‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 58 sur 100 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LE SIÈCLE d'auguste.

Après avoir étudié ce qu'Auguste avait fait pour la religion romaine et ce qu'elle a fait pour lui, il nous faut chercher quel fut le succès de ses réformes religieuses et morales. Parvint-il, comme il l'espérait, à ramener ses contemporains aux anciennes mœurs et aux vieilles croyances? A-t-il vraiment rendu son siècle plus honnête et moins incrédule ; et si ses exhortations ou ses ordres ont quelquefois arrêté le débordement du scepticisme et de l'immoralité, quelles furent la profondeur et la sincérité de ce changement ? Les renseignements ne nous manquent pas pour répondre à ces questions; nous pouvons consulter une des plus belles et des plus riches littératures que le monde ancien nous ait laissées. Elle nous apprendra ce que pensaient, ce que croyaient alors les gens distingués et l'influence que les réformes d'Auguste exercèrent sur eux.

Admiration des contemporains pour les institutions d'Auguste. — Était-elle sincère? — Contradictions dans lesquelles tombent les écrivains qui les célèbrent. — Tite-Live. — Les Odes d'Horace. — Raisons qui font croire que les réformes d'Auguste n'ont pas eu de résultat.

On est très-frappé, quand on lit les écrivains de ce siècle, de l'admiration sans réserve qu'ils paraissent tous

éprouver pour Auguste et ses institutions. Certes, il ne manque pas de princes que la littérature de leur temps ait comblés d'éloges, mais aucun d'eux n'a eu la bonne fortune de plaire à tout le monde et d'échapper tout à fait à la critique. Quel que fût l'éclat de leur gloire ou l'étendue de leur pouvoir, ils n'ont pu entièrement fermer la bouche à leurs ennemis. Malgré le murmure de flatteries qui s'élève de tous côtés devant les pas de Louis XIY, on distingue, en prêtant l'oreille, la voix aigre et insultante des réfugiés de Hollande. Auguste est plus heureux : parmi les écrivains de son époque, nous ne lui connaissons pas de détracteur. On nous dit bien que vers la fin de son règne quelques orateurs et (juelques historiens le traitèrent avec sévérité; mais leurs livres ne nous sont pas parvenus, et rien ne trouble aujourd'hui pour nous ce concert de louanges qui célèbre sa fortune et sa gloire. Non-seulement les écrivains sont unanimes à reconnaître la nécessité de ses réformes, à en vanter le mérite, à en prédire les heureux effets, mais ils se font tous honneur de le seconder; tous, qu'on leur ait ou non demandé leur concours, travaillent à les faire réussir, tous prêchent la vertu, tous chantent les dieux; et l'on peut dire qu'Auguste compte autant de collaborateurs que nous connaissons de poètes, d'orateurs et d'historiens sous son règne.

Cependant, dès qu'on s'approche d'un peu plus près, sous ce bel accord on découvre beaucoup de dissonances. Il se trouve que ces collaborateurs empressés de l'empereur, ces protecteurs zélés de la religion et de la morale se sont souvent démentis dans leurs livres et dans leur conduite. Ces contradictions, qu'ils ne se donnent pas la peine de dissimuler, sont choquantes; elles font peser sur les institutions qu'ils défendent un reproche grave. Les réformes d'Auguste, quand on les juge d'après leurs ou-

vrages, nous paraissent manquer entièrement de sincérité. Entreprises dans un but politique, par des gens qui ne pratiquaient pas eux-mêmes les vertus qu'ils essayaient d'imposer aux autres, elles ne pouvaient aboutir, si elles réussissaient, qu'à une sorte de mensonge général; elles n'auraient jamais établi qu'une apparence d'ordre et de discipline extérieure et ne seraient pas arrivées jusqu'aux âmes. Auguste lui-même n'avait pas assez bien vécu pour s'attribuer le droit de réformer les mœurs publiques. Sans parler des débuts sanglants de son règne, Dion nous apprend qu'au moment même où, sur la demande des sénateurs, il promulguait ses premières lois contre les adultères, il était amoureux de la femme de Mécène, la gracieuse Terentia, et « qu'il la faisait de temps en temps disputer de beauté avec Livie^ ». Ce moraliste si rigoureux pour les autres conserva longtemps pour lui le goût des débauches secrètes. On sait que des litières fermées amenaient des femmes au Palatin, ei que ce mystère n'était pas tout à fait ignoré du public, puisqu'un philosophe se glissa un jour dans une de ces litières pour venir faire des remontrances au prince libertin ^. La plupart de ceux qui servaient les desseins d'Auguste n'étaient guère plus autorisés que lui à enseigner le respect des dieux et l'amour de la vertu. 11 n'y avait pas alors de sybarite plus efféminé que ce Mécène qui se chargeait d'inspirer aux poètes la résolution de chanter le bonheur champêtre et les charmes de l'antique simplicité. Tacite dit de Salluste : (( Par son amour pour le luxe et les plaisirs, il était fort éloigné de la façon de vivre des anciens ^ ; et Salluste était un des amis les plus dévoués et des conseillers les plus influents du prince qui se vantait de ranimer le goût des mœurs antiques. Dion fait remarquer qu'aucun des

1. Dion, Liv, 19. — 2. Dion, LVi, 43. — 3. Tac, Ann., lu, 30.

deux consuls qui donnèrent leur nom à la loi Papia Poppeea n'était marié ^; ce qui ne les empêcha pas de décréter des peines rigoureuses contre les célibataires. Parmi les écrivains qui célébraient avec le plus d'effusion les lois morales et les institutions religieuses d'Auguste, il s'en trouvait beaucoup dont la vie avait été fort légère et que rien n'avait préparés à la mission grave dont ils se chargeaient avec un empressement si étrange. Ovide, en composant ses Fastes^ éprouve une sorte d'étonnement naïf du sujet nouveau de ses chants. Il rappelle qu'avant do célébrer les dieux et leur culte, il avait chanté ses amours : « Qui pouvait croire, nous dit-il, que parce chemin j'en arriverais où je suis"^? »

Ce n'est pas qu'on doive prétendre que tous ceux qui aidèrent ainsi Auguste dans ses desseins politiques n'aient songé qu'à lui plaire et à mériter ses faveurs par leur complaisance. La plupart n'obéissaient pas à des motifs aussi bas. Comme Horace, ils avaient assisté aux guerres civiles; ils avaient vu, comme Properce et Virgile, leurs biens partagés ; témoins ou victimes de ces désastres, ils en avaient encore l'àme blessée. C'est de la meilleure foi du monde qu'ils venaient en aide au prince qui leur promettait de les réparer. Ils applaudissaient de grand cœur à son entreprise et cherchaient à la seconder. Ils reconnaissaient avec lui que la paix publique ne serait assurée que par le retour aux institutions et aux croyances d'autrefois : aussi faisaient-ils de leur mieux pour célébrer l(>s anciennes vertus; mais on sentait bien que, quel que fût leur désir de revenir au passé, il ne leur était pas toujours facile de s'arracher au présent. C'est ainsi que, chez nous, les gens qui venaient d'échapper aux dangers

1. Dion, Lvi, 10. — 2. Ovide, Fast., u, 8 : Ecquis ad hœc illirn credeiel esse viam ?

de la Révolution étaient forcés d'avouer, quand ils lisaient le Génie du Cliristianisme^ qu'il serait fort utile que la société redevînt chrétienne et croyante ; mais, malgré la bonne envie qu'ils avaient de croire, la plupart d'entre eux ne pouvaient s'empêcher de se souvenir qu'ils avaient fréquenté les salons du XYiii** siècle et qu'ils avaient lu Voltaire. De même, les contemporains d'Auguste étaient les fils de cette génération qui avait produit Cicéron et Lucrèce; ils avaient admiré dans leur jeunesse le poëme de la Nature et le traité de la Divination^ il ne leur était pas aisé de l'oubher. Ce qui leur était aussi bien difficile, c'était de se soustraire à ce monde séduisant et iéger au milieu duquel ils vivaient et qui leur faisait un si bon accueil. De là ces incohérences qu'on remarque dans leurs doctrines et dans leur conduite, ce mélange surprenant de scepticisme et de foi, ces sévérités de principes tempérées par d'étranges complaisances dans la pratique, et ce sourire ironique qui se glisse souvent jusqu'au milieu de l'enthousiasme le plus vif.

On retrouve ces contradictions chez presque tous les écrivains de ce siècle : ceux mêmes qui semblent d'abord les plus résolus et les plus sincères n'en sont pas tout à fait exempts. Il n'y en a pas qui tienne plus à paraître le prôneur du passé et l'ennemi de son temps que Tite-Live; à l'entendre, le principal plaisir qu'il trouve dans l'étude de l'histoire, c'est qu'elle le fait vivre loin de ses contemporains, et l'on a souvent cité le beau passage dans lequel il dit qu'en parcourant l'antiquité son âme se fait antique sans effort. Son admiration pour les vieux âges est si vive, qu'elle le fait quelquefois sortir de sa sérénité ordinaire, qu'elle le rend violent, agressif; il se fâche tout à fait contre ceux qui ne partagent pas son enthousiasme, il les maltraite, il leur adresse des défis passionnés : « Qu'on vienne maintenant se moquer des

gens qui admirent le passé ! » s'écrie-t-il, au moment où il vient d'en raconter quelque beau trait ^ Ce qui l'impatiente surtout, c'est le scepticisme religieux de son temps. II ne tarit pas de colère contre « cette science qui méprise les dieux"», et ne manque pas une occasion de faire des professions publiques de crédulité. Cette crédulité a pourtant des bornes; il lui arrive souvent, quand il raconte un miracle trop absurde, de l'atténuer et de l'arranger : malgré l'engagement qu'il a pris de tout dire et de tout croire, il hésite, il supprime les circonstances les plus extraordinaires^, il explique les autres; il essaye de rendre l'impossible vraisemblable, ou même il laisse échapper, au milieu d'un récit merveilleux qu'il paraît faire le plus sincèrement du monde, quelque réflexion ironique qui en détruit l'effet. A propos de la naissance miraculeuse du fondateur de Rome, il dépeint avec une bonne foi apparente la rencontre que la Vestale fit du dieu Mars et comment il la rendit mère de deux jumeaux; puis il ajoute qu'au moins Rhea Silvia le raconta ainsi, « soit qu'elle le crût, soit qu'il lui parût plus convenable de prendre un dieu pour complice de sa faute* ». 11 agit de même à propos des oracles et des prodiges de toute sorte par lesquels la volonté divine est censée se m.anifester aux mortels; il blâme beaucoup ceux qui les négligent ou qui s'en moquent ; il ne veut pas croire que ces prodiges aient cessé de son temps : les dieux continuent à avertir l'humanité des événements qu'ils préparent, c'est

1. Tite-Live, xxvi, 25. — 2. x, 40. — 3. Voyez, par exemple, l'histoire de la louve et des deux jumeaux (i, A). A ce propos, Niebuhr se moque gaiement des historiens qui veulent rendre les miracles plus vraisemblables en les atténuant, « comme si le tout, dil-il, ainsi que dans l'histoire de saint Denys, ne dépendait pas du premier pas ». — 4. I, 4 : .,.seu ita rata, seu quia auclor culpce honestior erat^

l'humanité qui ne daigne plus tenir compte des avertissements qu'elle reçoit *. Autrefois on les enregistrait fidèlement , et Tite-Live , qui les trouve notés dans les chroniques sacrées qu'il compulse, a grand soin de les rapporter. Mais ici encore la foi paraît l'abandonner au milieu de la route. Quand ces prodiges deviennent trop extraordinaires ou trop nombreux, il semble éprouver quelque honte à les raconter; il nous dit « qu'on les vit ou qu'on crut les voir^»; il fait remarquer que les peuples qui en observent le plus sont ceux qui sont d'avance disposés à tout croire ^. Quelquefois le miracle dépasse tout à fait sa crédulité, et il insinue que c'est une invention des prêtres ou des politiques. Il veut bien admettre qu'un bœuf ait parlé, mais quand on vient lui dire que des souris ont dévoré une statue d'or, il se met en colère, il voit dans ces exagérations TefTet d'une « superstition coupable '* », et déclare qu'on veut se moquer de nous^. Ces contradictions étaient inévitables : on a beau, comme Tite-Live, avoir la ferme résolution de se faire antique, on reste toujours de son temps malgré soi.

C'est ce que montre aussi, et peut-être avec plus d'évidence, l'exemple d'Horace. On a certes bien raison d'être surpris de trouver Horace parmi les défenseurs les plus zélés des institutions d'Auguste; il ne paraissait vraiment pas destiné par son caractère ou par sa conduite à jouer ce rôle. Rien ne ressemblait moins à ces Romains d'autrefois dont il allait célébrer les vertus que ce poëte indolent, amoureux de son loisir, qui avait horreur des affaires publiques et qui grondait ses amis quand ils s'occupaient « de ce que pouvaient tramer

1. xuii, 43. — 2. m, 5 xxi, 62. — 3. xxiv, 10; xxix, 14. — ^x\u, 23 prava religio. — 5, xxiv, 44 : ludibria auriiim.

contre Rome le Scythe et le Cantabre * ». Il est difficile d'imaginer une nature aussi peu religieuse que la sienne. La religion chez les Romains reposait sur le respect des anciens usages, et Horace se trouvait être de ces esprits qui se tournent plus volontiers vers l'avenir que vers le passé. Il osait critiquer les vieux poètes et ne se gênait pas pour se moquer de leurs admirateurs. Tels étaient les sentiments qu'il manifestait dans ses premiers ouvrages, et l'on ne pouvait guère supposer qu'il dût un jour en changer. Par tempérament et par principe il était ennemi de ces violentes émotions qui peuvent jeter une âme aux pieds des dieux. On connaît sa devise : Il faut n'être trop frappé de rien, niladmirari^ ; c'est celle des gens qui veulent se mettre à l'abri de ces surprises de l'imagination qui font souvent les croyants. Aussi est-on d'abord très-étonné qu'Auguste ait paru tenir à se donner un auxiliaire si peu fait pour soutenir ses desseins. Ce qui valut cet honneur à Horace, c'est sans doute l'influence dont il jouissait sur l'opinion. Dès son début il avait attiré l'attention sur lui par ses attaques hardies. En frappant à la fois sur les vivants et les morts, en osant braver des préjugés respectés, il avait obtenu un succès d'enthousiasme et de scandale. Ce qui est plus rare, c'est qu'il avait su ne pas tromper l'attente que ce début audacieux avait fait naître ; son second ouvrage avait soutenu l'effet du premier. Il s'était imposé la tâche d'introduire à Rome un genre de poésie qu'elle ne connaissait pas ; ce satirique applaudi s'était mis à écrire des odes et y avait réussi. La curiosité était donc éveillée sur lui, et l'on était sûr que rien de ce qu'il écrirait ne passerait inaperçu. Si l'on voulait s'adresser aux gens éclairés, aux personnes du monde qui font l'opinion publique, leur insinuer quel-

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