‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 36 sur 100 · Dion, Liv · texte numérisé non relu

Dion, Liv

des temps affreux qui avaient précédé : les maux de la guerre civile avaient été guéris, la paix intérieure maintenue, les ennemis du dehors repoussés; on venait de voir les Partlies s'humilier et se soumettre avant même d'être attaqués. Les peuples étrangers subissaient l'ascendant de l'empire, les nations soumises acceptaient sa domination sans regret. L'ordre et la sécurité étaient des biens trop souhaités et trop peu connus pour qu'on se demandât de quel prix on les payait; on se livrait tout entier au bonheur d'en jouir. Les provinces n'avaient jamais été plus calmes, plus riches, plus heureuses; jamais Rome ne s'était sentie plus grande et plus respectée. C'est au milieu de cette prospérité que s'achevait la première période décennale de ce règne; celle qui commençait semblait devoir être plus facile encore et plus grande. Auguste voulut l'inaugurer par des fêtes brillantes dont le souvenir restât dans la mémoire des peuples et dont l'éclat pût profiter à ses réformes religieuses et morales : il fit célébrer les jeux séculaires.

C'était une institution ancienne dont il changea tout à fait le caractère. 11 n'est pas sans intérêt de voir les moyens qu'il prit pour la renouveler; cette étude fait comprendre comment il imitait le passé et les modifications qu'il lui faisait subir pour l'approprier à son temps et à ses desseins. Les jeux séculaires avaient été introduits à Rome pendant une peste ou à la suite de quelques présages effrayants, pour désarmer la colère des dieux qu'on croyait irrités. Ils consistaient en sacrifices expiatoires qu'on offrait la nuit aux divinités infernales, à Dis Pater, le Pluton des Latins, et à Proserpine. On leur demandait d'écarter les fléaux qui nuisent aux productions de la terre ou frappent les mortels, et pour l'obtenir, on allait immolerdes bœufs noirs et des victimes de couleur sombre {hostiœ furuœ)^ auprès d'un

endroit du champ de Mars qu'on appelait Terentum^ d'où Ton prétendait que s'exhalaient parfois des feux souterrains. Ces jeux ne paraissent pas, du reste, avoir été très-populaires avant Auguste, et l'on ne mit pas toujours une grande exactitude à les célébrer. Ils devaient revenir seulement une fois par siècle; mais les divers peuples de l'Italie ne s'accordaient pas sur la signification de ce mot. Il représentait pour eux la plus longue durée de la vie humaine, et chacun évaluait cette durée à sa façon. Pour les Latins, comme pour nous, un siècle était l'espace de cent ans : c'était donc tous les cent ans que ces cérémonies devaient être accomplies*.

Tels étaient les jeux séculaires, lorsque Auguste imagina de faire de ces fêtes graves et sinistres une solennité triomphante et patriotique. Il lui fallut tout à fait les dénaturer. On eut d'abord à établir qu'il avait le droit de les célébrer et que l'année 737 était précisément celle où le siècle recommençait. Ce n'était pas un travail facile; mais une corporation vénérable de prêtres, les Quindecimvin sacris faciundis^ gardiens et interprètes des oracles de la Sibylle, se chargea de faire des calculs favorables et de plier le droit pontifical et l'histoire de Rome aux désirs de l'empereur. On admit d'abord sans hésitation, conformément aux doctrines étrusques, qu'un siècle durait, non pas cent ans, comme le prétendaient les Latins, mais cent dix ans; puis on essaya de prouver, en torturant l'histoire, que les jeux séculaires avaient été fidèlement célébrés à chaque échéance. On prétendit remonter ainsi sûrement jusqu'à l'année 298 de Rome^; quelques-uns même voulaient qu'on allât plus haut, et rapportaient l'institution de ces jeux à Numa Pompi-

1. Varro ap. Censorinum, 17 : « uti liidi centesimo quoque anno fièrent. » — 2. Ccnsor., 17.

6â RÉFORMES D'AUGUSTE.

lius *. Ils avaient donc commencé avec Rome même, ils s'étaient perpétués à travers son existence et se mêlaient à toute son histoire; comme ils revenaient à époque fixe, ils pouvaient servir à mesurer ses progrès : ils l'avaient vue d'abord petite et obscure, et la retrouvaient à chaque fois plus grande et plus glorieuse. Cette idée de gloire et de grandeur nationales devait finir par dominer dans la célébration des jeux séculaires et rejeter tout le reste dans l'ombre. Sans disparaître tout à fait, le caractère d'expiation et de superstitieuse terreur qu'ils avaient d'abord s'efface; les prières pour éloigner les tléaux, pour demandera fertilité des champs et la fécondité des femmes n'y conservent pas la même importance"^. Ce qui est mis au premier rang, c'est Rome, sa durée et ses victoires, son passé et son avenir. Dès lors les cérémonies doivent changer 3. Ces dieux qu'on remercie et qu'on implore ne peuvent plus être les mêmes qu'autrefois : il n'est guère possible d'invoquer des divinités infernales dans ces jours de triomphe. Auguste, qui le comprend, substitue le dieu du jour à ceux de la nuit; Apollon et Diane remplacent Dis Pater et Proserpine. C'était une innovation grave. Apollon avait tenu jusque-là peu de place dans la religion officielle de Rome; quelques auteurs prétendent que, pendant toute la République, on ne lui avait élevé qu'un seul temple hors de l'enceinte de la ville, comme on faisait pour toutes les divinités étrangères*. Ce qui engagea sans doute Auguste à lui consacrer les jeux séculaires, c'est que, par la variété de ses attributs, il con-

1. Comment. Cruq. ad Carm. sœc. : « Ab origine romanœ gentis reperti et institua sunt, scilicet a Numa Pompilio. » — 2. Elles n'occupent plus que trois strophes dans le chant séculaire d'Horace, qui en a dix-neuf. — 3. C'est ainsi que les liostiœ furvœ sont remplacées par des bœufs blancs (Carm. sœc, 49j. — 4. Ascon. Pedianus, p. 90, édit. Ûrelli.

venait aussi bien au caractère qu'avaient autrefois ces jeux qu'à celui qu'on voulait leur donner : en sa qualité de dieu conservateur et purificateur, le vainqueur de Python, l'ennemi des forces déréglées de la nature pouvait être invoqué pendant des cérémonies expiatoires établies en des jours de calamité publique; il était encore plus naturel que le dieu de la lumière et de la vie présidât à ces fêtes, quand elles devinrent des solennités joyeuses, où Rome célébrait son éternité. Le règne d'Apollon, que Virgile avait déjà chanté *, semblait annoncer au monde une époque nouvelle de calme et de repos; il devait inaugurer une sorte d'âge d'or, pendant lequel Rome ne serait plus occupée qu'à bien gouverner les nations qu'elle avait vaincues, à leur assurer la paix, à leur donner le bonheur. N'oublions pas qu'Auguste regardait Apollon comme son protecteur particulier, et qu'il tenait naturellement à paraître confier les destinées de son pays à celui qui veillait déjà sur les siennes. Par là se marquait avec plus d'évidence cette confusion qu'il voulait établir entre l'empire et l'empereur : leurs dieux étaient les mêmes, leur fortune devait être semblable, et il ne leur était plus possible de se séparer.

Tout se réunissait donc pour donner une grande signi-. fication aux jeux séculaires d'Auguste. Aussi furent-ils célébrés avec un éclat extraordinaire. On n'avait rien néghgé pour en relever l'importance. Afin d'exciter partout une grande attente, on avait fabriqué des oracles sibyllins qui pouvaient faire croire que les dieux avaient pris la peine de régler eux-mêmes jusqu'aux moindres détails de la solennité. Des hérauts parcoururent Rome et l'Italie, annonçant des fêtes qu'on n'avait pas vues et qu'on ne reverrait pas. A l'époque fixée, devant un immense

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