‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 104 sur 155 · Tacite, Agric · texte numérisé non relu

Tacite, Agric

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été interrompues par une longue servitude, que le souvenir des anciennes coutumes, qui pouvait dans de certaines limites arrêter l'arbitraire du pouvoir, s*est perdu. Autrefois les jeunes gens apprenaient en regardant faire ; dans les camps, au forum, ils s'instruisaient des usages en les voyant pratiquer. Mais la jeunesse qui a grandi sous Domitien n'a pas connu cette salutaire éducation de l'exemple. Elle n'a eu sous les yeux « qu'un sénat tremblant et muet, que l'on ne réunissait que pour se moquer de lui ou le rendre complice de quelque crime; en sorte que toutes les âmes ont été alïaiblies et brisées pour longtemps *. > C'est ce qu'on aperçut bien quand l'empire passa en des mains plus honnêtes. Le sénat, habitué à servir, ne savait plus faire un bon usage de ce qu'on voulait bien lui laisser de pouvoir. Les élections étaient devenues de véritables scandales ; on faisait des brigues honteuses quand le scrutin était public, on se permettait des plaisanteries indécentes quand il était secret*. Tout le monde rivalisait de basses flatteries envers le maître. Quand il parlait, ses paroles étaient interrompues par des applaudissements frénétiques; lorsqu'il avait fini, les sénateurs s'élançaient de leurs sièges, comme incapables de contenir leur enthousiasme, se précipitaient à ses genoux, criaient tous ensemble : « Que nous sommes heureux ! » ou bien : « Puissent les dieux t'aimer comme tu nous aimes'! » On n'a pas de peine à croire que ces scènes déplaisaient à Trajan et qu'il était sincère quand il essayait de les empêcher. Ce vaillant soldat, cet esprit sensé aurait voulu rendre quelque énergie à ce peuple qu'il gouvernait, et il savait bien que la servilité n'est pas Técole du courage. 11 exhortait les sénateurs, dit Pline

I. Pline, Epi^ ^i, 14, 8. — 2. Epist., ui, «0. — 3. Paneg. •Î2el73.

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à reprendre la liberté ornais ils ne répondaient fîuère à cet appel. Les magistrats qu'il faisait ou qu'il laissait laire no se prenaient pas au sérieux. Il fallait avoir la naïveté de Pline pour se croire quelque chose quand on ét^it tribun du peuple ^ les autres jugeaient à leur prix ces magistratures qu'on leur donnait ; ils les recherchaient avec ardeur comme des distiijctions flatteuses, mais ili les exerçaient avec négligence, parce qu'elles ne conféraient aucun pouvoir réel. 11 ne valait vraiment pas la peine de s'arracher pour si peu « à la douceur de ces loisirs 3 > dont on était charmé ; et tout retombait plus que jamais sur l'empereur*. C'est ainsi que vivait, sousle gouvernement paternel des Antonins, une société élégante et amollie, si bien habituée à se laisser conduire qu'elle avait perdu le goût de se diriger elle-même, heureuse d'obéir à de bons princes, mais résignée d'avance à en supporter de mauvais, et par sa patience à tout soulfrir les encourageant à tout oser. Quand Commode remj.laça Marc-Aurèle, ils n'en furent pas plus surpris que a de voir la sécheresse ou l'inondation désoler la terre après des années heureuses & », et ils se résignèrent à attendre le retour du beau temps.

L'absence d'occuj)ations sérieuses livrait la vie aux futilités. Dans ce monde de désœuvrés, les devoirs de société et de politesse avaient pris une importance ridicule. Pline s'en apercevait bien, malgré sa complaisance pour son siècle. € C'est uno chose étonnante, écrivait-il à l'un de ses amis, que de voir comme le temps se passe à Home. Prenez chaque journée à part, il n'en est pas une qui ne Soit ou ne paraisse remplie; revoyez-les toutes ensemble,

i.Paneg., 66. - 2. Epist., i, Î3. - 3. hiertiœ dulcedo. Tacii.. Agnc, 3. - 4. Plino, Epist., iv, ÎS. - 5. Tacite, llut., iv, 74 Cebi i* cuiiocil qiif Cériaiis donne aux Trévires.

VOUS serez surpris de les trouver si vides. Sv tous demandez à quelqu'un : Qu'avez- vous fait aujourd'hui? il vous répondra : J'ai été chez un de mes ;imis qui donnait la robe virile à son fils; j'ai assisté à des fiançailles ou à des noces; on m'a prié de signer un testament, d'être témoin dans une a (Taire ou de venir donner mon avis dans quelque délibération. Chacune de ces choses, le jour qu'on l'a faite, a paru nécessaire. Quand on songe qu'elles recommencent sans cesse, on les trouve fort inutiles*. » Ce qui valait mieux que de dépenser son temps à ces occupations frivoles, c'était d'étudier et d'écrire. Les lettres sont, au milieu des affaires, la distraction charmante des heures de loisir; elles devinrent pour une société inoccupée la principale affaire de la vie. Pline les aimait avec passion; elles le consolaient de tous ses mécomptes; elles lui faisaient prendre en patience les maladies de sa femme et de ses serviteurs. » Rien ne m'arrive d'heureux, disait-il, qui ne me soit plus heureux avec elles; je n'éprouve rien de triste qui, grâce à elles, ne me semble moins douloureux*. » îl voulait faire partager à ses amis l'ardeur qu'il éprouvait pour elles. f Laissez là, écrivait-il à l'un d'eux qu'il soupçonnait de se livrer trop complaisamment à ses affaires domestiques, laissez ces soins bas et grossiers, et livrez- vous tout entier aux lettres Qu'elles soient votre occupation et votre loisir, votre travail et votre repos; consacrez-leur vos veilles, et même votre sommeil ^. » Ces exhortations n'étaient vraiment pas nécessaires : jamais les lettres n'ont été plus cultivées à Rome. Presque tous ceux dont il est parlé dans la correspondance de Pline s'en occupent. On y voit des hommes d'État, de vieux généraux,

1. Eplst., I, 9. Voyez aussi Sénèque, De tranq. animi, 12. — î. Epist., nu, 49. — 3. EpisL, i, 3.

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qui noR-seiiIement se piquent d'aimer la poésie, mais qui la pratiquent. Arrius Antoninus, le grand-père d'Antonin le Pieux, écrivait des épigrammes grecques. Spunnna, après avoir été trois fois consul, composait des odes dans sa retraite, etVerginius Rufus, qui avait refusé d'être empereur, faisait do petits vers. Les auteurs étaient devenus si nombreux, et ils appelaient si fréquemment le public à écouter leurs ouvrages, qu'ils avaient lassé la complaisance des auditeurs et que les salles de lecture restaient souvent vides. Pline seul n'était jamais fatigué. Il trouvait toujours le temps d'aller entendre les œuvres nouvelles, il était toujours heureux qu'on lui offrît une occasion d'applaudir. « Nous avons eu, cette saison, disait-il gaiement, une bonne récolte de poètes. Pendant tout le mois d'avril il ne s'est pas passé un jour sans qu'il y eût quelque lecture. Je su'-< heureux de voir que les études sont en faveur vl jue les écrivains cherchent à montrer leur talent '. )> On dit d'ordinaire que les époques qui se désintéressent de la politique sont favorables à la littérature; l'exemple de la société romaine du second siècle semble prouver le contraire. En perdant le goût des affaires, l'esprit public s était abaissé; il n'avait plus le sentiment des beautés sérieuses; son admiration s'égarait souvent sur des jeux cl esprit futiles; il applaudissait des poètes qui, pour mieux paraître imiter les anciens, avaient soin de glisser dans leurs ouvrages des formes vieillies et des vers décharnés ^ On oubliait le fond pour la forme; la rhétorique, qui ne doit être qu une préparation à l'éloquence remplaçait l'éloquence même. Au lieu de ne déclamer que dans sa jeunesse, pour apprendre à parler au forum ou au sénat, on ne soi lait plus de l'école et Tod décla-

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