‹ La religion romaine d'Auguste aux Antonins (volume 5)Chapitre 71 sur 100 · IX, 135. — 2. X · texte numérisé non relu

IX, 135. — 2. X

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La religion de Virgile. — Elle est un mélange d'éléments divers. — Éléments antiques. Plaisir qu'éprouve Virgile à revenir aux plus anciennes croyances. — Éléments modernes. Modifications qu'il fait subir à la mythologie d'Homère pour la rendre conforme aux idées de son temps. — Virgile semble pressentir les croyances de l'avenir,— Rapports de la religion de Virgile avec le Christianisme. — La quatrième églogue. — En quel sens on peut dire que Virgile était pour le Christianisme une sorte de précurseur.

Après avoir établi que l'œuvre de Virgile, par le choix du sujet et le caractère des personnages, était surtout religieuse, il est naturel de se demander de quelle manière il entendait la religion. Pour savoir quelles étaient ses croyances, il ne suffit pas de dire qu'il était attaché au culte de son pays; comme ce culte se composait surtout de pratiques et qu'il laissait à chacun une liberté à peu près complète pour les doctrines, il s'ensuit qu'alors la religion, sous une apparence d'uniformité, était tout à fait personnelle et pouvait changer d'un homme à l'autre.

Celle de Virgile, comme de la plupart de ses contemporains, se compose d'éléments divers qu'il emprunte à des époques et à des nations différentes. Son Olympe contient des dieux de tout âge et de tout pays. On y trouve les vieilles divinités italiques : Janus, aux deux visages; Pilumnus, l'inventeur de l'engrais; Picus, revêtu de la trabée et tenant à la main le petit bâton des augures, à côté de l'orientale Cybèle, avec sa couronne de tours, et du Grec Apollon, qui porte son arc ou sa lyre. Dans ce mélange, le passé tient d'abord une grande place. Virgile, qui aimait tant l'antiquité, devait faire une large part dans ses croyances à ces vieux mythes qui

remontaient aux premiers jours de l'humanité, et qui, plus ou moins dénaturés par l'âge, ont été jusqu'à la lin le fond des religions antiques. Il revient même volontiers jusqu'à ces temps regrettés de Varron où les dieux n'avaient encore ni temples ni statues, où on les honorait sous la forme d'une lance plantée en terre, d'une pierre arrosée d'huile, d'un bel arbre qui se dressait au milieu de la sainte horreur des bois. Les souvenirs de cette époque primitive se retrouvent quelquefois dans Y Enéide^ à côté de peintures empruntées à des âges plus récents. Le Tibre, quand il apparaît à Énée, ressemble tout à fait à un dieu grec. « Il se drape dans un long vêtement qui l'enveloppe de ses replis azurés, et sa tê:e est ombragée d'une couronne de roseaux * »; mais en même temps, selon l'ancienne coutume italienne, on lui a consacré un chêne, auquel on attache les dépouilles des ennemis vaincus-. Faunus, qui possède sa statue dans le palais de Latinus^, est adoré beaucoup plus simplement dans les plaines de Laurente : les matelots qu'il a sauvés des flots viennent suspendre leurs vêtements aux branches d'un olivier sauvage qu'on honore en son nom*. On sait déjà construire aux dieux des temples superbes, avec des bas-reliefs et des toits dorés ^; mais on se réunit aussi pour les prier dans des forêts sombres qu'enferme de toute part une ceinture de hautes collines couvertes de noirs sapins*^. Il est rare pourtant que Virgile remonte si haut; le plus souvent il se contente de reproduire le merveilleux de V Iliade et de V Odyssée; c'est à cette antiquité moyenne qu'il s'arrête d'ordinaire. Il ne lui était pas possible de faire autrement, quand il l'aurait voulu. Non-seulement comme poëte il trouvait un grand avan-

1. VIII, 32. — 2. X, 423. — 3. vu, 187. — 4. xii, 766. — 5. vi, 13. — 6. vin, 597.

tage à modeler ses dieux sur ceux d'Homère, à les faire agir et parler comme eux, mais ses lecteurs n'en auraient pas facilement accepté d'autres. Ceux-là s'étaient depuis longtemps imposés à l'imagination de tout le monde. Les mythologies des peuples les plus différents avaient subi à la longue l'influence de celle des Grecs, et à peu près toutes, après plus ou moins de résistance, s'étaient rapprochées autant que possible de cet admirable idéal. La poésie avait produit alors quelques-uns des effets qu'on obtient aujourd'hui avec des confessions de foi et des symbole-s : grâce à elle, au milieu de cette liberté et de cette variété infinie de croyances, une sorte d'accord s'était enfin établi. Les dieux d'Homère étaient devenus les types sur lesquels l'imagination façonnait tous les autres, et à Rome surtout on n'était presque plus capable de concevoir autrement la divinité. Ainsi, quand Tadmiration n'aurait pas fait un plaisir à Virgile de suivre les traces de son grand devancier, l'opinion générale lui en faisait une nécessité.

Si la religion de VÉnéide paraît être au fond celle des poèmes homériques, ces croyances anciennes y sont pourtant fort rajeunies Virgile emprunte beaucoup au passé, mais il doit aussi beaucoup au présent. Comme il prétendait laisser une œuvre vivante, et non une imitation artificielle des épopées d'Homère, il était bien forcé d'accommoder toute cette antiquité aux idées de son époque. Quand on trouve que la mythologie est chez lui moins animée, moins pleine de charme et d'intérêt que dans Vlliade et dans Y Odyssée, on n'accuse ordinairement que l'infériorité de son génie; il faut tenir compte aussi de la différence des temps. Les progrès mêmes qu'avait accomplis la raison humaine pendant tant de siècles de réflexions, d'études, de recherches, tournaient souvent contre lui. Depuis qu'on se faisait une idée plus haute de

la divinité et qu'on la séparait davantage de l'homnfie, il était devenu plus diflicile de les mêler ensemble dans les mêmes aventures. Aussi, chez Virgile, les dieux n'interviennent-ils pas dans les événements d'une manière aussi aisée que chez Homère. On dirait qu'ils cherchent à fuir la pleine lumière et qu'ils veulent toujours se dérober sous le nuage qui défend mieux leur dignité. Dans la dernière et décisive bataille qui se livre autour de Laurente, le poëte paraît occupé à les ramener sans cesse uir le théâtre du combat. Il le fait quelquefois d'une açon peu adroite *, et dans tous les cas il ne parvient jamais à les y retenir longtemps. La manière dont il nous raconte leur intervention est en général sèche et courte. « A ce moment, dit-il, la divine sœur de Turnus avertit son frère de venir au secours de Lausus^. » Et ailleurs : « La divine Vénus écarta d'Énée les traits de son ennemi ^. » Ou encore : u Par l'ordre de Jupiter, Mézence se précipite sur les Troyens *. » Voilà tout, et ce n'est guère si l'on se souvient des mêlées homériques et de la large part qu'y prennent les dieux. Lorsque la scène passe de la terre au ciel, c'est aussi pour y rester très-peu de temps. Au plus fort de la lutte, le poëte semble vouloir nous arracher à ce champ de bataille couvert de morts, et reposer nos yeux par un spectacle différent. « Les dieux, dit-il, réunis dans le palais de Jupiter, ont pitié de tant de colère inutile et plaignent les maux dont les mortels sont affligés. D'un côté Vénus, de l'autre Junon, regardent le combat^. » Il n'ajoute plus rien, et nous revenons aussitôt sur la terre. On trouvera

1. Heyne {Excurs. 3, ad libr.ix) fait remarquer que l'intervention dos dieux est amenée très-souvent par les mots interea ou forte. — 2. X, 439. — 3. X, 331. — 4. x, 689. — 5. x, 758. De même, la grande scène dans laquelle Jupiter tient dans sa balance les destinées de Turnus et d'Énée est esquissée en trois vers (xii, 725).

peut-être que ce n'était vraiment pas la peine de nous faire entreprendre un aussi long voyage pour nous en ramener sitôt. Ce sont là des défauts choquants; mais il serait injuste de les rejeter entièrement sur le poëte. Ce n'est pas seulement parce que le génie de Virgile est moins riche que son merveilleux est plus pauvre, qu'il a moins d'abondance et de variété, c'est aussi parce que ses contemporains, devenus plus scrupuleux, répugnaient à rapprocher à tout propos les dieux et les hommes et à les commettre si souvent dans des actions communes.

Ce fut un grand embarras pour le poëte. Les exigences de son temps étaient telles qu'il ne pouvait ni s'écarter entièrement du merveilleux d'Homère, ni le garder tout à fait : c'est ainsi qu'il fut amené à le changer souvent. 11 lui a fait subir une foule de modifications de détail qui finissent par en altérer l'ensemble. Il l'a changé surtout pour le rendre plus moral, plus grave, plus conforme à l'idée que ses contemporains se faisaient de la dignité divine. Virgile était de ceux qui pensaient, comme Pindare, « qu'il ne faut rien dire des dieux qui ne soit beau ». Après nous avoir raconté, d'après les traditions, que Triton, jaloux de Misène, qui jouait trop bien de la conque, se débarrassa de son rival en le plongeant dans les flots, il s'empresse d'ajouter qu'il lui est difficile de croire à ce récit ^. Quand il songe aux causes frivoles qui poussent Junon à poursuivre de sa colère un homme aussi pieux qu'Énée, il ne peut retenir un cri de surprise : Tantœne animis cœlestibus irœ^I Ce ne sont que des réserves timides; d'autres, autour de lui, allaient bien plus loin. Cicéron avait déjà énergiquement attaqué ces fables absurdes « qui représentent les dieux enflammés de colère, passionnés jusqu'à la fureur; qui dépeignent leurs démé-

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