‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 53 sur 100 · I.— Il · texte numérisé non relu

I.— Il

tales^ qui était alors si importante et qui est si mal fonnue aujourd'hui^.

On ne sait ni à quelle époque ni par qui furent institués les Augustales; on ne devine qu'à moitié quelles étaient leurs véritables fonctions. Les historiens n'ont jamais daigné nous parler d'eux; les inscriptions nous les font seules un peu connaître. Il est naturel de soupçonner qu'un lien quelconque les unissait à ces magistri Augustales ou magisti'i Larum augusto?m?n, dont il a été question plus haut, et qui étaient chargés de rendre un culte aux Lares de l'État et au génie de l'empereur. On a la preuve qu'ils existaient obscurément du vivant d'Auguste ^ ; mais ils ne se sont développés qu'après lui. Tacite raconte qu'au moment de sa mort, et pendant que le sénat organisait le culte officiel du nouveau dieu, il se formait, par un élan spontané, dans toutes les maisons de Rome, des associations religieuses pour honorer sa mémoire 3. Ce mouvement se propagea partout, et l'on

1. On ne peut pas avoir la prétention de traiter ici tout ce qui concerne les Augustales. II suffit de faire connaître en quelques mots et par des documents certains ce qu'on peut savoir de leur caractère et de leur importance. Il reste encore sur cette institution beaucoup d'obscurités qui ne seront probablement dissipées qu'après la publication complète du recueil des inscriptions latines. Jusqu'à présent les meilleurs travaux qu'on ait publiés sur ce sujet sont le mémoire que M. Egger a placé à la fin de ses Historiens d'Auguste, et ceux de M. Henzen dans les Annales de correspondance archéologique et dans le journal de Bergk (Zeitschrift fur Alt. Wiss., 1847). M. Mommsen a parlé aussi des Augustales dans diverses notes du Corpus inscr. lat., et partout il les considère, ainsi que nous le faisons nous-mcme, comme se rattachant au culte impérial. Il importe, pour éviter toute confusion, de distinguer les Augustales, dont il s'agit ici, des sodales Augustales institués à Piomc après la mort d'Auguste et qui se co.niposaient des plus grands personnages de l'empire. Quant aux magistri Augustales on Larum augustorum, ils sont le plus souvent séparés dans les inscriptions des Augustales proprement dits, sans qu'on puisse bien savoir en quoi ils en diffèrent. — 2. On n'a trouvé jusqu'ici qu'une seule mention des Augustales du vivant d'Auguste {Corp. irncr. lat., \, 3404). — 3. Tac, Ann., i, 73.

rencontre dans l'Italie et les provinces un grand nombre de ces adorateurs d'Auguste, occupés à rendre un culte à ses Lares, à ses images ou à ses vertus ^ 11 est assez naturel de rattacher à tous ces hommages publics et privés, sinon la création, au moins le développement des Augustales. Ce qui est sûr, c'est que dès les premières années du règne de Tibère, en 23, en 26, en 30, on les trouve déjà à Véies, à Pouzzoles, avec leur hiérarchie et leurs privilèges, avec l'organisation qu'ils ont lidèlement gardée jusqu'à la fin". Quelques années plus tard, ils remplissaient l'empire. Une difl'usion si rapide, un succès si général semble prouver que l'institution nouvelle devait répondre à quelque besoin du moment et le satisfaire. Quand nous parcourons les listes des Augustales, nous voyons qu'ils appartiennent presque tous à une même classe de citoyens : ce sont surtout des négociants, des industriels, des personnes engagées dans quelque commerce ou quelque métier, des patrons de navire, des entrepreneurs de tlîéàtre, des orfèvres, des marchands de laine ou de pourpre, des marbriers, des tailleurs, des boulangers; c'est un honnête fermier qui a fait valoir pendant cinquante ans le même bien^; c'est un aubergiste de Narbonne à l'enseigne du Coq ^ ; c'est même un cuisinier, mais un cuisinier excellent^. Ces gens étaient de ceux à qui la paix publique profite le plus ; aussi devaient-ils être plus reconnaissants que les autres à l'empereur qui la maintenait. On s'explique qu'ils aient tenu à lui rendre des hommages particuliers et que le

1 Moininsen, Inscr. Neap., 1972 : cultures Augusll. Orclli , 2410 . cal tores Larum et imaginum AugustL Id., lOO'i : cuUores domtis diinnœ et fortuncc augiistœ. Id., 1839 : cultores vlclorlœangxislœ, cic. — 2. OrcUi, 7165 614.046. Inscr. Neap., 2480. — 3. Moiumscn, Inscr. AVrt/)., 5504. — 4. Orelli, 4-330 : hospitalis a gaHo gallinacio. — 5. Mommscn, Inscr. Neap., 5639 : Coco optimo.

culte spécial qu'ils avaient institué en son honneur soit devenu si vite florissant. Mais une autre raison encore explique ce succès. Le commerce, l'industrie, les métiers étaient à Rome et dans les provinces entre les mains des affranchis. Ces anciens esclaves, accoutumés à l'épargne et à la peine, à la fois habiles et peu scrupuleux, avaient supplanté presque partout le petit négociant libre. Plusieurs étaient arrivés à faire de grandes fortunes. Gomme c'est l'usage, avec les richesses, le goût des honneurs et des distinctions leur était venu. Malheureusement pour eux, les lois des républiques anciennes, même des plus libérales, ne leur étaient pas favorables ; elles avaient été faites presque partout sous des influences aristocratiques, elles écartaient des dignités publiques tous ceux qui avaient été déshonorés par l'esclavage. Exclus sévèrement des plus humbles fonctions municipales, les affranchis furent bien forcés de chercher ailleurs le moyen de satisfaire leur vanité. C'est dans ce dessein qu'ils se faisaient agréger à la corporation des Augustales. Ils étaient très-fiers d'en faire partie, ils en souhaitaient les charges avec d'autant plus d'ardeur qu'ils ne pouvaient pas en avoir d'autres, et quand ils les avaient obtenues, ils prenaient soin de le faire savoir à leurs contemporains et à la postérité : sur le tombeau que d'ordinaire ils se bâtissaient d'avance on lisait qu'ils étaient arrivés aux plus grands honneurs auxquels un affranchi pût prétendre*.

Ces honneurs n'étaient pas les mêmes partout. Les dignitaires des Augustales portaient quelquefois le nom de questeurs et d'administrateurs {quœstores, curotores) ; mais le plus souvent ils étaient au nombre de six et s'appelaient

1. Corp. wscy. lut., u, l'Ji4f . omnibus lionoribus quoi libertini g^r&re potuerunt honoratus.

scviri. Ce qu'il importe de constater, c'est que leurs fonctions étaient doubles et que la corporation avait à la a fois un caractère religieux et civil. On trouve gravés sur la tombe de quelques-uns de ses membres le vase et la coupe qui sont les insignes du sacerdoce ^ ; on nous dit tic l'un d'entre eux a qu'il a vécu quatre-vingt-quatre ans et qu'il a exercé ses fonctions sacerdotales pendant quarante-cinq ans ^ )). Ainsi l'Augustale était une sorte de prêtre, et, comme son nom semble l'indiquer, un prêtre des Césars. L'adoration des empereurs divinisés a dû toujours être une dos occupations de la compagnie ^; elle formait, pour ainsi dire, le dernier échelon du culte impérial dans les provinces. Cependant l'importance civile des Augustales a semblé de bonne heure etTacer un peu leur caractère religieux. Les Augustales faisaient partie de l'administration de la cité, ils étaient placés sous la dépendance directe des décurions, qui formaient le conseil du municipe. Ce n'est pas tout à fait un collège ordinaire, une de ces associations comme les villes alors en contiennent tant, c'est un ordre à part {or do Augustalium), qui se place entre les décurions et le peuple; et comme cet ordre représente l'industrie et la fortune, on voit bien qu'il est l'objet de tous les égards. Ces affranchis, qui, individuellement, ne peuvent arriver à aucun honneur municipal, réunis en corporation, prennent le pas sur les hommes libres de

1. Mommsen, Insc. Neap., 2525, 3642. Corp. inscr. lat., v, 3386. — 2. Mommsen, /jiscr. Neap., 2527 : coluil annis XXXV. Il est vrai qu'ailleurs il est question de prêtres particuliers pour les Augustales (Corp. inscr. lai., m, 3016). — 3. C'est bien la divinité impériale en général qu'ils adoraient et non pas seulement celle d'Auguste. En certains pays, ils ajoutaient à leur nom celui des divers empereurs divinisés. Il y eut des Augustales Claucliales (Orelli, 2374, 6054), des Augustales Flaviales (Orelli , 1228, 6056), des Augustales Clau- (iiales, Titiales, Nerviales {Corp. inscr. lai., ni, 1768); mais d'ordinaire leurs fonctions étaient résumées par le mot Augustalis,

la plèbe*. Dans ces repas publics que tous les habitants d'une ville faisaient ensemble aux frais de quelque citoyen généreux, les Augustales sont placés immédiatement après les décurions. Ils reçoivent quelquefois autant qu'eux dans les libéralités qui suivent ordinairement le festin ; dans tous les cas, ils sont toujours mieux traités que les autres associations et que le peuple. L'Augustale, quand il était nommé, devait, comme les flamines et les autres magistrats municipaux, payer une somme honoraire qui était fixée d'avance. Il payait, et bien davantage, s'il obtenait la dignité de sévir, et il était tenu d'ajouter encore à la somme exigée, quand sa fortune lui permettait d'être libéral-. Ses générosités n'étaient pas bornées à ses confrères : comme la corporation avait pris une place importante dans la cité, elles devaient s'étendre à tous ses concitoyens. Le peuple le savait bien ; il lui arrivait de provoquer la munificence du nouvel élu et de lui indiquer ce qu'il attendait de lui 3. C'étaient quelquefois des établissements d'utilité puMique, un marché avec des colonnes 'i, des chemins construits ou réparés; c'étaient des distributions de vin et de gâteaux^, des combats de gladiateurs, des courses de chevaux, des jeux scéniques. Ces libéralités finissaient par être ruineuses et l'on cherchait parfois à s'y soustraire : nous voyons un personnage important de l'Espagne léguer une certaine somme à son municipe à condition que ses affranchis seront dispensés des charges du sévirat®. Il arrivait aussi que, lorsqu'on voulait flatter quelqu'un, on le nommait

1. Mommsen, Inscr. Neap., 3549 : ingenui honorati et Augustales. — 2. Orelli, 1840 : aram Victoriœ Sex. Pompeius mercator sévir Aug. pvœter summum pro honore d. d. p. s. p. II me semble qu'il faut ici lire prceter summam, et entendre la somme lioiiorairo. — 3. Corp. inscr. lat., u, 2100 : petente populo. — 4. Inscr. Ncap.y 4913. — 5. Inscr. Neap., 4886. — 6. Corp. inscr. lat. y ii, 4514.

sévir en l'exemptant de payer la somme honoraire ; les monuments ont grand soin de relater cette distinction ilatteiise, et un convive de l'opulent Trimalcion disait à sa table, pour s'en faire accroire, qu'il avait été fait sévir gratis^. C'était un honneur dont on était fier; ce n'était pas une économie, car on était forcé de le reconnaître par un présent plus considérable. En outre, les Augustales devaient fournir des cotisations annuelles pour les dépenses de la société. Gomme toutes les autres associations, ils eurent, au moins à partir des Antonins^, une caisse commune ; ils recueillirent des héritages, ils possédèrent des champs 3, des vignes qui leur donnaient de quoi boire dans leurs repas de corps ^^ des salles de réunion (( dont la beauté répondait à la dignité du municipe qu'ils habitaient^». Dans une petite ville de la Campanie, ils achètent un établissement de bains «avec tous ses édifices ^ ». C'était une association puissante, riche, honorée. Les simples Augustales portaient des ornements particuliers qui les faisaient reconnaître ^; ils avaient au théâtre des places séparées, comme les chevaliers à Rome 8. Quelques-uns obtenaient des décurions, par un décret flatteur, le droit d'y faire apporter un siège d'une forme particuHère qu'on appelait bisellium et qui représentait dans les municipes les chaises curules des magistrats romains^. La loi ne permettait pas à la plupart d'entre eux d'arriver aux fonctions publiques, mais on tournait la loi : s'ils ne pouvaient pas être décurions ou édiles, on leur accordait la permission de se revêtir des ornements des édiles et des décurions*®. Ces concessions

1. Pétrone, Sat., 57 ; sévir gratis factus est. — 2. Orelli, 3913. — 3. Inscr.Neap., ^2529. — 4. Insc.Neap., 79.-5. biscr. Neap., G828: secundum dignitatem municipi. — 6. Jnsc. Neap., 4000. — 7. Ornamenta Aiigustalitalis {Inscr. Neap., 464). — 8. Orelli, 4046. — 9. inscr. Neap. y 6042 et ailleurs. — 10. Inscr. Neap., 1955.

qu'on leur fait, cette considération qu'on leur témoigne, ont été regardées par quelques écrivains comme une tentative pour réhabiliter le commerce et l'industrie que les Romains ne négligeaint pas, parce qu'ils tenaient beaucoup à la fortune, mais que jusqu'à l'empire ils avaient médiocrement honorés. 11 faut y voir au moins la preuve que les négociants et les gens de métier prirent en ce moment plus d'importance, et qu'ils cherchèrent à se faire une place officielle et reconnue dans l'État. Remarquons que c'est sous le prétexte et à l'ombre du culte impérial qu'ils y sont arrivés.

Yoilà comment ce culte avait été organisé en dehors de Rome : on voit combien tout était ménagé pour le faire bien accueillir et le rendre populaire. Par une série d'institutions diverses qui s'adressaient aux différentes classes de la société il l'embrassait tout entière. A chaque fois il avait eu l'habileté de s'appuyer sur des traditions respectables et des aspirations légitimes, de se confondre avec elles et de les faire tourner à son profit. Il représentait au chef-lieu de la province ce qui restait de la nationalité des peuples soumis; il résumait la vie municipale dans la cité; il donnait le moyen au commerce et à l'industrie d'obtenir les distinctions qu'ils souhaitaient et dont ils étaient privés. On le regarde ordinairement comme un des produits les plus honteux de la servitude; il a été au contraire assez adroit pour lier partout sa cause à celle de la liberté. N'est-il pas naturel qu'en se présentant ainsi aux provinciaux, il en ait été si bien accueilli ?

Caractère religieux de l'apothéose impériale. — Les hommages que reçoivent les empereurs étaient-ils sincères? — Les provinciaux. — Les soldats. — La société éclairée de Rome. — De quelle façon fut acceptée à Rome l'apothéose d'Auguste. — Apothéose de Claude. — Discrédit de l'apothéose. — Sénèque et Lucain. — L'apothéose mieux accueillie sous les Anlonins. — Quel sens y attachent les gens éclairés. — Résistance des Juifs et des Chrétiens au culte des Césars. — L'apothéose est conservée sous Constantin et ses premiers successeurs. — Ce qui en reste dans les sociétés modernes.

Après avoir cherché quelles furent les conséquences politiques du culte des Césars, il serait intéressant de connaître quel en était le caractère religieux. Faut-il croire qu'il ait été jamais pratiqué d'une façon sincère, ou n'était-ce qu'une hypocrisie et qu'un mensonge qui se sont étendus à tout l'univers et qui ont duré trois siècles? Cette dernière opinion paraît d'abord la plus vraisemblable ; il semble qu'il n'était guère possible d'adresser sérieusement ses prières au dieu Claude et à la déesse Faustine, et que la servilité publique peut seule expUquer les hommages qu'on leur prodiguait. Sans doute dans ces hommages la part de la flatterie était grande ; il y a pourtant quelques distinctions à faire entre les adorateurs des Césars, et tous n'apportaient pas à leurs autels les mêmes dispositions. On vient de voir que bien des raisons diverses avaient donné au culte impérial une grande popularité dans les provinces. Les fêtes des empereurs divinisés y étaient célébrées avec des explosions de joie dont les Pères de l'Église nous ont conservé le souvenir. Aucune autre cérémonie religieuse n'avait autant

d'éclat et ne réunissait plus de fidèles. « Les statues des Césars, dit Méliton, sont plus vénérées que celles des anciens dieux ^ » Le caractère que ce culte avait pris chez les provinciaux était de nature à blesser un peu moins les consciences délicates. Ce n'était pas tout à fait, nous venons de le voir, l'adoration d'un homme, et les honneurs qu'on lui rendait s'adressaient plutôt à son autorité qu'à sa personne. En adorant la puissance impériale [numen augustum), on prétendait surtout faire un acte de reconnaissance envers un pouvoir qui tenait le monde en paix et auquel on croyait devoir la sécurité, la civilisation et la gloire. C'était une profession de foi publique par laquelle on témoignait solennellement qu'on était heureux d'être Romain. Quand on se rappelle combien l'Espagne, les Gaules, la Bretagne eurent de peine à cesser de l'être, quels déchirements cruels éprouvèrent tous ces peuples quand il leur fallut se séparer de l'empire, et que de fois, même après qu'ils eurent reconstitué leurs nationalités distinctes, le souvenir de la grande unité brisée agita leur imagination pendant les tristesses du moyen âge, on est forcé d'avouer que ces hommages dont ils comblaient la domination romaine, pendant qu'ils en recueillaient les bienfaits, ne devaient pas manquer tout à fait de sincérité.

Il en est de même de ceux des soldats. La discipline, qui resta si forte chez eux jusqu'à la fin, les accoutumait à respecter leurs chefs, surtout ce chef éloigné qu'ils ne voyaient guère, mais auquel ils faisaient honneur de leurs victoires et dont le nom résumait pour eux le devoir et la patrie. Ils éprouvaient pour lui une sorte de dé-

1. Pitra, SpiciL Solesm., u, p. xli. Tertullicn (ApoL, 35) fait un tableau de la joie publique et de ses extravagances pendant les fêtes des Césars.

vouement passionné ; non-seulement ils le servaient avec zèle, mais ils l'aimaient aveuglément, ils ne voulaient pas croire à ses faiblesses ni à ses crimes : Néron lui-même conserva jusqu'à la fin tout son prestige sur eux. Aussi a-t-on remarqué que pendant longtemps les armées ont refusé de trahir leurs empereurs et qu'elles ont opiniâtrement défendu même les plus mauvais. Divers indices nous montrent qu'elles étaient assez disposées à les regarder, même de leur vivant, comme des dieux. Nous savons que les soldats rendaient un culte à leurs drapeaux : (( C'étaient, dit Tacite, les divinités particulières des légions M); et naturellement l'image des empereurs, gravée sur les enseignes, était adorée avec elles. L'apothéose ne les surprit donc pas, ils y étaient préparés, et nulle part peut-être elle ne fut plus facilement acceptée que dans les camps. Germanicus était sûr de toucher le cœur de ses légions révoltées en leur montrant le divin Auguste qui les contemplait du haut du ciel ^. Ainsi chez les provinciaux, chez les soldats, chez tous ceux qui, ne voyant l'empereur que de loin, ne le connaissaient que par sa puissance, chez les pauvres gens que l'ignorance rend plus naïfs et parmi lesquels la vérité ne pénètre guère, la divinité du prince devait rencontrer moins d'incrédules. Comme ils étaient tentés de le croire d'une nature supérieure à l'homme pendant qu'il vivait, ils acceptaient sans peine qu'il fût un dieu après sa mort. Le zèle et la sincérité de tous ces adorateurs obscurs ne peuvent pas être mis en doute : ils nous en ont laissé la preuve dans une foule de monuments modestes, de cippes.

1. Propria legioniim numina (Tacite, AnJi., u, 17). L'anniversaire du jour où l'on avait donné un drapeau à une cohorte se célébrait comme une fête. Nous voyons en Espagne des centurions élever un monument à Jupiter à cette occasion (Corp. inscr. lat., n, 2552). — 2. Tacite, Ann., i, 43 : tua, pater Auguste, cœlo recepla mens, etc.

d'autels grossiers, qui portent, en un latin souvent barbare, des marques authentiques de leur dévotion.

C'est surtout parmi les gens éclairés que devaient se trouver les incrédules. Dans ces salons de Rome où l'on était si clairvoyant et si frondeur, où l'on se piquait de n'être pas dupe, de savoir le secret des affaires, de démêler les motifs cachés des actions, on connaissait trop bien les faiblesses des meilleurs princes pour ne pas accueillir leur apothéose avec un sourire. Il nous est bien difficile de nous figurer ces gens d'esprit, dont la naïveté n'était pas le défaut, ces lettrés, ces philosophes, ces sénateurs, décernant le ciel à un empereur dont ils étaient souvent bien heureux d'être débarrassés, et l'on se demande comment ils pouvaient tenir leur sérieux quand ils allaient solennellement adorer ce dieu qu'ils venaient de faire. C'est là surtout qu'il est curieux de chercher l'eiïet produit par l'apothéose des Césars, de se rendre compte des répugnances qu'elle dut soulever et de la façon dont on essaya de s'accommoder avec elle.

A ne juger les choses que par le dehors et en ne consultant que le témoignage des écrivains de cette époque, il semble que l'apothéose d'Auguste ait été, dès les premiers jours, aussi bien reçue à Rome que dans les provinces et qu'elle n'ait pas trouvé plus d'incrédules chez les lettrés que parmi les ignorants. L'historien Yelleius n'en parle qu'avec une emphase tout orientale *. Yalère- Maxime trouve que les Césars sont des dieux plus authentiques que les vieilles divinités de l'Olympe : « les autres, dit-il, nous en entendons seulement parler, tandis que,

1. Animam cœlestem cœlo reddidit (ii, 123). Voyez surtout celte étrange anecdote dans laquelle il raconte qu'un chef barbare, après avoir passé le Rhin et contemplé Tibère, se retire en disant : « liodie vidi deos. » (n, 107.)

ceux-là, nous les voyons* ». Manilius va plus loin encore; cette façon d'augmenter le nombre des habitants du ciel lui paraît une des preuves les plus manifestes de la puissance de l'homme : « Il en est venu, dit-il, à faire des dieux 2 ! » Cependant, malgré cet enthousiasme apparent des littérateurs et des poètes, il devait rester aux personnes sensées bien des scrupules. Ce débat contradictoire que Tacite imagine au moment de la mort d'Auguste entre ceux qui l'exaltent et ceux qui l'attaquent ne manque pas de vraisemblance 3. Il s'était passé au début de cette longue vie des événements dont le vulgaire ne se souvenait plus, mais que les gens éclairés ne pouvaient pas aussi facilement oublier, et qui devaient étrangement troubler leur piété quand ils s'approchaient de l'autel du nouveau dieu. Il était difficile à ses proches parents eux-mêmes d'être tout à fait sincères dans les honneurs dont ils comblaient sa mémoire. On lui avait bâti un temple dans le Palatin, dont Livie s'était instituée la prêtresse ; Tibère lui faisait un sacrifice un jour qu'Agrippine vint l'aborder pour se plaindre ^' Mais Tibère et Livie l'avaient vu de trop près pour avoir une foi bien solide dans sa divinité. Son culte ne s'accomplissait pas moins avec le plus grand sérieux, et il eût été fort imprudent de le négliger. L'année même de sa consécration, on poursuivit devant le sénat des chevaliers romains coupables de quelque irrévérence envers lui^. Un peu plus tard, les habitants de Cyzique perdirent la liberté, dont ils jouissaient depuis la guerre de Mithridate, pour ne l'avoir pas fêté avec assez de zèle 6. Une fois institué, son

1. Val. -Max., Préf. — 2. Manilius, iv, 931. Valère-Maxime a dit peu près la même chose : Deos reliquos accepimus, Cœsares dedi-

mus. — 3. Tacite, Ann.^ i, 9 et 10. — 4, Tacite, Ann., iv, 52. —

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