‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 59 sur 100 · Hor., Carm., n, H, 1. — 2. Ep. i · texte numérisé non relu

Hor., Carm., n, H, 1. — 2. Ep. i

que idée nouvelle, les préparer à quelque changement dans les lois ou les mœurs et le leur faire agréer, il était utile d'avoir Horace pour soi. Auguste le comprit ; aussi n'est-il pas douteux que le poëte n'ait été plusieurs fois sollicité de donner son appui aux réformes qu'on méditait au Palatin. 11 n'y a pas de témérité à croire qu'il fait allusion à ces insistances et à la résolution qu'il avait prise d'y céder, quand il dit à sa lyre : « On nous réclame : allons, ma lyre, si jamais sous l'ombrage tu amusas mes loisirs, fais entendre des chants dignes de vivre ^ » Dès lors Horace paraît tout à fait initié à la pensée du maître : il fait honte aux Romains de laisser les temples en ruine au moment où Auguste les relève ^; il vante la simplicité antique, il conseille de fuir le luxe et les dépenses insensées pendant que le pouvoir préparait ses lois somptuaires ; il prévient toutes les réformes et semble quelquefois les provoquer; ses attaques violentes contre ces femmes sans pudeur a qui, à la table même de leur mari et devant ses yeux, se pourvoient d'amants plus jeunes 3 », ont précédé de quelques années les lois d'Auguste contre les adultères. L'empereur paraît hésiter, mais le poëte le presse de punir ces dérèglements ; il demande des châtiments sévères : « A quoi sert de gémir, si l'on ne supprime la faute par des supplices ^^7 » A mesure qu'il avance, il semble s'encourager dans ce rôle de réformateur des mœurs publiques qui lui avait coûté d'abord quelque peine à prendre. Le troisième livre des Odes s'ouvre par un véritable traité de morale publique et privée à l'usage de ses contemporains. Les six premières pièces de ce livre ont dû être faites à la fois ; elles sont

1. Carm., i, 32, 1. — 2. Mommsen, Res gestœdivi Aug., p 58. — 3. Carm., ni, 6, !25.— 4. m, 24, 33.

écrites dans le même mètre et sous la même inspiratîoa *. Le poëte y prend dès le début un ton religieux qui ne lui était pas ordinaire : c'est un « prêtre des muses » qui parle, et avant de promulguer ses oracles, il éloigne de lui les profanes : Odi profanum vulgus et arceo. Ces profanes sont sans doute les indifTérents, les esprits légers et mondains que tant de gravité risquerait de déconcerter et qu'il faut écarter à tout prix ; puis, s'adressant aux âmes plus naïves et dont il est sûr d'être mieux écouté, il leur recommande toutes les vertus civiles et domestiques qui font le salut des États, l'amour du pays, le respect des choses sacrées, la fermeté dans la conduite, la résignation dans les souffrances, la modération dans les goûts, le courage en face de l'ennemi, l'honnêteté dans la vie intérieure. 11 veut former une jeunesse active et robuste « qui sache supporter vaillamment la misère, qui poursuive de sa lance le Parthe orgueilleux, qui passe sa vie en plein air, au milieu de l'agitation des combats- ». Il apprend à l'âge mûr «que la force brutale se précipite elle-même, mais que, lorsqu'elle se modère et se contient, les dieux la soutiennent et la portent plus haut ^ » . Jl croit que le mal dont Rome est atteinte ne vient que de la démoralisation qui s'est introduite dans les familles : a Des générations coupables ont souillé le mariage et porté le trouble dans la maison : c'est la source des fléaux qui désolent la patrie*)). Et à ces mœurs déréglées il oppose l'exemple de cette race énergique de soldats-paysans « qui rougit

1. Peerlekamp veut que ces six 0,,^» n'aient formé qu'un seul poëme sous le titre de Carmen de moribus. Cette opinion est insoutenable ; mais il n'en est pas moins sûr que le sujet de ces odes est le même et qu'elles ont été composées ensemble. Les allusions historiques contenues dans la cinquième montrent qu'elles ont dû être écrites vers 730. — 2. Cann., m, 2, 1. — 3. Cann., in, 4., G5. — 4. Carm., ni, 6, 16.

la mer du sang carthaginois*». On voit que c'est tout à fait Tesprit des institutions morales et religieuses d'Auguste.

En écrivant ces belles odes qui durent être si bien accueillies du maître et de ses conseillers, Horace dut éprouver souvent quelque embarras. Il lui fallait forcer un peu sa nature pour prendre ce ton solennel. Il savait bien qu'il était plus propre à la poésie légère et gracieuse qu'à l'enthousiasme pindarique : « Sa frêle barque n'était pas faite pour braver les flots de la mer Tyrrhénienne ^ »; et, dans les premiers temps surtout, toutes les fois qu'il abandonnait la côte tranquille pour se lancer sur la haute mer, il avait hâte de se rappeler lui même au rivage. Il lui fallait de plus, ce qui était beaucoup plus grave, donner un démenti à ses anciennes opinions. Horace était de ceux dont j'ai parlé, que Lucrèce avait charmés dans leur jeunesse. Il avait été d'abord épicurien et ne s'en était pas caché. Dans la satire où il raconte son voyage àBrindes, il nous dit, à propos d'un miracle qu'on voulut lui faire voir dans un temple d'Egnatia, que l'école à laquelle il appartient ne croit pas que les dieux se dérangent jamais pour s'occuper des mortels ^ ; il niait donc alors la Providence, qui est le fondement de toutes les religions. Comment d'incrédule est-il devenu croyant? Il nous l'a raconté dans ses Odes : c'est un coup de foudre dans un ciel serein qui suffit pour opérer ce prodige *. C'en fut assez, comme il le dit, « pour lui faire tourner sa voile ». Dès lors il cessa d'être un « avare et négligent adorateur des dieux », et s'empressa de renoncer « aux principes de sa folle sagesse ». Parle-t-il sérieusement ou veut-il plaisanter, c'est ce qu'il n'est pas facile de dire.

1. Carm., m, 6, 34. — 2. Carm., iv, 15, 3. — 3. Sat., i, 5, 97. — 4. Carm., i, 34.

II est sûr qu'au moins il sourit, et que ce sourire, aperçu des gens d'esprit, les rendra moins sévères pour cette conversion inattendue. Dès lors cet ancien sceptique, qui refusait d'ajouter foi au miracle d'Egnatia, peuple de prodiges sa propre vie. A l'en croire, il a été quatre ou cinq fois sauvé de la mort par l'intervention directe des immortels. « Les .dieux me protègent, s'écrie-t-il avec enthousiasme, les dieux ont souci de mon salut et récompensent ma piété*. )) 11 était bien naturel que pour reconnaître leur protection, il chantât leur louange. Ces dieux qu'il célèbre sont ceux des légendes populaires, accessibles à toutes les passions de l'humanité, qu'on irrite par des offenses, qu'on calme par des sacrifices ^. Il les représente sous les traits que leur donnent toutes les théologies. Ils font trembler devant eux l'homme a qui n'est qu'ombre et poussière^; » ils se plaisent, comme Jéhovah, à relever le faible et à humilier le superbe* ; ils aiment les modérés, les tempérants, ceux qui s'imposent des privations : « Plus quelqu'un se sera refusé à lui-même, plus les dieux lui accorderont^. » Ils se méfient de l'audace de l'esprit humain et lui imposent des bornes qu'il ne doit pas franchir. Ils le punissent quand il les dépasse, et ne veulent pas, eux non plus, qu'il touche trop à l'arbre de la science. Ils ont abrégé la vie humaine, qui dans les premiers temps était plus longue, parce qu'ils sont irrités de voir la navigation unir des continents que l'ordre du ciel avait séparés^. Que nous som-

1. Carm.y i, 17, 13. — 2. 11 y a pourtant quelques passages chez Ilorace dans lesquels la Divinité suprême est dépeinte d'une façon plus relevée et plus philosophique : par exemple, Carm., i, 12, 17. — 3. Carm. , iv, 7, 17. — 4. Carm. , i, 34, 13 : ... hmgnem atténuât deus Obscura promens. — 5. Carm., m, 16, 21 : Quanto quisque sibi plura negaverit^ Ab dis plura feret. — 6. Carm., i, 3, 21^ sq.

mes loin des chants de triomphe de Lucrèce quand il voit que rien n'échappe à la raison humaine, quand il célèbre les bornes de la nature reculées et cette victoire qui rend les dieux inutiles et élève l'humanité jusqu'au ciel ! Horace a tout à fait oublié les leçons de son maître; sous prétexte de respecter l'ordre établi, il semble vraiment condamner l'homme aune éternelle immobilité. Le même esprit se retrouve dans ce passage d'une de ses odes les plus célèbres où il rappelle ce principe, emprunté aux religions positives, que lorsqu'une génération a commis une faute, elle en est punie dans ses descendants : « Romain, dit-il, les crimes de tes ancêtres retomberont sur ta tète innocente M » Et cette sentence lui semble trèsnaturelle. Ce n'était pas l'opinion de Cicéron, qui répondait avec une généreuse colère à ceux qui soutenaient le même principe : « L'admirable équité des dieux ! Quelle ville souffrirait un législateur qui, pour punir la faute du père ou de l'aïeul, frapperait le fils ou le petitfils 2 ? ,)

Dans cette évolution, l'habile Horace a cherché autant qu'il le pouvait à se mettre d'accord avec lui-même, et il faut reconnaître qu'il y a souvent réussi. Au fond la morale qu'il développe dans le troisième livre des Odes n'est pas très-différente de celle des Satires et desÉpUres, Il s'est contenté d'ajouter aux préceptes qu'il donne une sanction divine ; quand on les dépouille de ces airs d'oracle et de cet appareil religieux dont il les a couverts, on se retrouve en présence des mêmes principes. Qu'il dise, comme dans la première satire, « qu'il faut se contenter de ce qu'on a », ou « qu'un homme doit s'estimer heureux quand Dieu lui a donné ce qui suffit^ », la diffé-

1. Cttrm., m, 6, 1. —2. Cic, De nat. deor., ni, 38. —3. Carm., ni, 16, 43.

rence est petite. Il répète dans tous ses ouvrages qu'il est bon de vivre de peu, vivitur parvo bene; mais tandis que, dans les Odes, il recommande la modération, la sobriété, la tempérance comme des vertus qui plaisent aux dieux, il nous dit simplement ailleurs qu'il faut fuir les grandes fortunes parce qu'elles donnent trop de tracas et qu'elles exposent à trop d'accidents. Nous venons de voir qu'il reproche durement aux navigateurs de transgresser la loi du ciel et de vouloir unir ce que les dieux ont séparé. Il ne les traite pas mieux dans ses autres écrits ; seulement, ce ne sont plus pour lui des sacrilèges, ce sont des maniaques, des avares, des fous qui bravent la mort pour s'enrichir. Il n'était pourtant pas possible, malgré son habileté, qu'il ne restât dans ses ouvrages des contradictions que les malins pouvaient remarquer. L*éloge enthousiaste de ces vieux Romains « accoutumés à remuer la terre avec le boyau sabin et à porter sur leurs épaules le bois coupé dans la forêt ^ », devait bien un peu surprendre chez celui qui racontait de point en point dans les Satires sa vie paresseuse, qui faisait savoir que toutes ses occupations consistaient, quand il n'était pas couché sur son lit de repos, à aller voir les diseurs de bonne aventure au forum et les joueurs de balle au champ de Mars. Dans l'épilogue de ses Odes, composé à la gloire d'Auguste et de ses institutions, il se représente, avec tous les citoyens, célébrant les louanges de l'empereur et de sa race : u Tous les jours, dit-il, parmi les dons du joyeux Bacchus, nous prierons d'abord les dieux immortels, selon les rites sacrés, avec nos femmes et nos enfants^. » Malheureusement rous savons qu'il n'avait ni enfant, ni femme, et l'on devine aisément dans ses confidences son peu de goût pour le mariage. Il était de ceux

l. Carm.t m, 6, 37. — 2. Carm., iv, 15, 27.

LE SIÈCLE D'AUGUSTE. i 1

qui croyaient que rp]tat ne serait sauvé que si tous les citoyens se mariaient, mais qui se gardaient bien d'user eux-mêmes du remède qu'ils olîraicnt aux autres. 11 se trouve aussi quelquefois contraint, pour soutenir le rôle qu'il s'est imposé, d'énoncer des principes qui s'accordent peu avec ses opinions les plus chères. Les religions, qui s'appuient d'ordinaire sur les traditions du passé, admettent volontiers que le monde va en se gâtant et sont disposées à placer l'âge d'or à l'origine des choses. Horace accepte tout à fait cette opinion à la fin d'une grande ode religieuse, et la résume en ces traits vigoureux qui se sont gravés dans l'esprit de tous ceux qui sont mécontents de leur siècle : « Le temps dégrade tout ; nos pères, pires que leurs aïeux, ont eu des fils qui ne les valaient pas, et de nous va sortir une génération plus méchante encore *. » C'est une conclusion toute contraire qu'on tire de cette admirable épître à Auguste, où Horace fait profession de croire au progrès, où il soutient si nettement la supériorité des modernes sur les anciens et s'oppose avec tant d'énergie à toutes les superstitions du passé.

Telles étaient les contradictions auxquelles s'exposaient ces gens d'esprit qui se firent, comme Horace, les auxiliaires d'Auguste. Il en est peu qui aient su tout à fait y échapper. Ils étaient presque tous plus sévères et plus croyants dans leurs livres que dans leur vie. On pouvait leur dire à tous, comme le serviteur d'Horace à son maître : « Vous vantez les mœurs des Romains d'autrefois, et pourtant qu'un dieu offre de vous y ramener, \ vous refuserez de le suivre ^. » Ces preneurs de la simplicité antique vivaient au milieu du luxe de leur temps : « Engagés dans le bourbier, ils n'en pouvaient plus reti rer le pied ^. » Quand ils recommandaient de revenir aux

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