Carm., iv
Métamorphoses pour voir que le sens en était tout à fait perdu. Les légendes les plus vénérables ne sont, dans les récits d'Ovide, que des histoires légères que l'on raconte en souriant. Tous les dieux y ont dépouillé leur majesté. Comment prendre au sérieux, ou ce Neptune qui s'emporte (( plus qu'il ne convient à une personne bien élevée ^ », ou cette Yénus « occupée sans cesse à se parer en secret et à augmenter ses charmes par un peu d'artifice ^ », ou ce Silvain auquel on reproche « d'être toujours un peu plus jeune que son âge^ », ou ce Jupiter dont on nous raconte toutes les équipées amoureuses, et qui se dit gaillardement, quand il va triompher d'une mortelle : « Ma femme ne le saura pas; ou, si elle le sait, que font quelques querelles de plus ou de moins*?» La génération qui s'est amusée de ces récits était peut-être plus incurablement irréligieuse que celle qui applaudissait aux emportements passionnés de Lucrèce. A s'en tenir à ces indices, on est donc tenté de croire que les efforts d'Auguste et des grands génies de ce temps n'ont guère réussi, et que cet essai pour rétablir les mœurs et les croyances anciennes a glissé sur cette société sans y laisser de trace.
1. Ovide, Metam. , xii, 583 : Exercet memores plus quam civihter iras. — 2. Metam., x, 533. — 3. Metam. , xiv, 039 : Silvanusque suis semper juvenUior annis. — A. Metaui.y il, 423.
Autre aspect du siècle d'Auguste. — Goût sérieux pour la philosophie. — Les Épîtres d'Horace. — Admiration sincère du passé de Rome. — Sentiment profond de la décadence. — Craintes pour l'avenir et ennui du présent. — Dispositions favorables au succès des réformes d'Auguste.
L'apparence est pourtant trompeuse : en admettant qu'Ovide soit l'image fidèle de la plus grande partie de cette société, il ne la représente pas tout entière. Ce monde est compliqué; quand on l'étudié avec soin, on y découvre des caractères opposés, des tendances qui se combattent et dont quelques-unes pouvaient servir les desseins d'Auguste.
Il est d'abord impossible de ne pas être frappé de l'importance qu'a prise alors la philosophie ; elle tient une grande place dans l'éducation des jeunes gens, et si la plupart d'entre eux la négligent quand leurs études sont finies, beaucoup y reviennent dans l'âge mûr. Tant que la vie est dans sa force, on se livre aux plaisirs et aux alTaires; on plaide, on déclame, on conduit des légions, on gouverne des provinces, on écrit des odes ou des élégies; quand le soir s'approche, les pensées deviennent insensiblement plus sérieuses, les grands problèmes se posent. Cet intervalle que les gens du xvii^ siècle cherchaient à mettre entre la vie et la mort et qu'ils remplissaient par la religion appartenait plutôt du temps d'Auguste à la philosophie. Properce lui-même, au milieu de son existence dissipée, annonçait que « quand l'âge des amours serait passé, et que la vieillesse aurait semé sa tète de cheveux blancs », il chanterait la nature, comme
Lucrèce, et chercherait à savoir s'il faut croire aux fahles qu'on raconte sur les enfers, ou si nous n'avons plus rien à craindre au delà du bûcher. « Voilà, disait-il, quelle fin je réserve à ma vie ^ » Quand Virgile partit pour ce voyage en Grèce pendant lequel il mourut, il disait qu'à son retour il doimerait trois ans encore à son Enéide, et qu'ensuite il se livrerait tout entier à la philosophie^. Horace, qui vécut plus longtemps que son ami, a pu exécuter ce projet que Virgile avait formé. La philosophie a occupé ses dernières années, elle remplit son œuvre de prédilection, les ÉfAtres^ où l'on trouve cet accent de conviction qui manque quelquefois à ses odes officielles, quand il nous vante sa piété, ou qu'il célèbre les vertus des temps antiques. C'est précisément cette pleine sincérité qui fait le principal charme des Epîtres. Horace, cette fois, n'obéit qu'à lui-même; il ne cède à aucune inspiration étrangère, et l'on saisit dans son œuvre même la marche et les progrès de ce qu'on pourrait appeler sa conversion philosophique, qui ne fut pas amenée comme l'autre par un coup de tonnerre inattendu, mais par les réflexions solitaires et Texpérience de la vie. La philosophie l'avait beaucoup occupé pendant son séjour d'Athènes, et plus tard, malgré les aventures et les dissipations de sa jeunesse, il ne s'en était jamais entièrement détaché. Du temps même de Lalagé et de a la bonne Ginara », il ne partait jamais pour sa maison des champs sans emporter Platon avec Ménandre dans sa valise ^ ; à Rome, sous les portiques ou dans son lit de repos, il s'étudiait lui-même et ne cessait de réfléchir aux moyens de vivre plus sage et plus heureux*. Il n'était alors qu'un franc épicurien de pratique et de doctrine, très-ami des
1. Prop., iH, 5, 23. —2. Donat, Vita Virg., 13. — 3. SaL, il, 3, 11. — 4. Sat., 1, 4 133.
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plaisirs faciles, fort indulgent pour lui-même et prêt à rire à tout propos des principes sévères des stoïques. Cependant, dès le second livre des Satirea, sa morale s'élève : on n'emporte pas impunément Platon avec soi dans ses voyages, et c'est une lecture dont il reste toujours quelque chose. On remarque alors qu'il a moins de complaisance pour ses défauts * ; le ton de ses préceptes devient plus grave, même dans les sujets et dans les moments où la gravité paraît moins nécessaire. Il ne se contente pas de se moquer des gourmands ; il le prend de plus haut avec eux et leur dit : « qu'un corps appesanti par les excès de la veille fait sentir son poids même à l'âme et rabaisse vers la terre cette portion du souffle divin ^. » A table, avec ses voisins de campagne, il ne cause pas de la fortune d'autrui ou des acteurs en renom, « mais des choses qu'il importe le plus de savoir et qu'on n'ignore pas sans dommage^ :). Il se demande si c'est la richesse ou la vertu qui fait le bonheur, quel est le principe qui forme les amitiés, en quoi consiste le souverain bien ; et ces repas qui se terminent par des entretiens si austères lui paraissent des plaisirs de dieux , 0 noctes cœnœque deum !
Le moment où Horace commence à s'occuper des Épîtres est important dans sa vie : c'est celui où il prend la résolution de se livrer à la philosophie sans partage. Ses amis les plus chers ont vivement combattu son dessein. Il était alors dans tout l'éclat de ses succès lyriques, et de toutes parts on lui demandait de nouvelles odes ; il répondait en se comparant au gladiateur qui a reçu son congé et qui dépose ses armes à la porte du temple d'Hercule : c Je dis adieu aux vers et aux autres frivo-
1. Voyez les vérités qu'il se fait dire par Damasippe [Sàt.^ n, 3), t par Dave {Sat. ii, 7). — 2. Sat., n, 2, 77. — 3. Sdt., ii, 6, 71.
lités ; je ne veux plus m'occuper que de l'honnête et du vrai et me mettre tout entier dans cette étude *. » Personne n'en a mieux senti que lui l'importance ; il croit fermement à l'efficacité de la philosophie pour guérir les maladies de l'âme. Elle a des remèdes infaillibles à tous les maux : le malheureux dont la haine ou l'amour trouble le sommeil n'a qu'à demander de bonne heure de la lumière et un livre ; en lisant les conseils des sages, en appliquant son esprit à des pensées honnêtes, il se délivrera de la haine et de l'amour ^. « Il n'y a pas de passion si emportée qu'on n'en devienne maître, si l'on écoute les leçons de la sagesse ^. » On comprend l'ardeur avec laquelle Horace se précipite vers une étude si utile. Ce n'est pas seulement une curiosité d'esprit qu'il veut satisfaire, c'est un besoin de perfection morale qui le tourmente. Le bonheur de ses derniers jours y est intéressé ; il y voit le port où doit se reposer sa vie, et tient à s'y abriter au plus vite ; il ne soulfre pas d'en être distrait ou détourné par les autres ou par lui-même. Il s'en veut et se gronde, quand son âme éprouve en route quelque défaillance, car il a, comme les dévots, ses moments de faiblesse et de langueur qui l'impatientent et pendant lesquels il trouve qu'il ne vit a ni comme il doit ni comme il veut*. » Mais d'ordinaire son défaut n'est pas d'être tiède. « Si la nuit, dit-il, paraît longue à l'amant qui attend en vain sa maîtresse, le jour au mercenaire fatigué de son travail, l'année au jeune pupille sur qui pèse la dure autorité d'une marâtre, moi aussi j'accuse la lenteur de ces moments importuns qui retardent l'accomplissement de mes espérances, qui m'empêchent d'exécuter
1. Ep., I, 1, 10. -2. Ep., I, 2, 35.-3. Ep., i, 1, 39.- 4, E,\, i, 8,4.
ce qui est également utile au pauvre et au riche, ce que l'enfant ni le vieillard ne négligent pas sans danger ^ » Sa confiance dans ces belles études est telle qu'il se ferait un scrupule d'en garder pour lui seul le profit. Il propage autour de lui le goût de la philosophie. Lui, qui avait professé longtemps une sorte d'égoïsme raisonné qui le portait à fuir la réputation même, pour éviter les tracas qu'elle amène; lui, qui n'aurait pas accepté dans sa jeunesse la situation d'un chef d'école et l'honneur quelquefois embarrassant d'avoir des disciples, il n'a pas reculé vers la fin de sa vie devant les soucis d'une sorte d'enseignement philosophique ; il a eu des élèves, ou au moins déjeunes amis auxquels il apprenait l'art d'être heureux par la sagesse. Même quand il s'adresse à ce groupe de gens d'esprit, poètes pour la plupart, qui formaient la cour du jeune Tibère, au milieu des conseils littéraires qu'il leur donne, il glisse quelques exhortations philosophiques qu'on ne lui avait pas demandées, a Grands et petits, leur dit-il, c'est l'étude qui nous convient, si nous voulons vivre chers à la patrie et à nous-mêmes^. » Il recommande surtout à toute cette jeunesse qui l'écoute de ne point dilïerer à se convertir; il est pressant, convaincu, plein de fougue et de passion, quand il leur montre qu'il faut se hâter : a Pour égorger les voyageurs, les brigands se lèvent avant l'aurore, et vous, quand il s'agit de vous sauver vous-mêmes, vous ne consentez pas à vous éveiller !... Pourquoi retirez-vous avec empressement de votre œil ce qui le blesse, et, quand le mal consume votre âme, remettez-vous à plus tard le soin de la guérir ? C'est être à moitié de la tâche que d'avoir commencé : entreprenez d'être sage, mettez-vous à l'œuvre. Celui qui ajourne toujours le moment de bien