CHAPITRE PREMIER
Ut CLAtSKS ÉLKTÉIl.
Jugements contradictoires que les écrivains de cette époque portent sur leurs contemporains. — Difficulté qu'on éprouve à apprécier son temps. — Opinion de Juvéïial. — Ce qui doit la rendre suspecte. — Opinion de Pline le jeune. — Pourquoi il convient de la préférer.
Nous venons d'étudier le grand travail poursuivi pendant près de deux siècles par la philosophie et les cultes étrangers; si nous voulons apprécier quelles en furent les conséquences, il nous faut essayer de connaître l'état religieux et moral de la société des Antonins. C'est une étude qui, de toute manière, sollicite notre attention ; n'oublions pas que cette société est celle où s'est implanté le Christianisme, et qu'il n'y a rien de plus important que de savoir sur quel fond il a germé et dans quel milieu il a grandi.
Nous commencerons naturellement par les classes élevées : elles sont partout ce qui frappe d'abord les regards. Comme on a les yeux sur elles de tous les côtés, et que, même dans les rangs inférieurs, on cherche à imiter lei
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exemples qu'elles donnent, elles finissent presque toujours par régler les mœurs publiques; en sorte qu'on n'a pas tout à fait tort quand on juge d'après elles l'état moral d'un pays» Elles ont de plus cet avantage que, même de loin, il nous est plus facile de les connaître. Elles laissent de leur façon de vivre et de penser des témoignages qui leur survivent et qu'il est aisé de consulter. Les lettres s'adressa nt surtout aux lettrés, et les lettrés n'étant guère nombreux que parmi les oisifs et les riches, il s'ensuit qu© la littérature est d'ordinaire le tableau des classes élevées, qu'elle en décrit les mœurs, qu'elle en reproduit les opinions, et qu'il est naturel qu'on veuille les juger d'après elle. Mais ici un grave embarras se présente : les écrivains contemporains ne s'accordent pas toujours sur la façon d'apprécier leur temps; ils nous en tracent souvent des images très-difTérentes : où l'un ne trouve qu'à blâmer, l'autre admire "•ans réserve, et il n'est pas facile de se prononcer entre '^s affirmations contraires. C'est précisément ce qui nous arrive pour 1 époque que nous allons étudier. La plupart des écrivains qui vivaient alors traitent leur temps avec bienveillance. Ce n'est pas seulement dans les harangues officielles, sur les monuments ou les médailles, qu'il est question du bonheur public {felirifat iemporum) ; les historiens, les littérateurs de toute sorte ne parlent pas autrement : c'est le siècle des Antonins, et, quand ils songent aux empereurs qui ont précédé, ils se félicitent de vivre sous un Trajan ou sous un Marc-Aurèle. Ils ne sont guère contredits que par l'un d'entre eux ; mais celui-là, pour leur malheur, se trouve avoir une voix plus retentissante que tous les autres ; il est si violent, si emporté, il s'exprime avec tant de passion, qu'il finit par communiquer ses sentiments à ceux q[ui l'écoutent. L'embarras est grand quand on veut
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savoir à quoi s'en tenir : comment se décider entre tous ces écrivains qui parlent de leur époque comme d'un siècle fortuné *, et Ju vénal qui déclare c qu'on est arrivé à l'apogée du vice et que la postérité n'y pourra rien ajouter * « ?
Commençons d'abord par reconnaître que cette contradiction n'est pas tout à fait aussi surprenante qu'elle le parait. Pour comprendre que Juvénal ait eu de son siècle une autre opinion que ses contemporains, nous n'avons qu'à songer à la difficulté que nous éprouvons nousmêmes à nous mettre d'accord sur le nôtre. Chacun juge son temps à sa manière, d'après son âge, ses relations ou son humeur. Nous sommes naturellement portés à l'estimer quand il nous estime, et nous lui devenons sévères sans le vouloir s'il ne fait pas de nous le cas que nous croyons mériter. Écartons, si l'on veut, toutes ces chances d erreur; supposons un homme comme il n'y en a pas, sans parti pris et sans passion, résolu à chercher la vérité et à la dire ; comment fera-t-il pour la trouver? Il affirme que son siècle est vertueux ou corrompu : qu'en peut-il savoir? A quelle profondeur ont pénétré ses recherches? Sur quel espace se sont-elles étendues ? Et d'abord qu'appelle-t-il son siècle? Parce mot, on entend d'ordinaire la réunion de quelques personnes qui sont en possession d'attirer les yeux de la foule, qui posent devant elle et qu l'amusent par les spectacles qu'elles lui donnent. Ce que M"* de Sévigné appelait f toute la France i, c'était tout au plus un millier de grands seigneurs. Au delà de ce monde restreint, rien n'existait plus pour elle,
i. Deatisximi sœculi or tu. Tacite, Agric, 3. — 3. Jurénal, i, 147. Cette satire , comme presque toutos les autres , a été écrite soui Trajan ; c'est bien contre l'époque des Antonins que Juvénal fait entendre ces accusations passionnées, et non pas, comme on Ta dit, «mtre Donititn el son (empi. (Voyee Borghesi, (Eumm, t, f, 600.)
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et c'est sur lui seul qu'elle jugeait son temps. « Toute la France » était galante pendant le règne de la Vallière et de Montespan, < toute la France » devint dévote quand le vieux roi se fut réduit aux sévères amours de M"' de Maintenon. Nous apprécions nos contemporains comme M""* de Sévigné traitait les siens, et nos jugements ne sont pas mieux motivés. Quand on veut connaître les mœurs du temps, on se contente d'observer ces quelques personnes qui font la mode et l'opinion ; c'est uniquement d'eux que s'occupent le roman et le théâtre, et les bonnes gens qui vont écouter aujourd'hui avec tant de plaisir les comédies en renom ne se doutent guère que la postérité les jugera d'après les pièces qu'ils applaudissent, qu'on établira doctement dans quelques siècles qu'il n'y avait chez nous ni financier honnête, ni femme vertueuse, ni ménages unis, parce qu'il a plu à nos auteurs dramatiques de ne représenter jamais que des escroqueries et des adultères. C'est justice, après tout; nos appréciations du passé ne sont pas plus légitimes, et l'on nous jugera tout à fait comme nous jugeons les autres.
A la vérité, Juvénal est un moraliste ; et, si l'on est assez disposé à penser que le roman et le théâtre nous présentent trop souvent des images de fantaisie, les moralistes inspirent plus de confiance. Ce sont d'ordinaire des gens graves et consciencieux ; on suppose qu'ils doivent être exacts, qu'ils cherchent la vérité et qu'ils la disent ; aussi se fie-t-on volontiers à leur témoignage. Je ne les crois pas pourtant infaillibles. Leur bonne volonté ne les met pas à l'abri des erreurs, et malheureusement les plus honnêtes sont quelquefois ceux qui peuvent le plus nous tromper. Quand on veut faire la morale à son temps, il convient d'être rigoureux, et, pour être sûr que les coups portent, il n'est pas mauvais de frapper fort. Ne risquoa»*
nous pas d'être injustes, si nous prenons tous ces reproches à la lettre? Ce n*est pas toujours dans les siècles les plus mauvais que les moralistes sont le plus nombreux et paraissent le plus mécontents ; une société s'accuse souvent avec plus de sévérité quand elle est plus scrupuleuse et que le sentiment moral est plus exigeant chez elle. C'est quelque chose que de se gronder, même quand on ne se corrige pas, et le dernier degré de la corruption est de n'en avoir pas conscience. Il peut donc se faire que des époques qui se maltraitent beaucoup elles-mêmes, et dont nous avons une mauvaise opinion, parce que nous nous fions à leurs aveux, soient en réalité beaucoup plus honnêtes que celles qui ne voient pas leurs fautes ou qui n'en disent rien. De plus, les moralistes ont l'habitude d'apprécier leur temps plutôt d'après le mal que d'après le bien qui s'y trouve. Le bien passe ordinairement inaperçu : on ne songe pas à s'étonner d'un honnête homme ou d'un bon ménage qu'on rencontre, il n'y a rien là qui éveille la curiosité. Au contraire, un procès immoral, un crime éclatant, attirent les regards précisément parce qu'ils sont plus rares. Un seul scandale dont on parle longtemps n'a pas de peine à détruire l'etTet de cent familles honnêtes et prosaïques dont on n'a jamais rien dit. C'est ainsi que, même quand le mal est l'exception, il paraît la règle. Cette illusion, dont la plupart des moralistes sont victimes, a souvent trompé Juvénal. La manière dont il procède dans les tableaux qu'il trace de 8on époque est toujours la même : il n'invente pas les types qu'il met sous nos yeux ; ses caractères sont des portraits ; il part d'une anecdote réelle, d'un fait précis et particulier, et les généralise. Eppia vient de quitter son mari, un sénateur, un consulaire : elle abandonne son pays et ses enfants pour suivre jusqu'en Egypte un gladiateur qu'elle aime : n'est-ce pas la preuve quQ
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toutes les femmes de Rome ont la passion des gens de théâtre? € L'épouse que tu prends, c'est le joueur de lyre Echion, c'est Glaphyrus ou Ambrosius, le joueur de flûte, qui la rendra mère*. » Une femme du meilleur monde, Pontia, égarée par un amour insensé, tue ses deux fils pour enrichir son amant. L'affaire fait grand bruit, comme on pense, et pendant plusieurs semaines on ne parle pas d'autre chose à Rome. Juvénal en conclut que tous les enfants sont en danger d'être tués par leur mère. «Veillez sur vos jours, leur dit-il; faites attention à ce que vous mangez : un poison peut se cacher dans ce mets exquis que vous présentent des mains maternelles. Faites goûter tous les morceaux qu'on vous apporte, et que votre vieux serviteur fasse l'essai de vog coupes*. » N'est-ce pas ainsi que raisonnent encore aujourd'hui d'honnêtes gens qui vivent loin du monde et n'ont de rapport avec lui que par ces scandales éclatants qui transpirent de temps à autre et occupent les curieux ? Ils ne connaissent que les fautes ou les crimes, c'est-àdire l'extraordinaire et l'exception, et ils se figurent de bonne foi que tout ressemble à ce qu'ils connaissent*
Heureusement les exagérations de Juvénal se trahissent par leur excès même. En supposant qu'il ait toujours été sincère, et je ne vois pas de raison d'en douter, il avait des défauts qui ne lui permettaient guère déjuger équitablement ses contemporains. La nature l'avait créé fougueux, emporté, incapable de mesure et de modération. 11 est probable que les misères d'une vie obscure et déclassée, les mécomptes de l'ambition trompée, de cruelles blessures d'amour-propre, le sentiment profond de sa valeur et le spectacle amer de l'indifférence publique, concoururent à aigrir encore cette âme violente. Quand,
1* Jurénal, ti, 76. — 2. Juvénal, ti. 619»
Ters le milieu de sa vie, il se fit satirique, la colère, les rancunes, les jalousies remplissaient son cœur; tous ces sentiments, qu'il ne pouvait pas contenir, débordèrent ensemble. « Puis-je vous peindre, nous dit-il, quelle fureur brûle mon foie desséché*? » Aussi tout lui sert-il de prétexte à s'emporter. A propos de tout « il mêle le ciel et la terre* » ; il lui est impossible de se maîtriser. Il ne se donne pas le loisir de rentrer chez lui, il faut qu'il écrive où il se trouve, sur la borne même du carrefour, et, sans plus attendre, il remplit ses larges tablettes ^ Sa fureur, qui va du premier coup à l'extrême, ne connaît pas de degrés. Il n'a pas, comme le veut Horace, un fouet pour les vices, et seulement des verges pour les défaiits*; il se sert toujours du fouet et frappe en aveugle de tous les côtés. Il attaque du même ton un gourmand qui a payé un surmulet 200 000 sesterces, un vaniteux qui a la fantaisie de plaider en robe de soie,- et des voleurs ou des assassins de profession. 11 est tout aussi agacé quand il rencontre la litière neuve de l'obèse avocat Mathon, toute pleine de son importance, que lorsqu'il trouve sur son chemin quelqu'une de ces honnêtes femmes qui n'hésitent pas à se débarrasser d'un mari qui les gêne en mêlant quelque drogue vénéneuse à son vin de Calés*. Aussi lui est-il arrivé, comme à tous ceux qui écrivent plus par tempérament que par raison et qui se laissent trop emporter à leurs premiers mouvements, de se contredire quelquefois • ; il n'est pas impossible de tirer de
1. JoT., I, ib : Quid referam quanta siccum jecur ardeat ira ? — 8. Juv., n, 25. — 3. Juv., 1, 63. — -i. Hor., Sat., i, 3, 119. — 5. Tous ces tableaux sont tirés de la première satire. — 6. Un des reproches les plus graves qu'il adresse aux femmes, dans sa sixième satire, c'est d'envahir les occupations des hommes; il leur en veut beaucoup • d'être fortes sur la procédure, de rédiger des mémoires et dVn fpmnntrfT nu hosoin au jnn«5ronsuIte Celsus ■ (▼!, tii). Aiileur* il parie «lune façon toute contraire; il a introduit tlanfl lAOt
ses satires mêmes la preuve que son temps n'est pas aussi mauvais qu'il le prétend, et nous verrons qu'après l'avoir cruellement attaqué, il fournit des armes à ceux qui veulent le défendre.
Une autre façon de convaincre Juvénal d'exagération, c'est, nous Tavons déjà vu, de l'opposer à ses contemporains. Les démentis qu'il reçoit des autres sont plus graves encore que ceux qu'il se donne à lui-même. On peut affirmer qu'aucun d'eux n'a jugé la société de cette époque aussi sévèrement que lui. Tacite ne passe pas pour un moraliste complaisant ; on l'a même souvent accusé de mettre trop d'amertume dans sa manière d'apprécier les événements et les hommes. Il a pourtant donné quelques éloges à son temps : « Tout ne fut pas mieux autrefois, dit-il ; notre siècle a produit aussi des vertus et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles *. » Ce n'est pas l'avis de Juvénal. A l'entendre, il n*y a plus d'honnêtes gens dans le monde où il vit, ou du moins il en reste si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler, a Leur nombre ne dépasse pas celui des portes de Thèbes, ou même des bouches du Nil-. » Tacite en connaît et en nomme bien davantage : même en parlant de l'époque de Domitien, qu'il n'a pas flattée, il fait la part des bons exemples et des nobles caractères ^. Mais ce sont surtout les lettres de Pline qui contredisent à chaque instant les satires de Juvénal ; on a \Taiment peine à croire que les deux écrivains aient vécu à la même époque, tant le
autre satire (il, 51) une femme qui défend résolument son sexe contre les hommes : « Est-ce que nous avons la rage des procès? leur ditelle. Est-ce q'>e nous sommes ferrées sur la chicane? Est-ce que nous menons faire vacarme dans vos tribunaux? » Où donc est la vérité ?
1. Tacite, Ann., ni, 55. — 2. Juvéaal, xin, 26. — 3. Tac, llist,, I, 3 ; Xon tamen adeo viriutum stérile sceculum ut non tt bona exempta prodiderit, etc.
tableau qu'ils tracent de leur siècle est différent. Je sais bien qu'on peut reprocher à Pline quelques excès de bienveillance; on trouvait déjà de son temps qu'il louait trop ses amis : >i J'accepte le reproche, répondait-il d'une façon charmante, et je m'en fais honneur. En supposant qu'ils ne soient pas tout à fait tels que je le dis, je suis heureux de me les figurer comme je les représente. Je laisse à d'autres une clairvoyance importune : il ne manque pas de gens qui attaquent leurs amis, pour montrer qu'ils ne sont pas dupes. Quant à moi, on ne me persuadera jamais que j'aime trop ceux que j'aime* . » Nous voilà bien avertis et il a pris soin lui-même de nous prévenir. II voyait trop en bien ; il était peut-être un peu de ces gens dont Quintilien, son maître, s'est moqué, « et qui appelaient savoir-vivre (humanifas) la sotte manie d'échanger entre eux à tout propos des compliments mutuels «n. II faut donc, pour savoir la vérité, retrancher quelque chose de cette bienveillance générale, atténuer ces éloges trop facilement accordés aux harangues qui se débitaient dans le sénat, aux petits vers qui se récitaient dans les salles de lecture; mais, après avoir fait ces réserves, je n'hésite pas à dire que le siècle de Trajan se retrouve beaucoup plus dans les lettres de Pline que chez Juvénal. Juvénal est un satirique, c'est-à-dire un mécontent de profession, un de ces gens qui, s'étant fait pour ainsi dire une spécialité de gronder les fautes de leurs contemporains, sont amenés à trouver des fautes partout. 11 ne leur est pas difficile d'en découvrir avec un peu de complaisance. Toutes les actions humaines étant mêlées de bien et de mal, ils ne montrent jamais que le mal ; ils nous mettent toujours sous les yeux les motifs douteux des bonnes actions et les petitesses des grands hommes.
i. Pline, Epist., vu, m. — 2. y un. t., il, 2, 10.
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Pline, au contraire, n*a pas tenu à être un moraliste et ne l'a été que par occasion; en publiant les lettres qu*il avait écrites à ses amis, il cédait à des motifs de vanité, il ne songeait pas à nous dépeindre le monde au milieu duquel il a vécu. Sa bonté naturelle peut l'entraîner quelquefois à voir les choses du bon côté, mais il n'avait pas au moins de système préconçu. On peut être sûr, après tout, que les faits allégués par Pline sont vrais, que leshommesqu'il loue, quoiqu'il les ait loués peut-être avec excès, méritaient de l'être. Il ne se serait pas exposé à de fâcheux démentis, lui qui comptait publier ses lettres de son vivant; il voulait au contraire se mettre d'accord avec l'opinion publique, et il aie plus souvent jugé comme elle pour obtenir son approbation, à laquelle il tenait tant. Remarquons de plus que l'impression que laissent les lettres de Pline est en général conforme à celle qu'on prend en lisant la correspondance de Fronton; tous les deux nous donnent de leur temps la même opinion sans avoir prétendu le juger: or ce temps n'est séparé que par quelques années, c'est la même société que les deux écrivains nous dépeignent, à son début et à sa fin ; l'un vivait à l'aurore du siècle des Antonins, l'autre en a vu les dernières années. La ressemblance des tableaux qu'ils nous ont laissés achève de prouver que, pour le fond, les deux peintures sont exactes. Je crois donc qu'on peut se mettre sans scrupule à la suite de Pline pour visiter cette société qu'il a si bien connue et fi spirituellement décrite*
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Défauts que la lecture de Pline fait découvrir dans la haute société de ce temps. — Apathie politique. — Pédantisme littéraire — Croyance à l'astrologie et à la magie. — Qualités qu'il est difucile de lui refuser. — Cette société est devenue plus religieuse et plus simple. — Grand nombre d'honnêtes gens qu'on y trouve.
Il me semble qu'on prend dans les lettres de Pline uno idée très-nette de son temps. Il ne serait pas vrai de dire qu'il en dissimule les défauts ; ils y sont visibles presqiie aitant que les qualités. On y voit, par exemple, à quel point cette société avait perdu le goût des adaires publiques. Courbée depuis un siècle sous des maîtres détestables, elle ne put pas se relever quand les temps devinrent Toins rigoureux. Elle avait pris l'invincible habitude d'obéir et de se laisser conduire; elle n'était plus capable de se gouverner. Quelques années après la mort violente de Domitien, Tacite se plaignait de la torpeur des esprits, qui ne se réveillaient pas aussi vite qu'il l'aurait voulu ; il disait avec tristesse que, a par la faiblesse de notre nature, les remèdes agissent moins vite que les maux, et que, comme les corps sont lents à croître et prompts à se détruire, de même il est plus facile d'étouiïer l'activité des esprits que de la ranimer». On voit pourtant à ses paroles qu'il voulait espérer encore. « Déjà, disait-il, le cœur commence à nous revenir *. > Il se trompait : le cœur ne devait jamais revenir à cette génération épuisée, les lettres de Pline le prouvent. Son optimisme ordinaire ne lui ferme pas les yeux sur cette apathie politique de ses contemporains. Il remarque que toutes les traditions ont