‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 44 sur 100 · Letronne, Inscr. de l'Egypte, 1, p. S'il · texte numérisé non relu

Letronne, Inscr. de l'Egypte, 1, p. S'il

pelèrent Dieu père^ Dieu sauveur, et lui donnèrent tous les surnoms de Bacchus^ Lorsque Rome eut vaincu Mithridate, ils s'empressèrent de lui élever des autels. Smyrne se vantait d'avoir été la première à rendre un culte à la déesse Rome, dès la fin des guerres puniques 2. Alabanda, ville commerçante de Carie, avait de bonne heure aussi institué des jeux pour célébrer la même déesse 3. Cet exemple ne manqua pas d'être suivi quand les légions eurent conquis la Grèce et l'Asie. Après avoir adoré Rome, on arriva vite à rendre les mêmes honneurs aux généraux et aux proconsuls qui la représentaient. Des temples furent élevés à Flamininus, quand il fut vainqueur de Philippe; on l'y adorait en compagnie d'Apollon et d'Hercule, et l'on composa pour lui des hymnes qui se chantaient encore du temps de Plutarque'*. Tous les proconsuls eurent bientôt des autels, surtout les plus mauvais, parce qu'on les redoutait davantage et qu'on voulait les désarmer. La Sicile institua des fêtes pour Verres, avant d'oser le traduire en justice; la Cilicie bâtit un temple à son gouverneur Appius, qui, au dire de Cicéron, n'y avait plus rien laissé. A ce moment, l'apothéose était descendue bien bas chez les Grecs. Ils ne se contentaient pas de la décerner à ces grands personnages qui leur faisaient souvent tant de mal, ils l'accordaient aussi à leurs amis, à leurs serviteurs, quand ils étaient puissants et qu'ils en pouvaient tirer quelque profit. L'historien Théophane, qui jouissait de toute la confiance de Pompée, fut divinisé dans Mitylène, sa patrie, sans doute en reconnaissance des faveurs qu'on avait obtenues par son intervention. Plus tard cet honneur fut fatal à sa famille : Tibère en fut jaloux, et il fit périr

1. Cic, Pro Flacco, 25. — 2. Tacite, Ann., iv, 56. — 3 Tite-Livc, XLin, 6—4. Plut., Flamin., 16.

ses petits-fils pour les punir d'avoir, comme lui, un grandpère au ciel ^ Il faut remarquer que ces flatteries étaient non-seulement tolérées, mais encouragées par la loi romaine; en défendant aux gouverneurs de lever aucune imposition extraordinaire, elle avait excepté celles qui devaient servir à leur construire des temples 2. On se demande, en vérité, quel plaisir pouvaient trouver les Romains à ces grossiers hommages et dans quel dessein ils semblaient les provoquer chez les nations qu'ils avaient vaincues. Peut-être étaient -ils bien aises de voir leurs sujets se déshonorer et pensaient-ils que ces bassesses, en achevant de leur enlever leur énergie, les rendraient plus faciles à conduire. Les fières populations de l'Occident leur causaient toujours quelque ombrage; au contraire la servilité des Grecs les rassurait : il n'y avait vraiment rien à craindre d'un pays si empressé de flatter ses maîtres.

Du reste, les Romains eux-mêmes ne répugnaient pas à croire à l'apothéose. Leurs traditions nationales, comme celles de tous les peuples, mettaient dans le ciel leurs anciens rois : sous le nom de dieux ïndigétes, ils adoraient Picus, Faunus, Latinus, qui avaient régné, disait-on, sur le Latium, et il n'y avait pas de divinités qu'on invoquât avec plus de ferveur dans les malheurs de la patrie^. On racontait que le fondateur de la ville, Romulus, avait disparu pendant un orage; qu'un sénateur l'avait vu de ses yeux monter au ciel, où il siégeait parmi les dieux de la fécondité et de la vie*. Il est pourtant remarquable que cette légende, malgré la vanité nationale qui faisait un

1. Tac, An7i.,yi, 18. La Grèce avait été jusqu'à diviniser un athlète vivant. Pline, Hist. nat., vu, 47. — 2. Cic, Ep. ad Quintum, i, 1 — 3. « Di patrii, indigeles.'n (Virg., Georg., i, 498.) — 4. Enn., Annal, 119 (édit. Vahlen) : « Romulus incœlum cum dis gemlalibus œvum Degit. »

devoir de paraître y croire, ne semble inspirer même aux plus vieux liistoriens qu'une confiance médiocre, lis ne Ja rappellent jamais sans des explications ou des excuses qui trahissent leur embarras. Même quand ils ont l'air d'être crédules, la façon dont ils se représentent ces âges reculés rend leurs lecteurs défiants. Des événements si merveilleux ne se comprennent que si on leur donne pour théâtre des époques légendaires, et la prétention de ces annalistes est au contraire de supprimer les temps fabuleux et de placer les premières années de Rome dans la pleine lumière de l'histoire. Aussi remarque-t-on que cette habitude de diviniser les héros primitifs auxquels un État devait son existence ou sa grandeur» quoiqu'elle fût répandue dans tous les pays et que Cicéron la trouve sage et utile ', n'a jamais obtenu beaucoup de succès à Rome. Ni Numa, ni Brutus, ni Camille, ne reçurent les honneurs divins, et depuis Romulus jusqu'à César on ne rencontre dans l'histoire romaine que quelques essais mal réussis d'apothéose 2.

Il y avait pourtant chez les anciens peuples de l'Italie une croyance qui devait les familiariser avec l'idée qu'un homme peut devenir un dieu et qui fut un des fondements sur lesquels s'appuya plus tard l'apothéose impériale. Ils éprouvaient une répugnance invincible à croire que la mort anéantit tout à fait l'existence; ils pensaient que, même quand la vie paraît éteinte, elle se prolonge obscurément dans le tombeau ou ailleurs, et, comme une triste expérience de tous les jours leur apprenait que ce corps se décompose et disparaît , ils admettaient qu'il

1. Cic, Fragm. de consolatione. — 2. Toile fut l'apothéose que le peuple décerna à Marius Gratidius de son vivant et qui lui coûta la vie (Cic, Deoffic, ni, 30; Sénèque, De ira, ni, 18). Metcilus fut ausr.i reçu à Rome connue un dieu, à son retour d'Espagne (Macrobe, Sat., m, 13, 7).

doit y avoir autre chose que le corps dans Thomme, qu'il contient nécessairement un élément qui persiste à côté de l'élément qui s'éteint, et ils étaient amenés à conclure que cette partie invisible et immortelle vaut mieux que l'autre, puisqu'elle lui survit. Ces idées, qui semblent communes à toutes les nations aryennes, n'ont peut-être pris nulle part une forme si précise et si arrêtée qu'en Italie. Là, les morts, quand ils sont débarrassés de ce corps qui se corrompt et réduits à une substance impérissable, sont appelés les purs et les bons. Mânes, et, comme les dieux passent pour des esprits dégagés de toute matière corruptible ^ les morts, qui jouissent du même avantage, deviennent semblables aux dieux, ou plutôt sont des dieux véritables, dii Mane.s. Cicéron fait de cette croyance une sorte d'article de foi. a Chacun, dit-il, doit regarder comme des dieux les parents qu'il a perdus 2. » Toutes les cérémonies des funérailles reposent sur cette opinion, et elles en sont, pour ainsi dire, le commentaire vivant. Le tombeau est un autel, et on lui en donne souvent le nom 2; sur cet autel on fait des sacrifices et des libations. Pendant le sacrifice, la flûte résonne» les lampes sont allumées comme dans les temples; le fils qui rend les derniers devoirs à son père a la tête voilée, et il reproduit tous les mouvements du prêtre qui prie ^. C'est qu'en elTet son père est un dieu qu'il lui faut implorer et dont il obtiendra aisément la faveur. Était-il possible que le chef de famille qui avait passé sa vie à veiller sur les siens les abandonnât après sa mort? Ne devait-il pas, au contraire, d'autant plus les protéger que sa protection devenait plus efficace? C'est ainsi qu'on fut conduit à regarder le nou-

1. « Mens soluta quœdam ac libéra, segregata ah omni concretione mortali. » (Cic, De consol.) — 2. Cic, De kg., 11, 9 : « Sos leto datos dU'OS hihento. » — 3. Voyez par ex. Orclli, i588 et 5087. — 4. Plutarque, Quœst. rom., 14. Tciiiill., Apolog., l2

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veau dieu comme le protecteur et le patron de la maison. Selon l'opinion commune, les Lares sont les âmes des aïeux, et on les honore chez soi, dit Servius, parce que primitivement on enterrait les morts dans son domicile ^ Voilà un principe d'apothéose au ^ein même de la famille.

Ces croyances étaient très-populaires à Rome; elles se conservaient à peu près intactes au milieu de l'incrédulité générale, parce qu'elles s'appuyaient sur les sentiments les plus profonds, sur les aflections les plus tendres. Comme toutes les superstitions anciennes, elles avaient jeté de profondes racines dans les classes inférieures. Les inscriptions montrent de simples affranchis qui donnent à leur femme, après sa mort, le nom de déesse^, et qui appellent le tombeau qu'ils lui élèvent un temple ^. Dans une petite ville de l'Afrique, un fils pieux nous dit qu'il a consacré ses parents, au lieu de nous dire qu'il les a enterrés : sub hoc sepulcro consacrati sunt^. Les gens éclairés voulaient ordinairement paraître moins crédules; mais lorsqu'ils avaient perdu quelqu'un qui leur était cher, le chagrin leur faisait facilement oublier leur scepticisme, et ils se laissaient vite reprendre par toutes ces vieilles croyances, dont ils étaient moins désabusés qu'ils ne le pensai'?nt. L'exemple de Cicéron le montre bien. « Est-il rien de plus absurde, disait-il à propos de l'apothéose de César, que de mettre des morts parmi les dieux et de les adorer, quand on ne devrait leur rendre d'autre culte que quelques larmes s? » Il oubliait que l'année d'avant il ne s'était pas contenté de pleurer sa fille Tullia, et qu'égaré par sa douleur, il avait eu le désir de la diviniser. Il annonçait formellement son projet dans cet

1. Serv., ^n., VI, 152. — 2. Orelli, 4647.— 3. Orelli, 4530. — 4. Renier, Inscr. de VAlg., 2510. — 5. Cic, De nat. deor., i, 15.

ouvrage qu'il s'adressait à lui-même pour se consoler : (( Si jamais, disait-il, quelqu'un fut digne des honneurs divins, ô Tullia, c'était toi. Cette récompense t'est due, et je veux te la donner. Je veux que la meilleure et la plus savante des femmes, avec l'assentiment des dieux immortels, prenne place dans leur assemblée, et que l'opinion de tous les hommes la regarde comme une iléesse*. » C'était une sorte d'engagement qu'il avait pris avec lui-même et qu'il voulait tenir. Aussi ne fut-il occupé pendant quelques mois qu'à chercher un emplacement dans un endroit fréquenté pour y élever un temple à sa fille; et comme Atticus, malgré sa complaisance ordinaire, faisait quelques objections, il lui répondait d'un ton qui n'admettait pas de réplique : « C'est un temple que je veux; on ne peut m'ôter cela de la pensée. Je veux éviter toute ressemblance avec un tombeau, pour arriver à une véritable apothéose 2. »

Ce qui Tencourageait dans son dessein, c'est qu'il voyait de grands esprits accepter et défendre cette croyance populaire. Il se servait de leur autorité pour vaincre l'opposition d'Atticus : (( Quelques-uns des écrivains, lui disait-il, quej'ai maintenant entre les mains m'approuvent. » Il voulait parler de certains philosophes, et surtout de ceux du Portique 3. Les stoïciens, qui témoignaient toujours tant

1, Cic, Ue comol — 2. Cic, Aa Att., xn, 36, — 3. C'était aussi l'opinion des théologiens dii Rome Le savant Labéon, s'inspirant des doctrines étrusques contenues dans les Libri acheruntici, avait composé tout un traité sur les dieux qui avaient commencé par être des hommes {De diis ammalihus). On pouvait, selon lui, faire de l'âme humaine un dieu, et c'est par la vertu de certains sacrifices que ce miracle s'opérait (Serv., ^n., ni, 168; Arnobe, Adv. gent., Il, 62). Ces sacrifices étaient sans doute les rites mêmes des funérailles auxquels la religion accordait tant d'importance. Quand ils avaient été exactement accomplis, quand on n'avait omis aucune cérémonie, aucune prière, l'àme du défunt prenait place parmi les dii

de complaisance pour los opinions du peuple, avaient fait une doctrine raisonnée de ce qui n'était qu'une sorte d'instinct chez lui. Ils n'avouaient pas, à la vérité, que toutes les âmes, après la mort, montaient au ciel, mais ils raccordaient à quelques-unes. L'âme du sage, disaient-ils, n'est pas seulement immortelle, elle est divine ^, et la vertu lui ouvre les demeures célestes 2. C'est là que Lucain place Pompée, « après que le crime d'un Égyptien lui eut offert ce trépas qu'il lui fallait chercher » ; c'est ià, selon lui , qu'habitent les mânes des demi-dieux, c'est-à-dire des sages et des grands hommes. Ils y jouissent à peu près des privilèges de la divinité : ils vivent au milieu d'un air subtil, parmi les étoiles fixes et les astres errants; inondés d'une lumière pure, ils regardent en pitié cette nuit profonde que sur la terre nous appelons le jour 3. Monter au ciel, devenir dieu ou presque dieu, voilà la récompense promise aux gens vertueux par le stoïcisme. Tout le monde peut y atteindre et Jupiter lui-même y convie tous les mortels. « Hommes, lui fait dire Yalerius Flaccus, quoique la route en soit difficile, dirigez-vous vers les astres '^. » Ces récompenses divines promises au sage par la philosophie, chacun s'empressait de les décerner aux personnes aimées qu'il avait perdues : « Tu vas te rendre dans les demeures souhaitées, dit un fils dans l'épitaphe de son père; Jupiter t'en ouvre les portes, il t'invite à y venir tout éclatant de gloire. Déjà tu en approches; l'assemblée des dieux te tend la main,

animales. C'est ce qu'indique clairement cette inscription citée par M. Rilschl (Incl. lect. œstiv., 1853) : « Mânes colamus, namque opertis manibus Divina vis est œvitenu temporis. » — 1. Cic, De leg., n, 11 : « Omnium quidem animos immortales esse, sed fortium bonorumque divinos. » — 2, Horace, Carm., ui, 2, 21 : « Virtus recludens immeritis mori Cœlum. .» — 3. Luc, Phars., ix, 5 et sq. — 4. Val. Flacc, Argon., 1, 563 : « Tendite inastra viri. »

et de tous les côtés du ciel des applaudissements retentissent pour te faire honneur ^ » Dans une autre inscription non moins curieuse, une femme qui ne paraît pas avoir appartenu à la société la plus relevée écrit avec assurance sur la tombe de son mari : « Ici repose le corps d'un homme dont l'âme a été reçue parmi les dieux»: (dn hoc tumulo jacet corpus exanimis (sic) cujus spiritus intei^ deos receptus esf^. » Ces expressions sont celles mêmes dont on se sert pour les princes divinisés : on lit sur une médaille de Faustine que cette princesse a été reçue au ciel, sideribusrecepta^.

Yoilà quels furent à Rome les précédents de l'apothéose impériale. Elle étonne surtout ceux qui la regardent comme une institution improvisée et sans racines qui sortit un jour par hasard de la servilité publique ; la surprise diminue quand on voit au contraire que tout y acheminait les Romains, et qu'on rétablit les intermédiaires par lesquels ils y furent conduits. Ils la trouvaient florissante autour d'eux chez toutes les nations de la Grèce et de l'Orient; bien longtemps avant l'empire, ils s'étaient familiarisés avec elle en voyant les honneurs divins décernés à leurs généraux et à leurs proconsuls par les peuples vaincus. Elle ne répugnait pas d'ailleurs à leurs traditions nationales, elle existait dans leurs croyances religieuses intimement unie à ce qu'ils respectaient le plus, au culte des morts, à la constitution de la famille. Dans les dernières années, l'opinion populaire que tous les morts sont des dieux s'était encore fortifiée en s'appuyant sur cette doctrine des philosophes qui mettait les hommes vertueux au ciel. Tout préparait donc, tout disposait les Romains à regarder l'apothéose comme la récompense

1. Fabretti, Imcr., p. 742. — 2. Orelli, 7418. — 3. Cohen, Monn. imp. : FausUfie jmtne, 102.

naturelle des grandes actions. Faut-il être surpris qu*un jour l'admiration, la reconnaissance, ou, si l'on veut, la flatterie ait choisi cette façon de se manifester, quelque étrange qu'elle nous paraisse, que le peuple l'ait acceptée avec empressement et qu'elle n'ait pas trop choqué les gens éclairés?

Naissance de l'apothéose impériale. — Honneurs accordés à César pendant sa vie. — Ses funérailles. — Le peuple lui élève un autel. — Sa divinité est olficiellement reconnue par le Bénat.

Les historiens ont raconté en détail les circonstances tragiques dans lesquelles l'apothéose impériale prit naissance à Rome : c'est à César qu'elle fut décernée pour la première fois après Romulus. Peu de princes ont été flattés autant que César, et rien ne démontre mieux combien Rome était mûre alors pour la servitude que de voir la bassesse publique arriver du premier coup à des exagérations que dans la suite il lui fut très- difficile de dépasser. A chaque victoire du dictateur le sénat imaginait pour lui des distinctions nouvelles. Après avoir épuisé les dignités humaines, il fut bien forcé d'en venir aux honneurs divins. On donna son nom à l'un des mois de l'année; on décida que son image figurerait dans ces processions solenneUes où l'on portait au cirque celles des dieux sur des chars de triomphe, qu'on fonderait uc nouveau coflége de prêtres qui s'appelleraient Lvperci Juliiy qu'on jurerait par sa fortune, qu'on célébrerait des fêtes pour lui tous les cinq ans; enfin qu'on lui élè-

verait une statue avec cette inscription : « C'est un demidieu. )) La dernière année de sa vie on alla plus loin encore; il ne suffit plus d'en faire un demi-dieu, on décréta que c'était un dieu véritable et l'égal des plus grands, qu'on lui bâtirait un temple et qu'on l'adorerait sous le nom de Jupiter Julius^. César eut l'air d'accueillir avec joie ces honneurs'-; mais ce n'étaient en somme que de basses flatteries dont personne n'était dupe, ni ces patriciens sceptiques qui les accordaient avec tant de complaisance, ni ce pontife épicurien qui paraissait les accepter volontiers. Le seul efl'et de toutes ces adulations fut d'accoutumer l'opinion à l'idée que César devait être un dieu. En réalité, ce n'est pas à la servilité du sénat qu'il dut son apothéose, c'est à l'enthousiasme du peuple. Le peuple l'aimait véritablement. Lorsque, le soir des ides de mars, on vit passer cette litière portée par trois esclaves qui contenait son cadavre, avec ce bras sanglant qui pendait, personne, dit un contemporain, ne resta les yeux secs 3; devant les portes des maisons, dans les rues, au sommet des toits, on n'entendait que des gémissements et des sanglots. La scène des funérailles porta cette douleur au comble. La foule s'était assemblée en armes au forum ; le corps, étendu sur un lit d'ivoire couvert de pourpre et d'or, avait été placé devant la tribune, dans une sorte de chapelle improvisée qui représentait le temple de Venus Genetrix, A la tête du lit s'étalait la robe ensan-

1. Dion, XLiii, 14, et XLiv, 6. — 2. Dion dit positivement qu'il en fut heureux, tojtoi; é'/atps (XLiv, 6). Il raconte ailleurs, il est vrai, que le premier jour de son triomphe son char s'étant brisé, ii y vit un avertissement des dieux qui le rendit plus modeste, et qu'il refusa de faire usage de la plupart de ces honneurs excessifs (xlhi, 21). Les ennemis du sénat supposaient qu'on les lui avait prodigués pour le rendre odieux. Les amis de César auraient pu prétendre qu'il ne les avait acceptés que pour rendre le sénat ridicule. — 3. Nicolas de Damas, Yila Cœs., 25.

glantée. Dans le cortège, des musiciens chantaient des chœurs et des monologues de tragédies choisis exprès pour la circonstance ; on remarqua surtout ce vers de Pacuvius. dont l'application était facile à faire : « Faut-il que j'aie conservé la vie à des gens qui devaient me l'ôter ! » Antoine, pour toute oraison funèbre, se contenta de lire ces serments que le sénat avait faits de défendre César jusqu'à la mort, ces décrets par lesquels on lui accordait toutes les dignités humaines et les honneurs divins; il les commentait d'une voix inspirée, et, pour rappeler au peuple comment les sénateurs avaient tenu leurs promesses et de quelle façon ils avaient traité celui dont ils voulaient faire un dieu, il s'interrompait de temps en temps et montrait l'image de César percée de vingt-trois coups de poignard. Le peuple répondait par des lamentations, par des cris et frappait sur ses armes. Toute cette foule s'enivrait de colère de douleur et de bruit. Lorsqu'on vit les magistrats charger le lit funèbre sur leurs épaules pour le porter au champ de Mars, il se passa une scène d'un désordre indescriptible. Tous s'arrachaient le cadavre : les uns voulaient le brûler dans la curie de Pompée, où il avait été tué, et la brûler avec lui en expiation ; les autres voulaient l'emporter au Capitole et placer le bûcher dans le temple même de Jupiter. Au milieu de la contestation, deux soldats s'approchèrent du ht et y mirent le feu. Pour l'alimenter, on brûla les branches des arbres, les sièges des tribunaux; puis la foule se pressant de plus en plus autour de ce bûcher improvisé, les musiciens y jetèrent leurs instruments et leurs robes de pourpre, les femmes leurs bijoux et ceux de leurs enfants, tandis que les esclaves, saisis d'une rage de destruction, allaient incendier les maisons voisines. Pour ajouter à l'étrangeté du spectacle, les nations vaincues, qui avaient à se louer de Thumanité de César, tinrent à lui rendre aussi les derniers

honneurs. Les représentants qu'elles avaient à Rome vinrent autour du bûcher exprimer leurs regrets à la façon de leur pays. Les Juifs y passèrent des nuits entières à se lamenter de cette manière bruyante et dramatique qui est propre à l'Orient.

Il était impossible qu'au milieu d'une si violente émotion, quand cette foule cherchait tous les moyens d'honorer César, l'idée ne lui vînt pas d'en faire un dieu. C'était, on vient de le voir, une des formes ordinaires que prenait la reconnaissance des peuples antiques, et cette fois il y avait des raisons particulières pour qu'elle s'exprimât de cette façon. Les premières victoires de César remportées dans des contrées lointaines, sur des peuples inconnus, avaient vivement frappé les Romains. Cette conquête des Gaules si admirablement conduite, ces excursions en Bretagne et en Germanie, dans des pays de fables et de prodiges, ce bonheur qui ne s'était jamais démenti, ce dernier coup porté à la grande aristocratie qui gouvernait l'univers depuis plusieurs siècles, cette suite de succès incroyables dont le résultat devait changer le monde, tout se réunissait pour donner à cette existence quelques teintes de merveilleux. Samort imprévue semblait le grandir encore. L'imagination populaire se chargeait de compléter cette destinée interrompue ; ses desseins paraissaient plus vastes parce qu'on lui avait ôté le temps de les exécuter; il avait eniin cette dernière fortune qu'au milieu de sa gloire, avant qu'il se fût usé dans les embarras inévitables des choses humaines, il disparaissait tout d'un coup dans un orage, comme Romulus, et le lendemain de sa mort, sa vie, pleine d'événements extraordinaires, pouvait passer pour une légende. Que de raisons de le regarder comme un dieu! Le sénat, pendant qu'il vivait, lui avait accordé les honneurs divins, mais de bouche seulement et sans y croire. Le peuple au contraire, dit Suétone, était

entiTTement convaincu de sa divinité *. Non-seulement ce fut tout à fait une consécration populaire, mais il importe de remarquer que le peuple seul témoigna quelque zèle pour l'apothéose de César. Ses amis, ses créatures, ceux qu'il avait comblés de dignités et de trésors, se montrèrent beaucoup plus tièdes. Antoine scandalisa le peuple par son peu d'empressement à faire exécuter les décrets du sénat en l'honneur de César. Nommé prêtre de Jupiter Julius pendant que le dictateur vivait encore, il n'avait jamais songé à prendre possession de ses fonctions. Cicéron, dans ses Philippiques, lui adresse des reproches ironiques sur sa négligence : « 0 le plus ingrat des hommes, lui dit-il, pourquoi donc as-tu abandonné le sacerdoce de ton nouveau dieu-? » La conduite de Dolabella fut plus étrange encore. Sur l'endroit même du forum où le corps de César avait été brûlé, on avait élevé un autel surmonté d'une colonne de marbre d'Afrique de vingt pieds, avec cette inscription : « Au père de la patrie. » Une sorte de culte s'organisa spontanément sur cet autel : on y venait tous les jours faire des sacrifices, prononcer des vœux, terminer des différends en attestant le nom de César. Un intrigant qui se disait petit-fils de Marius, et qui n'était qu'un ancien esclave, dans l'espoir que le désordre pourrait lui être utile, excitait la foule à renouveler sans cesse ces démonstrations. Le consul Dolabella, voyant qu'elles effrayaient les gens sages et troublaient la paix publique, résolut d'y mettre un terme. 11 n'hésita pas à détruire la colonne, à renverser l'autel, à disperser par la force les adorateurs de son ancien ami. Comme ceux-ci faisaient mine de résister, Antoine envoya contre eux des soldats

1, Siiét., Jul. Cœs., 88: « In deorum numerum relatus est, non ore modo decernentium, sed et persuasione vulgi. » — 2. Pliilipp., ii, 43, et xni, 19.

qui s'emparèrent da petit-fils de Marius et de ses partisans, et, sans prendre la peine de les faire juger, il les précipita du haut de la roche Tarpéienne.

Cet acte de rigueur, dont Cicéron et le sénat furent trèsheureux, causa un \if mécontentement au peuple. Les ouvriers, les soldats, les esclaves, qui avaient pris l'habitude de venir prier autour de la colonne du forum, se montrèrent fort irrités contre ces ingrats qui punissaient des amis plus fidèles qu'eux, et ils ne se lassaient pas de demander qu'on leur laissât relever l'autel de César. L'habile Octave comprit ces dispositions de la foule et il sut en profiter. Il arrivait alors d'Apollonie où son oncle l'avait envoyé achever ses études, et il venait résolument réclamer l'héritage du grand dictateur. Il était jeune, inconnu, il n'avaitni partisans ni soldats, il ne semblait pas de force à lutter contre Antoine, Dolabella ou Lepidus, qui s'étaient fait un nom et qui commandaient des armées ; mais du premier coup il sut s'appuyer sur tous les sentiments populaires que les autres avaient froissés : il déclara qu'il venait venger César et lui rendre les hommages qu'on lui refusait. Il voulut d'abord, conformément aux décrets du sénat, placer dans le théâtre un trône d'or et une couronne en l'honneur de son oncle. Antoine trouva encore moyen de l'empêcher, mais Octave était tenace et il se tourna d'un autre côté. Comme il voyait qu'on négligeait de donner au peuple les jeux que César avait promis pour la dédicace du temple de Venus Gènetrix^ protectrice de sa famille, il en fit les frais lui-même. C'est durant ces fêtes que parut ce météore dont il sut tirer un si bon parti, u Tandis que ces jeux se célébraient, racontait-il dans ses Mémoires, une comète se montra pendant sept jours dans la partie du ciel qui est tournée vers le nord; elle se levait tous les soirs vers cinq heures et elle était visible par toute la terre. L'apparition de cet

astre parut au peuple la preuve que l'âme de César avait été reçue parmi les immortels, et lorsqu'on lui éleva plus tard une statue sur le forum, on plaça cette étoile sur sa tête *. » C'était l'astre de la dynastie qui se levait, et les poètes, qui se tournent volontiers vers les pouvoirs nouveaux, ne manquèrent pas de le saluer 2.

L'année d'après, en 712, le culte du nouveau dieu fut officiellement constitué 3. On était au lendemain des proscriptions, le sénat n'avait rien à refuser aux triumvirs; il renouvela tous ses anciens décrets ; il fit un devoir de conscience à tout le monde de célébrer la fête de César le 7 juillet, « sous peine d'être voué à la colère de Jupiter et de César lui-même », il décréta qu'on lui bâtirait un temple à l'endroit du forum où son corps avait été brûlé et où s'élevait la colonne détruite par Dolabella ^. Le culte du dieu Jules semble s'être répandu rapidement dans tout l'univers. Dès l'année suivante, nous le trouvons établi à Pérouse, où quatre cents chevaliers et sénateurs, amis d'Antoine, sont immolés par Octave, sur l'autel de son oncle ^. Il ne tarda pas non plus à pénétrer dans l'Orient et en Egypte, et Dion nous montre Cléopâtre sacrifiant à ce dieu, qui avait été si homme avec elle 6; mais nulle part la divinité de César n'était plus honorée qu'à Rome. La première fois qu'on y célébra sa fête^, les réjouissances publiques durent être très-brillantes. Les sénateurs, qui, seuls, auraient pu témoigner quelque tristesse, avaient reçu l'ordre d'être joyeux, sous peine d'une amende d'un million de ses-

1. Pline, Ilist. nat., 11, 24. — 2. Virg.,i?MC., ix, 47: a Ecce Dionœi processit Cœsaris astrum. » — 3. Voyez la note de M. Mommsen, Corp. inscr. lai., i, p. 183. — 4. Dion, xlvii, 18. — 5. Dion, XLvni, 14. — 6. Dion, li, 15. Auguste autorisa, après Aclium, Ephèse et Nicée à élever un temple à son père (Dion, Ll, 20). On trouve des flammes divi Juli ou Julianien Italie (Orelli, 390), en Algérie (Renier, Inscr. de l'Alg., 2169) et ailleurs.

terces (200 000 francs). Quant au peuple, il voyait dans rétablissement du nouveau culte l'assurance de la prospérité publique, le gage du bonheur et de la gloire de Rome. Comme un besoin étrange de réforme et de rénovation travaillait alors le monde, il semblait que César, devenu dieu, allait amener des temps nouveaux, et que le règne de la justice et de la paix daterait de son apothéose. Virgile, qui puise si souvent ses inspirations dans les sentiments populaires, s'est fait l'écho de ces espérances confuses. Dans une églogue écrite au milieu de ces fêtes et qui en porte l'impression, il chante l'apothéose du berger Daphnis; il le montre « admirant les palais, nouveaux pour lui, de l'Olympe, et regardant sous ses pieds les nuages et les étoiles ». La joie est générale sur la terre, et la nature elle-même y prend part : « Le loup ne tend plus d'embûches au troupeau; le cerf n'a plus rien à craindre du filet ; les montagnes mêmes jettent des cris d'allégresse; les rochers, les arbres disent: C'est un dieu! oui, c'est un dieu! » Et il ajoute avec un accent profond de respect et d'amour : « Sis bonus o felixque tuis^ ! )> On sent bien que ces vers sont nés de l'émotion publique : ils reproduisent les sentiments et les impressions de la foule. Ce ne sont donc pas les sénateurs, malgré leurs flatteries empressées, qui ont fondé le culte de César : tous ces décrets mensongers, prodigués de son vivant avec tant de complaisance, auraient disparu avec lui. C'est le peuple qui les a fait vivre ; c'est lui qui leur a donné une sanction nouvelle et définitive. Il ne faut pas l'oublier, et l'on doit rendre à chacun la responsabilité qui lui revient : la première fois que l'apothéose impériale s'est produite à Rome, elle est sortie d'une explosion d'admiration et de reconnaissance populaires.

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