‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 54 sur 100 · Tac, Ann., i, 73. — 6. Tac, Ann., iv, 3G · texte numérisé non relu

Tac, Ann., i, 73. — 6. Tac, Ann., iv, 3G

culte fut donc rigoureusement maintenu; les rigueurs devinrent même bientôt inutiles, et cette répugnance que quelques personnes témoignaient pour y prendre part dut s'affaiblir avec le temps. Dion rapporte que sa perte fut d'abord assez légèrement supportée, mais qu'on la regretta beaucoup dans la suite, quand on le vit si mal remplacée Sa divinité dut gagner quelque chose à ce retour de popularité ; les crimes de Tibère et de Caligula lui donnèrent des adorateurs mieux disposés, et Sénèquc lui-même, qui d'ordinaire traite si mal l'apothéose impériale, dit. en parlant d'Auguste : « Pour croire qu'il est un dieu, nous n'avons pas besoin qu'on nous y force ^. » Malheureusement pour lui, le sénat crut devoir bientôt lui donner un collègue qui n'était guère digne d'un si grand honneur. C'était ce pauvre Claude, « que sa femme, dit Juvénal, précipita dans le cieP » en lui faisant manger de cet excellent plat de champignons « après lequel il ne mangea plus rien ». Il était bien difficile, quand on avait connu Claude, d'être fermement convaincu de sa divinité. Aussi Néron lui-même ne prit-il pas la peine d'achever le temple qu'on faisait construire en son honneur'^; ce qui ne l'empêcha pas, quelques années plus tard, quand il perdit sa fdle qui n'avait que quelques jours, de la mettre au ciel sous le nom de diva Virgo. Il décerna aussi les honneurs divins à Poppée, après l'avoir tuée d'un coup de pied. La nouvelle déesse fit même bientôt une illustre victime : les deux principaux griefs que les délateurs alléguaient contre Thraséa, et qui amenèrent sa perte, étaient de ne jamais sacrifier pour la conservation de la voix céleste du prince et de ne pas croire à la divinité de Poppée ^.

1. Dion, LYi, 43 et 45. — 2. Sen., De clem., i, 10. — 3 Juv., vi, 622. — 4. Suét., Vespas., 9. — 5. Tac, Ann., xvi, 22.

C'était vraiment abuser do la crédulité du public que de vouloir faire adorer Claude et Poppée. Le discrédit dont les nouveaux dieux étaient l'objet rejaillit sur l'institution elle-même. Jusque dans le palais du prince on en parlait légèrement. Tacite représente un des amis de Néron qui, en lui conseillant de tuer sa mère, ajoute, avec une ironie d'homme du monde, qu'il fera bien, après l'avoir tuée, a de consacrer à sa mémoire un temple, des autels, et tous les honneurs où peut éclater la tendresse d'un fils * ». L'apothéose n'a jamais été plus compromise auprès des gens éclairés qu'à ce moment. La littérature elle-même, qui lui avait été jusque-là si complaisante, ose devenir sévère pour elle. L'écrivain à la mode, Sénèque, avait été obligé par ses fonctions de faire au nom du prince qu'il avait élevé un panégyrique éloquent de Claude, qu'il détestait. Il se vengea de la contrainte qu'il s'était imposée en composant contre lui une des satires les plus vives et les plus gaies que l'antiquité nous ait laissées. Il le représentait qui monte au ciel clopinclopant, et qui finirait même par s'y établir, grâce à la protection de Mercure, si Auguste, qui voit tout le tort qu'un pareil collègue peut faire à sa divinité, ne le faisait précipiter dans les enfers. L'ouvrage est fort agréable ; à l'exception des amis personnels du prince, et il ne devait guère lui en rester depuis qu'il était mort, il amusa sans doute tout le monde. Il n'est pas douteux qu'on n'en ait été très- satisfait au Palatin ; qu'Agrippine, que Néron surtout, qui y était très-délicatement loué, ne se soient reposés en le lisant de ces grands airs de fils désolé et de veuve inconsolable qu'ils étaient forcés de prendre toute la journée. Le succès de la satire de Sénèque était fâcheux pour l'apothéose impériale ; vers le même temps,

l.Tac, Ann., xiv, 3.

elle fat attaquée avec plus de vigueur encore par Lucain. Au commencement de la Pharsale, Lucain avait promis le ciel à Néron, dont il était alors le favori ; il changea de langage, quand il eut encouru sa colère. Dans les derniers livres de ce poëme, qu'il composait en silence et où il mettait toutes les rancunes de sa vanité blessée, il reprochait amèrement aux dieux d'avoir abandonné la cause de la liberté, mais il annonçait qu'ils en seraient punis : ne sera-ce pas pour eux la plus cruelle des humiliations de voir qu'on ose mettre les Césars dans leur compagnie? « La guerre civile, disait-il, placera nos tyrans à côté des dieux. On mettra la foudre aux mains des morts, on ornera leurs têtes de rayons lumineux, et dans ses temples Rome jurera par des ombres M »

Ces railleries et ces invectives devaient, à ce qu'il semble, déconsidérer tout à fait l'apothéose, et il était naturel que la foi à la divinité des Césars allât tous les jours en s'alTaiblissant. Ce fut pourtant le contraire qui arriva. Cette dévotion, comme toutes les autres, parut prendre plus de force à la fin du premier siècle; elle est alors plus aisément acceptée de tout le monde, les attaques contre elle deviennent tous les jours plus timides et plus rares ^, et elle atteint son apogée sous le règne des Antonins.

Ce qui rendit à l'apothéose impériale une partie de l'autorité qu'elle avait perdue, c'est sans doute que, pendant cette période, elle eut la chance de s'égarer moins sou-

1. Luc, VII, 4-56. — 2. On peut, par exemple , comparer les restrictions timides et embarrassées de Plutarque {VUa Rom., 28) avec les assertions énergiques de Sénèque et de Lucain. Pausanias (vu, p. 457) et Dion (ui, 35) sont assez dédaigneux, mais ils ne disent qu'un mot. Ce qui est assez piquant, c'est que Julien se montre l'adversaire résolu de ces apothéoses. Il appelle Auguste « un faiseur de poupées », parce qu'il a fait de César un dieu {Césars, 27).

vent sur des princes indignes. 11 n'était plus question, on le comprend, de la divinité de Poppéc, qui ne survécut pas au règne de Néron ; celle de Claude était aussi fort ébranlée. Dans la loi royale qui conférait à Vespasien les prérogatives souveraines, on n'avait pas osé donner le nom de dieu au mari malheureux d'Agrippine *; Vespasien, qui était un prince conservateur et qui mettait sa gloire à maintenir les traditions, fit cesser cette irrégularité. Après tout, Claude avait été mis dans le ciel par un décret du sénat en bonne forme, il n'y avait pas de raison de l'en chasser. Son temple fut donc achevé, et dès lors il prit place à son rang dans les listes des empereurs divinisés^. Malgré le soin que Vespasien prenait de la divinité des autres, il était assez sceptique pour la sienne: on rapporte qu'il disait plaisamment, en se sentant mourir, qu'il était en train de devenir dieu . Il devint dieu, en effet, ainsi que son fils Titus, et, comme ils avaient donné quelques années de repos à l'empire, l'empire, en récompense, ne leur marchanda pas les autels. Il y eut bien encore dans la suite quelques scandales à propos de l'apothéose : on éleva des temples au bel Antinous, et l'on établit en son honneur des fêtes et des mystères pendant lesquels il était censé faire des miracles; mais il faut bien faire remarquer qu'il ne reçut jamais de consécration officielle et que son culte ne fut guère répandu que dans la Grèce et l'Orient '^. D'ordinaire les dieux que faisait le sénat étaient plus sérieux. En imposant à la vénération de l'empire des princes comme Nerva, Trajan ou Antonin, on était sûr de ne pas choquer l'opinion publique. Aucun dieu n'a jamais été plus fêté que Marc-

1. Orelli, fin du 2* vol. — 2. 11 se trouve à son rang, après le divin Auguste, et avant le divin Vespasien, dans les Tables de Salpcnsa et de Malaga, qui sont du règne de Domitien. — 3. Suét., Vesp., 29 : Vœ, putr, deus fiol — ^. Eckel, vi, 528 et sq.

Aurèle. « Non- seulement, dit son historien, les gens do tout âge, de tout sexe, de toute condition, lui rendirent les honneurs divins, mais on regarda comme un impie celui qui n'avait pas quelque image de lui dans sa maison. De nos jours encore (deux siècles après la mort de Marc- Aurèle) beaucoup de familles conservent ses statues parmi leurs dieux pénates, et il ne manque pas de gens qui prétendent qu'il leur apparaît en songe pour leur donner de bons avis et des oracles certains ^ »

Je ne vois pas de raison de suspecter la sincérité de ces hommages. Les gens qui, sous Constantin, rendaient un culte à Marc-Aurèle n'avaient rien à attendre du pouvoir ; leur dévotion était tout à fait désintéressée, elle ne s'explique que par la foi. Pline le jeune disait à Trajan ; a Vous avez divinisé votre père, non pas par vanité ni pour braver le ciel, mais parce que vous le croyez dieu^.» L'affirmation est formelle; ou bien il faut accuser Pline de mensonge effronté, ou il faut admettre que Trajan croyait à la divinité de Nerva. S'il nous paraît surprenant qu'il y ait cru, c'est que nous oublions toutes les précautions qu'on avait prises pour ménager les scrupules des gens du monde au sujet de l'apothéose et le sens véritable qu'on y attachait. Une s'agissait pas à Rome, comme dans les provinces, de rendre un culte à l'empereur vivant : Caligula etDomitien avaient exigé qu'on les adorât, mais les bons princes se gardaient bien d'imiter leur exemple. Tant qu'ils étaient en vie, on se contentait d'adorer leur génie dont l'image était placée à côté de celle des princes divinisés; encore les empereurs sages étaient-ils fort attentifs à ne pas permettre qu'on leur prodiguât trop cet honneur ^. Après leur mort, le sénat leur décernait offi-

i. Capitolin, M.-Aur., 18. — 2. Pline, Paneg., il. — 3. Pour lui élever une statue auprès de celle des divi, Trajan voulait qu'on lui

cicUement l'apothéose, et leur culte se répandait dans l'univers. Les homnnages que la divinité nouvelle recevait de tout le monde étaient les mômes, mais les gens éclairés ne se faisaient pas d'elle la même idée que le vulgaire. En général, le vulgaire pensait que les Césars étaient des dieux comme les autres ; il leur attribuait la même puissance, et supposait qu'elle se révélait de la même manière, par des apparitions et des songes. Les gens éclairés, au contraire, mettaient une certaine différence entre eux et les autres divinités : c'était pour eux quelque chose comme les héros ou demi-dieux des anciens Grecs. En somme ils ne leur accordaient pas plus de privilèges que les stoïciens n'en attribuaient à leur sage après sa mort. La philosophie du Portique enseignait que le ciel était le séjour et la récompense de ceux qui avaient bien vécu. Sénèque parle « de cette coupe empoisonnée qui a transporté Socrate de la prison dans le ciel* ». Il était naturel qu'on y plaçât, en même temps que les sages, les princes qui avaient gouverné honnêtement un grand pays et qui avaient su se conserver vertueux dans ces positions élevées où la vertu court tant de risques. L'apothéose pour beaucoup de gens ne voulait pas dire autre chose. Le mot divus dont on se servait pour désigner l'empereur divinisé n'avait pas tout à fait la même signification que deus. Quoique dans l'origine il n'y eût entre ces deux termes aucune différence, l'usage finit par en créer une : on se servait du premier pour faire entendre que le prince était parmi les bienheureux à qui leur vertu avait mérité le ciel. C'est le nom dont plus tard on appela les saints dans l'Église chrétienne; il devait avoir déjà parmi les

demandât la permission, et il dit lui-même qu'il l'accordait rarement (Pline, Epist., X, 8 et 9. édit. Keil.} Voyez aussi Paneg., 52. i.Epist., 07, 7.

païens un sens analogue. Ainsi, lorsque après la mort d'un prince le sénat lui avait accordé les honneurs divins, il pouvait bien être un dieu véritable pour le vulgaire, mais lesgenséclairés le regardaientplutôt comme un saint que comme un dieu, et par ce détour les hommages qu'on lui décernait n'avaient rien de blessant pour la dignité divine. Le décret du sénat était une sorte de canonisation qui par certains côtés produisait les mêmes effets que celle que l'Église prononce après une délibération solennelle. Les amis de Marc-Aurèle, nous venons de le voir, plaçaient sa statue parmi leurs dieux pénates et rendai, alun culte à sa mémoire ; c'est à peu près ainsi que Joinvillc établit dans la chapelle de son château un autel à saint Louis, son bon maître, a où l'on devait chanter toujours en l'honneur de lui». Germanicus, en parlant à ses soldats, leur montre le divin Auguste s'intéressant, du haut du ciel, à la conduite de ses armées et aux destinées de son empire. Ce langage n'est pas très-différent de celui de saint Ambroise, lorsque, sur la tombe de Théodose, il affirme que le grand empereur chrétien habite le séjour de la lumière et se gloritie de fréquenter l'assemblée des saints; lorsqu'il nous fait voir Gratien qui vient le recevoir, qui l'embrasse, qui oublie sa mort cruelle en accueillant celui qui l'a si glorieusement vengée *. On comprend que de cette manière et avec ces restrictions les gens éclairés et religieux pouvaient accepter l'apothéose et adresser leurs prières à l'empereur divinisé, quand il avait été honnête, sans se faire trop de scrupules. Quant aux indifférents et aux incrédules, ils se mettaient encore plus à l'aise avec elle. Pline l'ancien trouve « que c'est une vieille manière de témoigner aux gens sa gratitude ^ »,

1. s. Ambr., Orationcs, 39 : Manet ergo in luminc Tlieodosius ^t sanctorum cœtibus gloriatur. — %. Pline, Hist. nat-, ii, 7,18.

une sorte de compliment banal qui no tire pas à conséquence ; aussi, quoiqu'il nie l'immortalité de l'ame et qu'il doute de l'existence des dieux, il n'hésite pas à nous représenter Vespasien « le plus grand des princes qui aient jamais régné sur le monde», s'acheminant vers le ciel avec toute sa famille. Nous savons que certains philosophes adoraient PlatonS et que le poëte Silius Italiens rendait un culte à Virgile. Yirgile et Platon étaient des écrivains religieux, dont il était naturel de faire des saints du paganisme; ce qui est tout à fait surprenant, c'est de voir Lucrèce, le violent ennemi des superstitions populaires, dans son admiration pour l'incrédule Épicure, le proclamer dieu : Deas ille fuit, deus, inclute Memmi. Évidemment ce n*est pour lui qu'une très-violente hyperbole, destinée à faire comprendre et partager l'excès de son enthousiasme.

Il est donc vrai de dire que lous les gens qui vivaient alors sous la loi romaine, à tous les degrés de la société, ont témoigné une grande complaisance pour l'apothéose impériale, et que cette complaisance leur coûtait moins que nous ne sommes tentés de le croire. Les seules résistances sérieuses qu'elle éprouva lui vinrent des Juifs rt des Chrétiens. Les Juifs avaient horreur d'adorer un lomme. Ils ne permettaient pas aux légions de traverser Jérusalem avec leurs enseignes, parce qu'elles portaient Timagede l'empereur vivant et de ses prédécesseurs divinisés. Les Chrétiens n'étaient pas moins résolus. C'était d'ordinaire devant la statue du prince qu'on traînait leurs martyrs, et ils aimaient mieux mourir que de lui offrir de l'encens. « Je n'appelle pas l'empereur un dieu, disait Tertullien, parce que je ne sais pas mentir et que je ne veux pas me moquer de lui... Je n'ai qu'un maître, qui

\. Letronne, Inscr. de VÉcjijple, ii, p. 286

i82 L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE.

l'est aussi de l'empereur; il faut l'adorer, si l'on veut qu'il soit favorable à César. Gardez-vous de croire et d'appeler un dieu celui qui ne peut rien sans l'aide de Dieu *. »

L'apothéose, si rudement attaquée par les Chrétiens, survécut pourtant au triomphe de Christianisme ; mais en survivant, elle perdit de plus en plus sa signification ancienne. Dès le début, le culte des Césars avait un double caractère, religieux et civil ; il est facile de voir, à mesure qu'on avance, que le caractère civil l'emporte. Les temples de Rome et d'Auguste cessent peu à peu d'être des sanctuaires pour devenir des lieux de réunions pohtiques ; les prêtres des provinces ressemblent à des administrateurs ordinaires chargés des intérêts de leur pays ; les flamines des cités ne sont plus que des magistrats municipaux comme les autres, et l'on ne regarde la corporation des Augustales que comme une société de négociants réunis pour défendre leurs privilèges. Dans toutes ces institutions diverses, le culte impérial n'est bientôt qu'un prétexte : on a l'air de se rassembler pour des prières et des sacrifices ; en réalité, c'est pour s'occuper des affaires communes. Le caractère religieux de ce culte tendait donc tous les jours à s'effacer ; il acheva de disparaître quand le Christianisme fut triomphant. Les peuples honorèrent Constantin, lorsqu'il devint le maître de l'empire, comme ils en avaient l'habitude, en lui bâtissant des temples et en célébrant des jeux en son honneur. Constantin, quoiqu'il fût chrétien, accepta ces hommages ; il tint seulement à les dégager de tout mélange avec l'ancienne religion. Il conserva les jeux, dont l'habitude avait fait un besoin pour le peuple, mais en leur donnant un caractère profane. « Nous avons défendu,

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