‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 46 sur 100 · Dion, XLviu, 48. — 2. Plut., Ant · texte numérisé non relu

Dion, XLviu, 48. — 2. Plut., Ant

m) L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE.

et tout ce qui sert au culte de ce dieu. Là, depuis le matin, Antoine, étendu avec ses amis, s'occupait à boire, servi par ces bouffons qu'il avait amenés d'Italie, et toute la Grèce assistait à ce spectacle *. » On sait par Plutarque dans quel appareil mythologique Cléopâtre vint le trouver en Cilicie, sur une galère dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, avec des Amours et des Nymphes qui s'appuyaient sur le timon et sur les cordages, au milieu des acclamations d'un peuple charmé qui saluait Aphrodite et Bacchus -.

Octave paraît de beaucoup le plus raisonnable des trois. Certes les flatteurs ne manquaient pas autour de lui, et l'on n'aurait pas hésité à lui accorder les honneurs divins pour peu qu'il en eût témoigné la moindre envie ; mais il ne paraissait pas y tenir : il visait au solide, et, tandis que son rival perdait son temps à se faire adorer des lâches populations de l'Orient, il travaillait à pacifier l'Italie et à rassembler une bonne armée. Il était pourtant difficile qu'il échappât tout à fait à ces hommages dont on avait pris l'habitude et qu'il refusât toujours de les accepter. Lorsqu'en 718, après beaucoup de péripéties, il dispersa les flottes de Sextus Pompée, la joie fut trèsvive en Italie. Pompée avait commis l'imprudence d'appeler à lui les esclaves, et devant la crainte d'une guerre servile toutes les préférences politiques s'étaient effacées; tous les partis faisaient des vœux pour le succès d'Octave. Quand il fut victorieux, les villes italiennes, pour reconnaître le service qu'il venait de leur rendre, s'empres-

1. MuUer, Fragm. hist., ni, p. 3-26. — 2. Plut., Ant., 26. Malgré la séduction que l'Oi-ienl exerça sur lui, le soldat romain, goguenard et intéressé, se montre quelquefois chez Antoine. On raconte que, les Athéniens ayant proposé de marier le nouveau dieu à leur déesse Minerve, il les prit au mot, et demanda une dot de mille talents, qu'il se fit rigoureusement payer. (Sénèque, Suas.y t.)

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seront de placer sa statue à côté de leurs dieux protecteurs >. L'enthousiasme fut plus grand encore après la victoire d'Actium. Pendant qu'Antoine allait se cacher en Egypte, Octave, avec ses légions triomphantes, traversait ces pays de l'Orient où l'adoration du souverain était une des formes ordinaires de l'obéissance, et qui d'ailleurs avaient à se faire pardonner leur servilité envers Antoine. Ils réclamèrent avec insistance, comme le plus grand des bienfaits, le droit d'adorer le vainqueur ; ce droit leur fut accordé, mais avec des restrictions. Octave ne voulut être adoré qu'en compagnie de la déesse Rome, et il défendit expressément à tous les Romains de prendre part à ce culte. Sous ces réserves, il laissa la province d'Asie lui bâtir un temple à Pergame, et celle de Bithynie à Nicomédie ^. L'exemple était donné, et peu à peu des fêtes furent instituées, des temples s'élevèrent dans toutes les grandes villes de l'Orient en l'honneur de Rome et d'Auguste. L'Occident ne commença qu'un peu plus tard. Les habitants de Tarragone, chez lesquels Auguste avait fait un assez long séjour pendant la guerre des Cantabres en 728, et qui sans doute avaient reçu de lui quelques faveurs, demandèrent et obtinrent la permission de lui dédier un autel ^. En 742, à la suite d'un mouvement des Sicambres qu'on disait secrètement encouragés par les Gaulois, soixante peuples de la Gaule réunis à Lyon décidèrent, pour mieux prouver leur fidéUté, d'élever un autel à Rome et à Auguste au confluent de la Saône et du Rhône 4. En 764, vers la fin de ce règne glorieux, les habitants de Narbonne s'engagèrent par un vœu solennel « à honorer perpétuellement la divinité de

i. Appien, D. C, v, 132. — 2. Dion, Li, 20. — 3. Voyez Corp. inscr. lai., u, p. 540, cl l'article de M. Hiibner publié dans le lierme i, p. 77 et sq. — A. Dion, liv, 32.

César- Auguste, père de la patrie ». La formule du serment qu'ils prêtèrent à cette occasion nous a été conservée : ils promettaient de lui élever un autel sur leur forum et d'y sacrifier tous les ans à de certains anniversaires, notamment le 9 des calendes d'octobre, «jour où, pour le bonheur de tous, un maître était né au monde », et le 7 des ides de janvier, « où il avait commencé à régner sur l'univers S). Auguste laissait faire. Il est probable qu'au fond ces hommages ne lui déplaisaient pas; il y voyait une preuve éclatante de sa popularité dans les provinces et comme un gage de leur soumission. Il ne voulait pas pourtant avoir l'air de les encourager ; au contraire, il affectait quelquefois d'en sourire en homme du monde qui sait ce que valent ces protestations et qui n'est pas dupe des flatteurs. On raconte qu'un jour une ambassade solennelle des habitants de Tarragone vint lui annoncer qu'il avait fait un miracle : un figuier était né sur son autel. Il se contenta de répondre : « On voit bien que vous n'y brûlez guère d'encens 2. »

Il était impossible que l'exemple des provinces ne finît pas par gagner Rome et l'Italie. Qu'allait faire Auguste, au moment où son culte, toléré dans le monde entier, tenterait de s'établir au centre même et dans la capitale de l'empire? S'est-il obstiné à le défendre, ou a-t-il consenti à l'y laisser pénétrer? Nous avons, à ce sujet, des renseignements qui s'accordent mal entre eux. Dion Cassius, après avoir raconté qu'il permit aux villes de l'Asie de lui rendre les honneurs divins, ajoute « qu'à Rome et dans l'Italie personne n'osa le faire ^ ». Cette affirmation est beaucoup trop générale; en prétendant que les Italiens n'osèrent pas adorer Auguste de son

1. Orclli, 2489. — 2. Quinlilioii, vi, 3, 77. — 3. Dion, u, 20.

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vivant, Dion leur fait plus d'honneur qu'ils ne méritent. On ne sait s'il leur en accorda la permission ou s'il la Iai>sa prendre, mais les inscriptions nous prouvent qu'avant sa mort il avait des prêtres, et que son culte était institué à Pise, à Pompéi, à Assise, à Préneste, à Pouzzoles et dans d'autres villes importantes K Ses adorateurs s'y réunissaient dans des temples pour célébrer ensemble l'anniversaire des principaux événements de sa vie. On immolait des victimes le jour de sa naissance ; on adressait des actions de grâces aux dieux le jour où il avait revêtu la robe virile et pris possession de son premier consulat, où il était revenu d'Asie après ses victoires, où on lui avait donné le nom d'Auguste, etc. '^. Ainsi Dion s'est trompé : Auguste a été adoré de son vivant en Italie, nous en avons la preuve ; faut-il croire qu'il l'a été aussi dans Rome? La question est plus douteuse. Quelques écrivains le laissent entendre 3; mais Suétone, si bien informé d'ordinaire de tous ces détails d'étiquette, affirme catégoriquement qu'il n'y voulut avoir ni temples, ni autels tant qu'il vécut, et qu'il le défendit avec une

1. Ce qui laisserait croire que l'autorité ne prit aucune détermination et se contenta de fermer les yeux, c'est que le culte impérial, du vivant d'Auguste, ne fut pas organisé partout de la même façon. A Pompéi, les prêtres du nouveau dieu s';ippellent sacerdoles Augusti {M ommsen, Inscr.Neap., 2231); à Préneste, fîamines Cœsaris Augusti (Orelli 3874); à Pise, (lamines A ugustales (Orelli, 642). Dans cette ville, son temple porte le nom d'Augusteum ; à Pouzzoles, celui que lui élève ce Vedius PoUio, son ami, qui nourrissait ses murènes avec des esclaves, s'appelle Cœsareum (Orelli, 2509). Ces différences, si légères qu'elles soient, peuvent faire supposer qu'il n'y eut point d'acte officiel pour restreindre ou pour régler ce culte en Italie, comme il y en avait en Asie, et qu'on laissa chaque ville agir d'ellemême et par une inspiration spontanée. —2. Mommsen, hiscr. Neap., 557. Kellermann a prouvé que cette inscription était un fragment d'album d'une corporation vouée au culte d'Auguste de son vivant.

0. Jaim, Spec. epigr. — 3. Par exemple, Aurclius Victor, De Cœsar.,

1, et Tacite, Ann., i, 10.

grande obstination (m urbe quidem pertinacissime abstinuit hoc honore ^).

L'obstination n'était pas de trop ; il en fallait beaucoup pour résister à l'opinion publique, qui mettait un empressement singulier à faire, malgré lui, d'Auguste un dieu. Les poètes surtout ne pouvaient pas se résigner à attendre la mort de l'empereur pour le mettre dans le ciel. Virgile, le plus grand de tous, fut aussi le premier à chanter cette apothéose anticipée. « 11 sera toujours un Dieu pour moi, disait-il deux ans à peine après les proscriptions, et le sang d'un agneau pris dans ma bergerie rougira souvent son autel-. » C'était bien aller un peu vite; mais on venait de lui rendre ce petit domaine qu'il aimait tant, et sa reconnaissance était aussi vive que sa douleur avait été profonde. Quelques armées plus tard , dans cette étrange dédicace qu'il a mise en tête de ses Gcorgiques^ il disait à Auguste, presque d'un ton de reproche : a II faut t'habituer enfin à te laisser invoquer dans les prières ^. » Vers le même temps, l'ancien républicain Horace se demandait quel dieu pouvait être ce jeune homme qui venait ainsi au secours de l'empire en ruine; il penchait à croire que c'était Mercure, et le priait en grâce, puisqu'il était descendu du ciel, de vouloir bien n'y pas remonter trop vite ^. Quand Auguste eut remporté sur les Parthes ce succès diplomatique dont il sut tirer un si grand parti, et qu'il les eut contraints sans combat à lui rendre les étendards de Crassus, l'admiration d'Horace ne connut plus de limites. « La foudre, disait-il, nous annonce que Jupiter règne dans le ciel ; comment douter ici-bas de la divinité présente d'Auguste, quand nous le

1. Suét., Aug., 52.— 2. Virgile, BucoL, 1, 7. — 3. Virg., Georg.f I, 42. — 4. llor., Carm.,i, 2, 41.

voyons ajouter les Parthes à son empire * ? » Voilà le commencement de ces comparaisons de l'empereur avec Jupiter, qui allaient devenir bientôt si humiliantes pour le maître de l'Olympe. Du reste, tout n'était pas mensonge dans ces protestations des poètes et dans cet empressement du public dont ils se faisaient l'écho , beaucoup étaient sincères quand ils cherchaient quelque honneur nouveau, quelque hommage inusité pour témoigner leur reconnaissance au prince qui avait rendu la tranquillité au monde. « Le bœuf, disait Horace, erre en sûreté dans les champs ; Cérès et l'Abondance fécondent les campagnes ; sur les mers paisibles volent de toute part les nautoniers^. » Suétone raconte que des matelots égyptiens , rencontrant par hasard Auguste près de Pouzzoles, se présentèrent à lui couverts de robes blanches, couronnés de fleurs, les mains pleines d'encens, et qu'ils lui dirent : « C'est par toi que nous vivons, c'est par toi que nous naviguons en paix, c'est par toi que nous jouissons sans crainte de notre liberté et do nos biens 3 ! » N'était-ce pas un vrai miracle après tant de guerres horribles, et celui qui l'avait accompli contre toute attente ne méritait-il pas des autels? Le bon Virgile avait annoncé déjà que l'apothéose do César allait amener le règne de la paix sur la terre. Les dix ans de troubles et de massacres qui la suivirent n'avaient pu tout à fait le détromper. La soif de repos, dont il était dévoré, lui faisait oublier facilement son mécompte, et il attendait avec confiance de la divinité d'Auguste ce qu'il avait espéré en vain de celle de César. « Alors, disait-il, les guerres cesseront, et l'humeur farouche des hommes s'adoucira*. » C'était un beau rêve, et il était bien naturel

1. Hor., Carm., ni, 5, L— 2. llor., Carm., iv, 5, 16.— 3. Suét., Aug., 98. — 4. \irg., AUn., i, 29L

que l'on pressât Auguste de le réaliser en acceptant au plus tôt l'apothéose.

Auguste eut le bon sens de résister à ces excitations et de ne pas souffrir que de son vivant on lui élevât de temple à Rome. Cependant la reconnaissance et la flatterie pouvaient prendre des détours qu'il lui était bien difficile de prévoir et de prévenir. Gomment empêcher que, dans l'intérieur des maisons, on ne rendît à ses images des honneurs presque divins? Ovide se les était fait envoyer à Tomes, et il prétendait que leur présence rendait son exil moins amer. « C'est quelque chose , disait-il, de pouvoir contempler des dieux, de savoir qu'ils sont près de nous et de nous entretenir avec eux*. » Tous les matins, il se rendait dévotement dans le petit sanctuaire où il les avait placés, pour leur offrir de l'encens et leur adresser sa prière^. Auguste n'ignorait pas qu'on lui rendait ces hommages, et quoiqu'il ne fît rien pour les encourager, on ne voit pas non plus qu'il ait essayé de les interdire. Dans cette épître célèbre où Horace lui fait remarquer qu'il est le seul de tous les grands hommes auquel on ait rendu justice de son vivant, il lui dit : « Tu vis encore, et déjà nous te prodiguons des honneurs qui ne sont pas prématurés; nous te dressons des autels, où l'on vient attester ta divinité 3. » Ces vers, qu'il faut prendre à la lettre, car ils sont placés dans un ouvrage où rien n'est mis au hasard, nous prouvent que, dans les chapelles privées, dans les sanctuaires de famille, partout où l'autorité souveraine de l'empereur ne parvenait pas aussi directement, on lui adressait des prières, on jurait par son nom, on osait résister à ses ordres, persuadé

1. Ovide, DePonto, il, 8, 9. — 2. 0\k\c,De Ponto, iv, 9, 111.— 3. llor., Ep., n, 1, 15.

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peut-être qu'en lui désobéissant, on ne courait pas le risque de lui déplaire.

Il y eut même, dès cette époque, quelques tentatives faites officiellement pour établir une sorte de culte de l'empereur dans la capitale do l'empire. Le sénat, qui n'osait pas tout à fait adorer sa personne, adressa ses hommages à ses vertus et à ses bienfaits : il éleva des autels à la justice et à la concorde augustes^ il ordonna qu'à certaines époques on prierait la paix et la puissance augustes^. Un autre essai d'apothéose, plus curieux encore et plus important, fut l'établissement d'une dévotion, ou, comme on disait alors, d'une religion nouvelle, qui fut inaugurée vers la fin de ce règne, celle des Lares impériaux {Lares augusti). 11 convient d'étudier avec quelques détails cette institution célèbre ; elle met dans tout son jour la politique d'Auguste et montre dans quelles limites il acceptait à Rome l'apothéose qu'on voulait lui décerner de son vivant.

Il n'y avait pas de culte plus populaire chez les Romains que celui des Lares. Chacun priait avec respect ces petits dieux protecteurs du foyer auxquels on rapportait toutes les prospérités intérieures, la santé des enfants, l'union des proches, les chances heureuses du commerce, qu'on saluait avec tant d'attendrissement au départ et au retour dans les longs voyages, qu'on croyait présents à tous les repas de la famille, et qui partageaient ses douleurs et ses joies. Ce culte, d'abord tout domestique, avait bientôt pris une grande extension. A côté des Lares

1. Voyez les Commentarii diurni de M. Mommscii dans le premier volume du Corp. inscr. lat. Du reste, cette habitude de diviniser les vertus d'un homme n'était pas nouvelle : les Grecs en avaient donné l'exemple. Cicéron écrit à son frère, gouverneur de l'Asie : « In ilUs iirbibus cum summo imperio et poteslate versaris in qitibus tuas virilités consecratas et in deorum numéro collocalas vides. » {Epist.ad Quintnm, i, 1.)

de la maison, on adorait ceux de l'État, ceux de la cité, et même ceux de chaque quartier de la ville. Ces derniers avaient de petites chapelles aux endroits où plusieurs rues se croisent et qui forment des places : aussi les appelait-on les Lares des carrefours 'Lares compitaies). Les voisins les fêtaient beaucoup. Tous les ans, au commencement de janvier, après les Saturnales, on célébrait des jeux en leur honneur. Pour organiser la fête et subvenir à la dépense, les habitants du quartier formaient entre eux une association [coUegium) avec une caisse commune et un président, et pendant trois jours tout le voisinage réuni assistait gaiement à des représentations de baladins, à dos combats d'athlètes, à des divertissements de tout genre. Le petit peuple y prenait un grand plaisir : c'était un amusement pour les ouvriers, pour les esclaves, pour tous ceux auxquels la vie était rigoureuse et qui n'avaient guère de distractions chez eux. La politique ne tarda pas à pénétrer dans ces réunions où tous les pauvres gens de Rome étaient rassemblés. Les démagogues comprirent les services qu'elles pouvaient leur rendre : il leur était facile, dans ces jours de fête, où la foule, excitée par le plaisir, est plus accessible à tous les entraînements, de lui faire prendre les armes et de la jeter sur la route du champ de Mars ou du forum. L'association du carrefour se transformait sans peine en un comité politique qui, au lieu de donner des jeux, organisait des émeutes. Le rôle de ces comités fut très-important dans les dernières convulsions de la république. Tour à tour supprimés et rétablis, selon le parti qui l'emportait , ils furent abolis définitivement par César, qui cessa d'encourager les révolutions quand la sienne eut réussi. Pendant plus de vingt ans on ne célébra plus à Rome les jeux des carrefours; mais, malgré cette longue interruption, le peuple n'avait pas cessé de

s*en souvenir et de les regretter. Auguste, qui savait bien qu'il pouvait être populaire sans péril, n'hésita pas à les lui rendre. Jls furent célébrés après la victoire d'Actium, parmi les fêtes du triomphe : « Toutes les rues, dit Yirgile, retentissaient de cris de joie, d'applaudissements et de jeux *. »

Quelques années plus tard, Auguste leur donna une consécration nouvelle. En 746, il voulut réorganiser l'administration municipale de Rome que la république avait laissée en fort mauvais état. 11 divisa la ville en quatorze régions et en deux cent soixante-cinq quartiers^. Chacun de ces quartiers était administré par quatre fonctionnaires appelés magistri vicorum, qui étaient de petits bourgeois ou des aiTranchis du voisinage, désignés probablement par l'autorité supérieure. Il existait au-dessous d'eux une réunion ou collège de quatre esclaves appelés ministriy qui leur étaient sans doute subordonnés et qu'on trouve associés avec eux dans la dédicace de quelques monuments 3. Cette réforme, qui donna plus d'ordre et de sécurité dans Rome, fut accueillie avec une grande faveur'*. Auguste, pour en assurer le succès, fut fidèle à sa politique ordinaire ; il semble avoir voulu, comme toujours, donner à cette institution nouvelle l'appui du

1. Virg., ^n., vni, 717. — 2. Voyez, pour cette institution, Egger, lUsloriens d' Auguste. — 3. Quoiqu'on ait prétendu le contraire, tout semble prouver que les magistri et les ministri faisaient partie de la même organisation. Ils consacraient ensemble des monuments aux Lares augusti, ils entraient en charge ensemble (Orelli, 1658 et 1659) et ils avaient la même ère (id., 1436). L'institution ne se répandit dans les provinces qu'avec quelques modifications. A Naples, des esclaves prennent place parmi les magistri (Mommsen, Inscr. Neap., 2595); ailleurs on trouve des affranchis parmi les ministri (id., 309). — 4. Ce qui prouve que celte réforme fut regardée comme trèsimportante, c'est qu'on en fit une ère nouvelle. Les magistri vicorum de l'époque suivante, pour dater leurs actes, comptent les années en partant de celle où leur magistrature avait été instituée.

passé : il essaya de la faire profiter de la vieille popularité des Lares des carrefours. Les fonctions des mafjisiri vicorum étaient doubles. Comme administrateurs civils, ils s'occupaient sans doute de la police de leur quartier, ils répartissaient entre les habitants les libéralités impériales ^, ils avaient sous leurs ordres des esclaves chargés d'éteindre les incendies, et nous les voyons faire présent à leurs administrés de poids étalons pour les matières d'or et d'argent^; mais les monuments nous montrent qu'ils étaient en même temps des fonctionnaires religieux. Le centre du quartier était toujours resté à la chapelle du carrefour : les magistri vicorum en étaient naturellement les prêtres^. Indépendamment des anciennes fêtes, qui n'avaient pas disparu, et de la purification {lustrât io)AQ leur quartier dont ils étaient chargés '^, Auguste, qui venait de faire replacer dans chaque chapelle réparée les statues des dieux Lares, ordonna que deux fois par an, au mois de mai et au mois d'août, on leur apportât des couronnes de fleurs^. Ces fêtes nouvelles lurent l'occasion d'une innovation trèsimportante : les Lares anciens étaient au nombre de deux ; la reconnaissance publique, et sans doute aussi celle des magùlri vicorum^ qui devaient leur existence à l'empereur, en ajouta un troisième, le génie d'Auguste^. Malgré la résolution qu'il avait prise de ne pas se laisser

1, Suct., Tih., 76. — 2. Orelli, 1530. — 3. C'est ce qui ressort du témoignage des écrivains. Asconius Pcdianus {In orat. Cic. contra Pis.j -i) dit formellement que les magistri vicorum présidaient aux jeux des carrefours. Ovide [Fast., v, 14'J) identifie la chapelle du carrefour avec celle du vicus dans laquelle sont placés les Lares impériaux. Cependant une inscription de Spolclle semble distinguer les compitales Larum ang. des magislrl vicorum (Orelli, ^115); mais dans les municipes italiens les inslilnlions de Rome ne furent pas toujours très-exactement imitées. — -i. Orelli, 1387. — 5. Suét., Aug., 31. C'est Ovide {Fast., v, 14.5) qui dit qu'Auguste avait donne les statues des Lares. — 6. Ovidj {loc. cit.) dit que les Lares honorés

adorer à Rome, Auguste accepta cet hommage. Le génie d'un homme n'étant, d'après les croyances romaines, que la partie la plus spirituelle et la plus divine de lui-même, celle par laquelle il existe et qui lui survit, on pouvait bien, puisqu'on l'adore après la mort sous le nom de Z«rc, lui rendre sous celui de génie quelques honneurs pendant la vie. Les esclaves, les aiïranchis, les clients, juraient par le génie du maître; c'était pour eux une sorte de dieu vivant dont on associait le culte à celui des divinités qui protègent les maisons. L'idée devait venir naturellement aux Romains de jurer aussi par le génie d'Auguste et de placer son image auprès des dieux de la famille. N'était-ce pas lui qui assurait à tout le monde la tranquillité intérieure? et, si les réunions domestiques n'étaient plus troublées, comme autrefois, par le bruit des batailles de la rue, ne le devait-on pas à sa sagesse? Il était donc aussi un des dieux protecteurs du foyer. Horace lui disait déjà en 740 : u Après avoir travaillé tout le jour en paix, le laboureur retourne joyeux à son repas du soir. Il ne le finit point sans inviter ta divinité à sa table, il élève vers toi ses prières, il t'olTre le vin répandu de sa coupe ; il mêle ton nom à celui de ses Lares ^n Ainsi les màgistri vicorum^ en associant le génie d'Auguste aux dieux Lares des carrefours, ne couraient aucun risque de choquer l'opinion publique; au contraire, elle les avait devancés dans cet hommage. Ils ne faisaient que consacrer officiellement un usage général, ils introduisaient dans l'État ce qui se pratiquait depuis longtemps dans l'intérieur des familles.

dans les carrefours étaient les Lares prœstites, c'est-à-dire les dieux protecteurs de l'État. Il n'y a donc pas moyen de croire, avec RcilTcrscheid (Ami. de Vinst. de corresp. arch., 1863), que c'étaient les Lares domestici d'Auguste.

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