Ep.y 1, 1, 20. — 2. Ep
vivre ressemble à ce paysan qui attendait pour passer le fleuve que l'eau eût cessé de couler ^ »
Cette philosophie à laquelle Horace conviait avec tant d'ardeur tous ses amis n'était plus tout à fait celle de ses premières années ; d'épicurien il s'était fait éclectique. La différence entre les deux écoles. est grande : il n'y en avait pas où l'on tînt plus à respecter l'enseignement du maître que dans celle d'Épicure ; Horace au contraire fait profession de n'avoir point de maître et de ne jurer par la parole de personne ^. a Je m'arrête, nous dit-il, partout où le vent me porte. » Mais il n'est pas de ces gens dont parle Cicéron, qui, poussés par le hasard de la tempête vers un système philosophique, s*y cramponnent comme à un rocher^. Ces abris où le vent le jette ne le gardent pas longtemps ; « il n'y est, dit-il, qu'un hôte passager ». Il nous raconte que ces voyages aventureux l'ont conduit un jour jusqu'à l'école du Portique, et qu'il s'est fait pour un moment a le partisan et le défenseur rigoureux de la vertu véritable*. » 11 ajoute à la vérité qu'il s'est empressé de se laisser retomber doucement vers la morale d'Aristippe, et pour nous bien avertir que ce n'était pas une conversion définitive, il a soin de terminer sa première épître par des railleries contre les stoïciens; mais s'il s'est alors éloigné d'eux, il leur est assurément revenu. L'inQuence du Portique se fait dès ce moment sentir dans ses vers ; elle est surtout visible dans sa xvi^ épître, où il nous donne de l'honnête homme une définition tout à fait digne de l'école de Zenon : le peuple accorde ce nom à l'homme qui respecte les décrets du sénat et les prescriptions de la loi ; ce n'est pas assez pour le sage, il ne veut pas qu'on ne soit honnête que
1. Ep., I, 2, 3-2. — 2. Ep., I, 1, U. — 3. Cic, Acad., il, 3 : Ad quamcumque sunt discipliiiam quasi tempestate delatiy ad eam quasi ad sajcum adhœrescunt. — -4. Ep., i, 1, 17.
par la crainte du châtiment, on doit l'être par amour pour la vertu*. Voici un peu plus loin une parole plus stoïcienne encore : « Quand de mille mesures de fèves vous en dérobez une seule, c'est le dommage qui est moindre et non le délit ^ » Il semble donc accepter ici le principe, dont il s'est ailleurs tant moqué, que toutes les fautes sont égales. L'épître enfin se termine par un de ces beaux dialogues entre le tyran et sa victime que plus tard Épictète reproduira si volontiers, quand il voudra montrer à ses auditeurs que le sage ne dépend de personne. On n'est certes pas accoutumé à voir rapprocher le nom d'Horace de ceux d'Épictète et de Zenon ; il n'en est pas moins vrai que ce rapprochement est égitime. Celui qui s'appelait lui-même en souriant un pourceau d'Épicure a touché par moments aux doctrines du Portique, et quoiqu'on se fasse de lui d'autres idées, on peut affirmer que lorsqu'il écrivit ses derniers ouvrages, il était plus qu'à moitié stoïcien.
Beaucoup d'autres ont fait comme lui. Dans cette société qu'Ovide nous dépeint si légère, la plupart des esprits distingués, même parmi ceux qui étaient le plus engagés dans la vie mondaine, ont fini par se diriger vers la philosophie, et vers une philosophie plus sérieuse et plus élevée qu'on n'est tenté de le croire. Sans doute ce n'était pas encore tout à fait ce que voulait Auguste. La philosophie n'est pas la religion, et elle lui est même très-souvent contraire. Cependant elle arrachait les esprits à la futilité, à l'indiilérence des grandes questions, et en les rendant plus graves, elle les disposait à devenir plus religieux. N'oublions pas d'ailleurs que cette philosophie
1. Ep., I, 16, 52. — 2. Ep., I, 16, 55. L'emploi qu'il fait ailleurs du mot voluptas {Ep., i, 2, 55) montre bien qu'il s'était séparé de l'école a'Épicure
à laquelle les gens du monde demandaient le repos de leurs derniers jours était en général le stoïcisme : presque toutes les sectes de ce temps, parties des directions les plus diverses, tendaient alors à se réunir dans l'école du Portique ; or cette école, nous le verrons, est celle qui aie plus favorisé la religion, elle a même fini par se confondre tout à fait avec elle, et les stoïciens un peu plus tard sont presque tous devenus des dévots. Nous voilà donc moins éloignés d'Auguste et de ses institutions que nous ne le pensions tout à l'heure.
Ce qui nous en rapproche encore davantage, c'est ce besoin que tout le monde semble alors éprouver de revenir au passé de Rome, d'en vanter les vertus, d'en recueillir les traditions, d'en raconter l'histoire. L'empereur encourageait beaucoup ces études patriotiques, mais elles remontaient plus haut que lui. Dans les derniers temps de la république, ceux qui voulaient la sauver se plaisaient à en rappeler les glorieux souvenirs. Auguste eut l'habileté de les faire servir à consolider l'empire. Les partisans du régime ancien et ceux du pouvoir nouveau se trouvaient donc d'accord pour les célébrer. C'est ainsi que le goût de l'antiquité devint une mode générale; ceux même à qui elle convenait le moins, comme Ovide, furent forcés de la subir. D'autres l'acceptèrent volontiers, et parmi ceux qui comblaient d'éloges l'ancien temps, il y en avait beaucoup de sincères. Certes Properce n'avait pas mieux vécu qu'Ovide; il a pris plaisir à nous dépeindre sa vie dissipée et ses amours faciles*, ces dîners « où il trônait au milieu de femmes légères - », ces beaux jardins des bords du Tibre, où, sous la treille et en bonne compagnie, on buvait du vin de Lesbos dans des coupes ciselées par de
1. Prop., n, 23, 12 : Ah! pereant, .si quos janua clausa juvatt — 2. Prop., n, 34, 57 : Ut regnem mixtas inter conviva puellas.
grands artistes, en regardant les barques qui descendaient et remontaient le fleuve *. C'étaient là ses occupations, il n'en voulut pas avoir d'autres. « Je n'ai pas de goût pour la gloire militaire, disait-il avec une aisance qui eût indigné un vieux Romain ; je ne suis pas propre à porter les armes '^. » Cependant, quand l'âge arrive, il éprouve, lui aussi, le besoin de devenir plus grave : il songe à écrire un poëme sur les rois d'Albc ^, il commence à s'occuper de Rome et de son passé; il forme, avant Ovide, le dessein de cbanter les Fastes *. « Hélas ! disait-il, je sens trop combien ma voix manque de force, mais tout le souflle qui s'échappera de cette faible poitrine, je le consacre à ma patrie ^. » Et cette lyre, qui avait paru jusquelà si edéminée, trouve quelquefois de nobles accents quand elle célèbre les humbles débuts de Rome, « ces cent pâtres dans un pré, qui étaient tout le sénat s», et cette louve de Mars, « la meilleure des nourrices, qui a nourri la grande ville de son lait divin » :
Optima nutricum nostris, lupa martia, rebus, Qualia creveruiit mœnia lactc tuo ' !
Cet enthousiasme, qui a ici un air de parfaite sincérité, et qui devait être communicatif, servait les desseins de ces politiques qui, comme Auguste, voulaient ramener Rome à sa vieille religion. Quand on éprouvait tant d'admiration pour ceux qui l'avaient fidèlement pratiquée, on était porté à la respecter davantage ; on reprenait goût aux légendes antiques en les connaissant mieux, on trouvait plus de plaisir à des cérémonies dont on savait l'origine
1. Prop., 1,14, 3.— 2. Prop., 1,6,29.-3. Prop.,iii, 1. — 4. Prop., IV, 1, 69 : Sacra diesque canam. — 5. Prop. iv, 1, 59. — 6. Prop., IV, 1, 14. Centum ilU in prato sœpe senatus erant. — 7. Prop., iv, 1,55.
et l'histoire, on se sentait plus recueilli dans ces temples lorsqu'on se souvenait des grands hommes qui étaient venus y prier. Il est permis de croire que, quelque porté qu'on fût vers l'indifTérence et l'incrédulité, on prenait, sans le vouloir, dans ces études de l'ancien temps, une disposition favorable à la religion ancienne.
Il y avait donc dans cette société qu'on imagine si sceptique et si futile, parmi tant de raisons d'être incrédule, quelque motif d'être croyant. Sans doute, le sentiment religieux une fois éveillé par cette admiration du passé s'y trouvait souvent en grand péril, mais il y rencontrait aussi quelques aliments qui pouvaient le fortifier et l'accroître. L'homme ne se sent jamais plus rapproché de la religion que lorsqu'il est bien convaincu de sa misère et de son impuissance ; la crainte d'un danger, l'inquiétude du lendemain, la défiance de soi, Tennui, le découragement, la Iristesse, le jettent facilement dans les bras de Dieu. Ce sentiment profond de la faiblesse humaine qui nous dispose à chercher un appui hors de nous, les Romains l'avaient toujours éprouvé : nous avons vu que c'était une des causes de l'empire que la religion prit d'abord sur eux. La prospérité ne les changea pas; dans le cours de leurs victoires inouïes, ils furent rarement présomptueux ; l'orgueil n'était guère chez eux qu'une attitude qu'ils aimaient à prendre pour imposer à l'étranger. En réalité ils restaient toujours réservés, prudents, ennemis des hasards et des aventures, craignant les revers jusqu'au milieu de leurs plus grands triomphes, redoutant toujours quelque coup imprévu de la Fortune, et l'adorant sous toutes ses formes pour la désarmer. En lui rendant un culte sous le nom de la Fortune du jour présent {Fortuna hujusce diei)^ ils voulaient faire entendre qu'ils savaient bien qu'un instant suffit pour renverser les desseins les mieux concertés , et que le succès
n'est pas dans la main de l'homme. La conquête du monde ne les éblouit pas autant qu'on pourrait le croire. Ils avaient sans doute le vif sentiment de la gloire de leur pays; les œuvres de leurs historiens et de leurs poètes en sont pleines, et à partir d'Auguste il remplaça chez eux les inspirations de la liberté perdue. Mais en même temps que ce spectacle du monde entier aux genoux de Rome les remplissait d'une fierté patriotique, leur esprit sensé et positif leur représentait que s'il est beau de conquérir un si vaste empire, il est difficile de le garder. Ils écoutaient, par-dessus tous ces royaumes soumis, au delà de l'Euphrate et du Rhin, les bruits menaçants de la frontière qui les faisaient beaucoup réfléchir. Ils se disaient que pour maintenir dans le respect toutes ces nations frémissantes, il fallait une prudence et une vigueur qu'ils n'étaient pas assurés de trouver toujours chez leurs compatriotes. L'empire avait fait taire tous les désordres de la rue; était- il parvenu, comme il l'annonçait, à rendre aux âmes leur énergie, à corriger les mœurs publiques, à rétablir le respect de la discipline, le goût de la pauvreté, l'amour du pays, et toutes ces grandes qualités qui avaient donné le monde aux Romains ? Les plus clairvoyants ne le croyaient pas. Sous ces belles apparences d'ordre, de sécurité, de force, ils apercevaient un afl'aiblissement dans les caractères qui les effrayait. Il est remarquable qu'au moment où Rome paraissait si grande, et où il semble qu'on pouvait avoir pleine confiance dans l'avenir, il soit venu à tant de bons esprits la triste pensée que la décadence conmiençait. Et n'oublions pas que ceux qu'obsédaient ces sombres présages n'étaient pas des mécontents qui regrettaient le gouvernement déchu ; c'étaient les partisans les plus déclarés du régime nouveau. La grande histoire de TUe-Live, ce monument élevé à la gloire d'Auguste et
216 LE SIÈCLE DAUGUSTE.
de Rome , s*ouvre par une préface mélancolique où les mœurs du temps sont sévèrement jugées, où l'auteur déplore la triste situation d'une société « qui ne peut plus supporter ni les maux ni les remèdes ^ ». On est fier autour de lui de cette domination immense qui embrasse le monde; il y voit, au contraire, une cause prochaine de ruine : « Ce vaste empire, dit-il, souffre de son étendue même... ses forces ne servent qu'à le détruire^. » Vers le même temps, le poëte Properce s'exprimait de la même façon : « Dois-je parler? disait-il; plaise au ciel que je ne sois qu'un devin menteur ! mais je vois Rome, la superbe Rome, périr victime de sa prospérité^. » Ainsi, malgré l'éclat du règne d'Auguste, avant que Rome eût reçu aucune blessure grave, quelques esprits pénétrants avaient un sentiment vague qu'on était parvenu au faîte, et qu'il ne restait qu'à descendre. C'est le commencement de toutes ces prédictions sinistres qui deviennent dès ce moment si fréquentes chez les écrivains romains. Il faut leur rendre cette justice que les splendeurs de l'empire ne les ont pas aveuglés. Sénèque le père, Pline l'ancien, sont remplis de plaintes éternelles sur la corruption des mœurs, sur l'abaissement des caractères, sur les dangers que court la domination romaine. Lucain pense, comme Properce, « que Rome ne peut plus se supporter ellemême* ». Cette opinion est partagée par Tacite, et c'est de là que lui vient en partie ce ton de ferme tristesse qui donne un intérêt si saisissant à ses ouvrages. Tacite a fait même, dans ses prédictions, un pas de plus que ses devanciers; non-seulement il lui arrive de prévoir « que cet édifice qui s'est formé par huit cents ans de succès et de
1. Tite-Live, Prœfat. — 2. Prœfat., et ailleurs, notamment vn, 29 : ... in hanc magnitudinem quœ vix sustinetur. — 3. Prop., Ul, 13, 59. — 4. Luc, i, It iNec s^ Roma ferens.
courage » pourra s'écrouler S mais il devine, il annonce quels sont les ennemis qui le renverseront. Autour de lui on redoute plutôt les Parthes ; il pense qu'il faut craindre surtout les Germains : « les Parthes sont gouvernés par un roi ; ils n'ont pas l'énergie que donne aux Germains la liberté ^ » Ne trouve-t-on pas qu'il y avait une certaine grandeur, au milieu de l'aflaiblissement graduel de l'empire, à s'en rendre ainsi compte, à ne pas céder aux illusions de la vanité nationale, et, sous ces apparences extérieures de prospérité, à deviner et à suivre les progrès du mal intérieur? C'est une gloire pour cette nation sensée d'avoir possédé un sentiment si net de sa décadence. Quand on voit tant d'écrivains illustres connaître si bien la situation véritable de leur pays, prévoir avec tant de précision et si longtemps d'avance les périls qui le menacent, on se souvient de la célèbre pensée où Pascal met l'homme au-dessus de la nature qui l'écrase et qui le tue, uniquement parce qu'il sait qu'il meurt.
Ce n'en était pas moins un motif de secrètes tristesses pour beaucoup d'esprits sérieux, et ce motir n'était pas le seul. Il est aisé de voir, en étudiant ce monde de près, qu'il n'était pas toujours aussi joyeux qu'au premier abord il paraît l'être. Ces dépenses extravagantes, ces débauches insensées, ces recherches de bien-être, ces déUcatesscs d'élégance, ces raffinements de luxe, ces excès de tout genre auxquels entraîne une prospérité sans limites, ne sont pas seulement un danger public; ils deviennent aussi, par moments, une intolérable fatigue, et pour ceuxmêmes qui ne peuvent plus s'en passer ils finissent par être aussi pénibles que ruineux. Lucrèce a décrit en vers admirables « cette amertume qui s'échappe de la source
1. Hist., IV, 74. — 2. Germ.j 37 : Regno Arsacis acricr est Germanorum libertas.
des plaisirs, et qui, parmi les fleurs mêmes, fait notre tourmenta » C'est un mal qu'ont éprouvé presque toutes les sociétés qui se livrent avec trop d'ardeur aux jouissances de la vie; l'époque d'Auguste n'y a pas tout à fait échappé. Quelques grands écrivains de ce temps en ont été plus profondément atteints, mais des indices qui ne trompent guère nous prouvent que beaucoup d'autres aussi en ont soutTert. Un des symptômes par lesquels le mal se découvre d'ordinaire, c'est ce besoin étrange qu'on éprouve de sortir de soi-même, de se fuir, de quitter les lieux où l'on est, ou tout au moins de se créer une vie d'imagination qui puisse distraire et reposer de la vie réelle. N'est-ce pas précisément ce que faisaient les contemporains d'Auguste lorsqu'ils prenaient tant de plaisir à ranimer les souvenirs antiques, et ne peut-on pas soupçonner que dans ce goût du passé qu'affichaient tant de personnes, il entrait beaucoup de dégoût du présent? Quand Properce rappelle le temps où Rome n'était encore qu'une colline couverte d'herbe, quand il montre les bœufs d'Évandre couchés sur les rampes du Palatin, le peuple se réunissant aux sons de la trompe, et les sénateurs couverts de peaux de bêtes délibérant dans un pré ^, les gens du monde qui lisaient ces vers devaient éprouver à peu près les mêmes impressions que les salons du XYiii' siècle quand Rousseau venait leur vanter la vie sauvage. Ces tableaux de l'antique simplicité délassaient des gens fatigués des excès du luxe et qui voulaient à tout prix échappera ces tristesses inexplicables que font naître dans l'âme les plaisirs eux-mêmes lorsqu'on en jouit sans contrainte et sans mesure. Quelquefois on ne se contentait pas de voyager par l'imagination ; on quittait réellement sa demeure et l'on se mettait à courir le monde.