que l'ancienne forme de la cooptatio, par laquelle les collèges de prêtres se recrutaient eux-mêmes, serait presque partout remplacée par l'élection populaire. Le choix du grand pontife luimême fut abandonné aux comices par tribu. Ce fut une nouvelle cause de décadence pour la religion romaine. Quand la nomination des prêtres fut livrée aux caprices de la foule et aux compétitions des partis, on ne se soucia pas toujours de choisir les plus digues ou les plus capables ; ce furent les plus influents ou les plus habiles qui l'emportèrent. Dès lors les traditions achevèrent de s'altérer, les cérémonies furent négligées et l'esprit religieux se perdit. Un clergé se recrutant lui-même et fermé aux influences du dehors se serait opposé avec énergie aux innovations dangereuses, il aurait opiniâtrement maintenu les institutions anciennes; tandis que des prêtres occupés d'intérêt3 mondains et d'ambitions politiques ne pouvaient être pour elles que des défenseurs tièdes ou des ennemis déguisés. Les patriciens , au contraire , avaient beaucoup de motifs de rester fidèles à la vieille religion : elle autorisait leurs prétentions, elle consacrait leurs privilèges, elle n'était faite que pour eux ; aussi est-ce chez eux qu'elle s'est conservée le plus longtemps dans sa pureté. Les corporations où ils dominaient sans mélange, comme celle des frères Arvales, restèrent jusqu'à la fin étroitement attachées aux anciens rites; les grandes familles gardaient encore les usages du passé quand ils étaient oubliés ailleurs-. Il y avait pourtant uue raison qui, chez les patriciens aussi, devait amener à la longue la