Siict., AMy
La vieille religion romaine, nous venons de le voir, avait sans doute beaucoup perdu de sa puissance ; c'était pourtant un des seuls éléments conservateurs qui subsistât dans cette société en débris. Malgré sa décadence visible, on s'obstinait à croire qu'elle ne devait pas périr. Lorsque Horace disait « que ses vers seraient chantés tant que le pontife monterait les degrés du Gapitole accompagné de la vestale silencieuse * », il voulait leur prédire l'immortalité. Elle avait moins souffert que tout le reste des événements terribles qui venaient d'emporter l'ancien gouvernement ; on peut même dire qu'ils lui avaient été plutôt utiles que nuisibles. Lucrèce fait remarquer combien le malheur et le danger rendent l'homme accessible à la crainte des dieux et aux terreurs de l'autre vie : ceux qui se disent les moins crédules « immolent alors des brebis noires et font des sacrifices aux mânes ^ ». Il en est des nations comme des individus : ces grands coups qui les menacent ou qui les frappent les ramènent à la religion. Les oracles et les prophéties jouèrent un grand rôle pendant la guerre civile ; il y avait beaucoup de devins dans le camp de Pompée, et ils ne manquaient pas de lui prédire la victoire 3. Au milieu de ces grands seigneurs légers et railleurs, Nigidius Figulus consultait les étoiles, Appius Claudius interrogeait les morts. On désirait avec ardeur connaître l'avenir, et, comme on était malgré soi inquiet et troublé, on ajoutait foi au moindre présage * . Les sceptiques eux-mêmes se
1. Carm., m, 30, 8. — 2. m, 52. — 3. Cic, De div., u, 24 et 47. — 4. Cicéron rapporte (De div. y i, 32) que quelques jours avant Pliarsale, il était à Dyrrhachium avec quelques personnages politiques, et que Q. Coponius qui commandait, en qualité de propréteur, la flotte des Rhodiens, vint lui annoncer qu'un matelot grec avait prédit qu'avant un mois la Grèce serait inondée de sang, que Dyrrhaciiium serait pillé, et qu'on se sauverait sur les vaisseaux en laissant derrière soi
sentaient ébranlés dans leur incrédulité. En sa qualité d'épicurien, Cassius pensait que la Divinité ne s'occupe pas des choses humaines ; il disait pourtant à Brutus, quelque temps avant Pliilippes, « qu'il voudrait bien pouvoir croire que les dieux soutiennent la cause la plus juste et qu'il en serait plus confiant dans le succès * ». En ce moment, où tout allait périr, beaucoup devaient éprouver comme Cassius le besoin de croyances solides : se voyant près de l'abîme, ils se retournaient vers les opinions du passé pour s'y retenir. Il est donc vrai de dire que la religion romaine profita des désastres de Rome, et qu'après la ruine de la république elle était une des forces qu'on pouvait employer pour relever la société. César lui-même s'en aperçut : malgré le peu de goût qu'il témoignait pour elle, il semble qu'à la fin de sa vie il ait eu quelque dessein de s'en servir dans ses projets de restauration politique^. Auguste en comprit bien mieux encore l'importance, et l'on peut dire, sans exagération, qu'il appuya son gouvernement sur elle.
Ce prince qui entreprit de restaurer la religion de son pays était-il un croyant sincère ? Il serait bien difficile de l'affirmer. Antoine l'accusait d'avoir un jour, dans une débauche de jeunesse, parodié avec ses amis un festin de l'Olympe. Il s'était passé, dans ce repas des douze dieux, des scènes si scandaleuses qu'au dire d'un poëte,les divi-
l'incendie. Il ajoute qu'il fut assez ému de cette prédiction, et que Varron et Caton, malgré la fermeté de leur esprit, en furent surtout fort troublés.
1. Plut., Brut., 37. — 2. Il avait accepté, comme grand pontife, la dédicace du grand ouvrage de Varron sur les Antiquités divines, et de celui de Granius sur les Indiyitamenta ; on en peut conclure qu'il encouragea leurs travaux. En 708, il donna au peuple le spectacle de le voir monter à genoux l'escalier du Capitole (Dion, XLiii, 21). En 710. il encouragea la création d'un nouveau collège de prêtres (Luperci Julii), qui fut fondé en son honneur (Dion, XLiv, 6).
nités du ciel s'étaient voilé la face et que Jupiter avait quitté le Capitole pour ne pas les voir *. Ce qui est sûr, c'est qu'Auguste était fort superstitieux ; il faisait grande attention aux présages, et quand par hasard il avait mis le matin son soulier gauche à son pied droit, il redoutait un accident toute la journée. Il avait soin de ne jamais se mettre en route le lendemain des nundines et de ne commencer rien de sérieux le jour des nones. A la suite d'un songe qu'il regarda comme un avertissement divin, il prit l'habitude de mendier une fois par an : il se tenait ce jour-là à la porte de son palais et tendait la main au peuple ^ ; mais toutes ces pratiques superstitieuses ne .prouvent pas qu'il crût à la religion de son pays ou à aucune autre. César, qui faisait profession publique d'incrédulité, ne montaitjamais en voiture sans prononcer une formule magique qui devait le préserver de tout accident ^ . Dans tous les cas, quand le zèle religieux d'Octave ne serait qu'une sorte de rôle qu'il s'imposait, il faut reconnaître que la nature l'avait parfaitement disposé à le jouer. Ce jeune homme grave et froid, qui dans sa conduite et dans ses paroles prit de bonne heure l'habitude de ne rien laisser au hasard, qui ne connaissait d'abandon avec personne, qui écrivait d'avance ses entretiens les plus intimes, de peur de s'y livrer plus qu'il ne voulait, ce politique minutieux et méthodique, ami de la régularité, si scrupuleux en toute chose à respecter les apparences, devait se sentir un penchant naturel pour un culte qui ne se composait guère que de pratiques et ne tenait qu'à l'extérieur et aux dehors de la dévotion. Ces affinités que la vieille religion avait avec sa nature
. Suét., Aug., 70. — 2. Suét., Aug., 90, 91.— 3. Pline, xxvm, 2(4).
l'aidèrent sans doute à comprendre les services qu'elle pourrait rendre à sa politique.
Octave paraît avoir conçu d'assez bonne heure le plan qu'il suivit pendant toute sa vie. En 714, deux ans à peine après l'époque où, contrairement aux lois religieuses de Rome, il élevait, avec ses collègues, un temple à Sérapis*, où il punissait si cruellement les habitants d'une ville d'Italie coupables d'avoir rendu quelques honneurs aux citoyens qui étaient morts pour la république^, il manifesta l'intention de revenir aux institutions anciennes, et tendit la main aux débris du parti républicain 3. Dès ce moment il prit l'habitude de ne plus parler qu'avec respect du passé et parut travailler à le faire revivre. Sextus Pompée n'était pas tout à fait vaincu, et il était encore très-douteux qu'Octave devînt le maître du monde, lorsqu'on 717 Virgile commença à composer ses Géorgiques. Le poëte dit lui-même que Mécène lui avait demandé cet ouvrage ^. Ce n'était probablement pas pour satisfaire son goût personnel que cet ami des plaisirs raffinés de la ville faisait chanter par Virgile a la gloire de la divine campagne ; » mais son maître et lui n'oubliaient pas que les champs avaient été l'école de la grandeur romaine, ils voulaient y ramener cette génération épuisée pour lui rendre, avec ses vieilles habitudes et ses anciennes croyances, sa première vigueur. En 722, quand Octave fut sur le point de partir contre Antoine, il se rendit, en qualité de fécial, au temple de Bellone et il accomplit toutes les cérémonies en usage dans l'ancien temps pour déclarer la guerre s. A ce moment solennel « où l'Italie entière, la Gaule,
1. Dion, XLvn, 15. — 2. Suét., Aug., 12. — 3. Dion, xlviii, 29. — 4. Georj/., III, 41 : «...fim, Mœcenas, haucl mollia jussa.» — 5. Dion, L, 4.
l'Espagne, l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne, venaient lui jurer fidélité et le proclamer leur chef contre l'ennemi commun ' », il tenait surtout à éloigner des esprits l'idée que c'était la guerre civile qui recommençait. 11 n'était question que de combattre les Égyptiens, et c'est à peine si, dans les écrits du temps, on prononce le nom d'Antoine ; mais, en revanche, on parle sans cesse de cette reine étrangère, entourée de son troupeau d'eunuques, qui osait dire, lorsqu'elle avait la tète échauffée par son vin de Maréotis, qu'elle venait brûler le Capitole -. Octave était donc le véritable représentant de la patrie et de la religion romaine menacées. Virgile le montre entouré du sénat et du peuple, portant sur son vaisseau les Pénates, et secouru par les dieux de Rome ^. Il est là, dans cette attitude de héros national et religieux qu'il se donnera toute sa vie : en le dépeignant sous ces traits, comme le protégé des dieux et le protecteur de leur culte, son poëte chéri l'a certainement représenté ainsi qu'il voulait l'être.
Rien ne fait mieux comprendre le caractère qu'il souhaitait donner à son pouvoir que le nom qui lui fut décerné par le sénat en 727 et qu'il parut accueillir avec tant de reconnaissance. Il s'agissait pour lui de rompre solennellement avec son passé. Il en avait déjà répudié les actes : l'année précédente, il venait de décider que toutes les lois que ses collègues ou lui avaient faites pendant les troubles civils seraient abolies jusqu'à son sixième consulat ^. Certes on ne pouvait pas se condamner plus formellement soi-même, reconnaître l'injustice des mesures qu'on avait prises, avouer aux yeux du monde l'illégalité du pouvoir qu'on avait exercé. Il
i. Mommsen, Res gestœ divi Augusti, p, 69. — 2. Hor., Carm.f I, 37, 7. — 3. ^n., VIII, 678.-4. Dion, lui, 2.
voulut pourtant aller plus loin, et marquer avec plus d'évidence encore, en prenant un nom nouveau, qu'il entendait se séparer tout à fait de sa vie d'autrefois. Ce nom, c'est le sénat qui fut chargé de le trouver, et l'on pense bien que ce corps si docile ne se décida pas sans consulter les préférences du maître. On songea d'abord à l'appeler Romulus, ce qui, dit-on, lui plaisait assez : il était fier qu'on parut le regarder comme le second fondateur de Rome ; mais l'habile Munatius Plancus fit prévaloir le nom d'Auguste. C'était un terme emprunté à la langue sacerdotale ; il désignait, dans les vieux rituels, les temples consacrés selon les rites ^ « En l'appelant ainsi, dit Florus, il semblait que de son vivant même on voulût lui donner un avant-goût de l'apothéose qui l'attendait ^. » Et Végèce prétend que lorsqu'un prince reçoit ce nom , il devient aussitôt une sorte de dieu présent et corporel, auquel on doit tous ses hommages 3. C'est là véritablement l'idée qu'Octave voulait qu'on eût de son pouvoir; il semblait proclamer, en prenant ce titre d'Auguste,, qu'il était investi d'une autorité divine et qu'il fallait le regarder comme le représentant des dieux sur la terre.