‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 11 sur 155 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

LA RELIGION ROMAINE A LA FIN DE LA RÉPCBLIQCg

La religion romaine s'altère sous la république. — Cause des changements qu'elle subit : son mélange avec la religion grecque.

— Indifférence ou hostilité des plébéiens. — Attaques des pQptes.

— Résultat de ces attaques.

Ces qualités essentielles de Ja religion romaine que nous venons d'indiquer se sont assez fidèlement conservées chez elle pendant tonte son existence. Tant qu'elle a vécu, elle a tenu aux pratiques [)lus qu'aux croyances et s'est occupée surtout à régler les formas extérieures de la dévotion ; elle a toujours exigé le respect minutieux des formules, elle a eu plus de soin de calmer les âmes que de les enilammer, elle a aimé l'ordre et la régularité, elle a cherché l'utile, elle s'est subordonnée à l'État. Aussi les observateurs superficiels, comme Denys d'IIalicarnasse, lui retrouvant toujours à peu près la même apparence, se figuraient- ils qu'elle n'avait jamais changé. Elle-même se flattait volontiers d'être immobile et éternelle, comme ce rocher du Capitole sur lequel était assis son principal sanctuaire. Il est pourtant certain que depuis le temj)3 des rois jusqu'à celui des empereurs elle a subi des alté-

rations nombreuses et profondes. C'est ainsi qu'à une époque fort ancienne s'opéra la fusion des dieux de Rome avec ceux de la Grèce, et que les deux religions se confondirent si bien qu'il nous est aujourd'hui difficile de les séparer. Je ne crois pas qu'il y ait ailleurs un autre exemple d'un changement si grave qui se soit accompli avec si peu de bruit et qui ait moins rencontré de résistance. Il fut étrangement favorisé par le caractère même de la religion romaine : on a vu qu'elle n'avait point de dogmes, peu de légendes, et que ses dieux sans histoire et sans figure n'étaient presque que des abstractions. Les fables grecques n'eurent rien à supplanter pour s'établir à Rome ; elles ne rencontrèrent en face d'elles que le vide et purent l'occuper presque sans qu'on s'en aperçût. Elles s'insinuèrent en silence dans ces espaces vacants, trouvant dans leurs légendes quelque raison d'être à des rites qui n'avaient pas de raison, expliquant par quelqu'un de leurs mythes un vieil usage dont l'origine s'était perdue, rattachant entre elles toutes ces divinités solitaires par des liens d'affection ou de parenté. En apparence rien n'était changé : les registres des pontifes continuaient à ignorer les fables nouvelles , les dieux conservaient leurs anciens noms et on les honorait toujours comme autrefois ; mais si l'extérieur de cette antique religion était resté le même, la mythologie grecque, en la pénétrant, l'avait renouvelée.

Elle reçut bientôt d'autres atteintes. Il était impossible que la foi naïve des premières années ne s'affaiblît pas avec le temps; celle des plébéiens surtout était exposée à devenir vite assez tiède. Primitivement ils n'avaient pas plus de place dans la religion que dans la cité. Non-seulement l'accès des sacerdoces leur était interdit, mais ils étaient formellement exclus du culte public; ils ne pouvaient prier que dans leur maison et avec leur famille le»

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dieux de leur patrie *. Dar.s cette longue lutte qu'ils soutinrent pour conquérir l'égalité civile, leurs adversaires se servirent surtout de la religion nour les repousser. Toutes les fois qu'une loi populaire allait être votée, il se trouvait quelque augure pour déclarer qu'il paraissait dans le ciel des signes défavorables, et l'assemblée était légalement dissoute. Quand les plébéiens demandaient qu'on les admît aux dignités publiques, on ne manquait pas de leur répondre dédaigneusement : « Comment pourriez-vous devenir préteurs ou consuls? vous n'avez pas le droit de prendre les auspices, auspicia non habetîs. » Et comme un magistrat n'entreprenait rien sans les consulter, il s'ensuivait qu'un plébéien ne pouvait être magistrat. Il était impossible, on le comprend, que le peuple fût très-attaché à une religion qui le repoussait avec tant d'insolence et qui fournissait si complaisamment des armes à ses ennemis. Aussi remarque-t-on que tous ceux qui défendent ses intérêts sont en général mal disposés pour elle. Dans le récit que nous fait le pieux Tite-Live de la seconde guerre punique, toutes les fois que les plébéiens l'emportent, la religion se trouve mal de leur triomphe. Les consuls populaires se rendent toujours coupables de quelque faute envers elle : ils n'écoutent pas les avertissements des dieux, ils omettent des sacrifices ou des expiations nécessaires. Il est vrai qu'après leur défaite, l'aristocratie reprend le dessus, et qu'avec elle se ranime l'esprit religieux. Le patricien Fal)ius proclame solennellement « qu'il faut moins imputer le désastre de Trasimène à l'ignorance et à la témérité du consul qu'à son mépris des cérémonies et des ausj)ices », et il fatigue la ville de prières et de supplications de

1. C'est ce que fait entendre le consul Decius quand il dit : « Deo~ mm 7nagis qnam nostra causa expetinius ut quos privatim colimus publiée colamus. • (Tite-Live. x, 7.)

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toute sorte *. Le peuple, déjà en possession de l'égalité civile, venait alors de conquérir aussi l'égalilé religieuse ; il avait obtenu le droit d'arriver à tous les sacerdoces importants. Plus tard il fit décider que l'ancienne forme de ^a cooptatio, par laquelle les collèges de prêtres se î^crutaient eux-mêmes, serait presque partout remplacé© par Télection populaire. Le choix du grand pontife luimême fut abandonné aux comices par tribu. Ce fut une nouvelle cause de décadence pour la reiig on romaine. Quand la nomination des prêtres fut livrée aux caprices de la foule et aux compétitions des partis, on ne se soucia pas toujours de choisir les plus dignes ou les plus capables ; ce furent les plus influents ou les plus habiles qui l'emportèrent. Dès lors les traditions achevèrent de s'altéfcr, les cérémonies furent négligées et l'esprit religieux se perdit. Un clergé se recrutant lui-même et fermé aux influence^ du dehors se serait opposé avec énergie aux innovations dangereuses, il aurait opiniâtrement maintenu les institutions anciennes; tandis que des prêtres occupés d'intérêts mondains et d'ambitions politiques ne pouvaient être pour elles que des défenseurs tièdes ou des ennemis déguisés. Les patriciens, au contraire, avaient beaucoup do motifs de rester fidèles à la vieille religion : elle autorisait leurs prétentions, elle consacrait leurs privilèges, elle n'était faite que pour eux ; aussi est-ce cliez eqx qu'elle s'est conservée le plus longtemps dans sa pureté. Les corporations où ils dominaient sans mélange, comme celle des frères Arvales, restèrent jusqu'à la fin étroitement attachées aux anciens rites ; les grande^ famille^ gardaient encore les usages du passé quand ils étaient oubliés ailleurs 2. Il y avait pourtant une raison qui, chez les patriciens aussi, devait amener à la longue la

t. Tite-live^ xxn, 9. — 8. Val. Max., t, 5, 4.

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perte des traditions nationales : c'est le goût de plus en plus vif que cette aristocratie éprouvait pour les arts et les sciences de la Grèce. Dès l'époque des guerres puniques, les gens distingués commencèrent à lire les écrivains grecs. Ils admirèrent Homère et les tragiques, d'abord dans des traductions fort inc*^mplètes, puis dans la majesté de l'original ; plus tard on leur fît connaître les orateurs et les philosophes : c Ce fut, dit Cicéron, non pas un faible ruisseau, mais un large lîeuve d'idées et de connaissances qui pénétra chez nous ^ » Au milieu du VI* siècle, « la Muse au vol ra})ide vint visiter la nation sauvage de Romulus'». La littérature latine commença, sous la protection et avec l'aide do l'aristocratie. Elle ne fut d'abord qu'un pâle reflet de celle des Grecs; issue de l'imitation, elle n'a pas connu cette période de foi naïve que traversent d'abord celles qui naissent et croissent par un etîort libre et spontané. Comme elle se modela dès ses débuis sur un art vieilli, elle n'a pas eu de jeunesse. Elle commence par le théâtre, la dernière forme que l'art des Grecs eût inventée, celle qui demande le plus de réflexion et de science, et dans le théâtre grec, le poëte qu'elle imite de préférence, c'est le plus récent de tous, Euripide, un philosophe, un sceptique, un raisonneur, le dernier produit d'une muse fatiguée. C'est vraiment un spectacle étrange que de voir cette littérature débuter par où les autres finissent, de lui trouver tant d'inexpérience avec si peu de naïveté, et de rencontrer à la fois chez elle la marche hésitante d'un enfant et la sagesse désenchantée d'un vieillard. Le premier poëte qu'on ail conservé d'elle, le comique Plante, n'est pas précisément un incrédule, mais c'est un indilTérent, qu'aucun scrupule n'arrête quand il s'agit d'amuser ses spectateurs. 11

i. De llep., H, 19 - 2. A. Gcllo, XYII, ?1, 45.

n'hésite pas à parodier les formules les plus vénérables de la religion romaine dans les occasions les plus légères, a Les augures sont favorables, dit un esclave qui va faire un mauvais coup; le pic et la corneille volent à gauche, le corbeau vole à droite : les dieux approuvent mon entreprise *. » Toiiis ces fripons qu'il met en scène, avant de commencer leurs exploits, appellent sur eux la protection divine et s'expriment avec une gravité religieuse : « Puisse ce que je vais faire m'étre utile, heureux et profitable! )) Quand ils ont réussi, ils remercient les dieux par une prière aussi solennelle, aussi encombrée de mots inutiles que celle qu'un pontife dicterait à un général victorieux : « Jupiter, dieu riche, illustre, puissant, respecté, fils d'Ops, maître des hommes, je te rends grâce de ce présent, de cette fortune, de cette richesse dont tu m'as comblé -. » Ces plaisanteries nous semblent déjà un peu fortes; Ennius est pourtant bien plus hardi. Plaute n'était qu'un indifférent qui cherchait à rire, Ennius est un sceptique décidé qui raisonne son incrédulité. L'un écrivait pour le gros public qu'égayaient déjà les plaisanteries sur les dieux et leur clergé ; l'autre songe surtout à ce cercle de gens distingués dont il s'est fait le maître, et qu'il se flatte d'avoir rendus des Grecs accomplis ^. Ces disciples auxquels il révèle les trésors de la Grèce sont avides d'en jouir, ils veulent tout connaître ; même les spéculations philosophiques sur la nature des dieux, sur l'origine des mythes, sur le sens des légendes, quoique bien subtiles et bien hardies pour eux, piquent leur curiosité. Pour les contenter, Ennius traduisit V Histoire sacrée d'Evhémère, où l'on prouvait que tous les dieux avaient été d'abord des hommes; il traduisit aussi un

1. ^.«n., II, 1,11.-2. Persa,ii,3, 1. — 3. Ann., xi, 2. (éd. Vahlcn): I Coniendunt Grœcos Graios memorare «o/enf soi. •

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poérne attribué à Épicharme qui les représentait comme de simples allégories physiques. Les incrédules pouvaient choisir entre ces deux explications et croire à leur gré, ou bien que Jupiter n'était autre que l'éther, c'est-à-dire la partie la plus subtile et la plus élevée de l'air, ou que c'était un ancien roi de Crète, qui de son vivant avait fait grand peur à ses sujets et à ses ennemis et qu'ils avaient mis dans le ciel après sa mort. Il est probable qu'entre ces deux opinions, Enniiis se déclarait pour la dernière*: c'était un libre penseur qui ne se gênait pas pour maltraiter les dieux dans ses tragédies. Il y représentait, par exemple, un personnage qui n'a pas eu à se louer du sort et qui nie résolument la Providence parce qu'il trouve qu'elle ne l'a pas traité selon ses mérites. « Je crois, disait-il, qu'il y a des dieux dans le ciel et je le soutiendrai toujours, mais j'affirme qu'ils ne s'occupent pas du genre humain. S'ils en avaient souci, les bons seraient heureux, les méchants malheureux ; or c'est le contraire qui arrive*. » Et Cicéron ajoute que ces maximes épicuriennes qui détruisent toute religion étaient accueillies au théâtre par des applaudissements unanimes 3.

On se demande vraiment comment les magistrats romains, qui d'ordinaire étaient des gardiens si vigilants de l'ordre public et prenaient tant de peines pour maintenir les institutions anciennes, ont souffert qu'un poëtese permît de parler ainsi devant le peuple rassemblé. Il est probable que le théâtre leur semblait un lieu de divertissement futile et qu'ils n'attachaient pas d'importance à ce qui pouvait s'y débiter. L'expérience ne leur avait pas appris qu'à la longue les lettres forment l'opinion publique ; ils ne se doutaient pas que ces maximes qui leur parais-

1. Cicéroii semble le dire : t(Evhemerus)... qiiem nosler et inter^ pretatus et s,-cu..:.. est Ennuis. » {De mit. dcor., i, 42). —2. Eaiiius, Tehimo (Riblreck, p. 44). — 3. De div., il, 50.

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saient sans gravité parce qu'elles étaient prononcées snr un théâtre et qu'elles tombaient de la bouche d'un histrion, accueillies avidement par le peuple et conservées dans ses souvenirs, uniraient par être la règle des croyances et des mœurs. Ils avaient pourtant défendu qu'on attaquât personnellement un citoyen sur la scène, et les tribunaux condamnèrent un acteur qui s'était permis d'interpeller par son nom le poète Attius * ; mais ils ne se croyaient pas tenus aux mêmes égards envers les dieux. Ils se disaient sans doute que ces dieux dont il était question dans les tragédies imitées du grec étaient ceux de la Grèce, et ils trouvaient inutile de les faire respecter sur la scène de Rome. Ce qui semble prouver que tel était surtout le motif de leur indulgence, c'est que, dans les pièces dont le sujet est romain, la religion ne paraît phis aussi légèrement traitée. Les quelques fragments qui nous restent des tragédies composées sur Paul Emile et sur Decius contiennent des débris de prières dont l'accent est plein de gravité et d'émotion *. Le Dî'utus d'Attius représente Tarquin consultant les devins sur un songe qui le trouble. Ces malheureux devins, si raillés ailleurs, y sont l'objet de beaucoup d'égards; Tarquin leur parle avec respect et ils lui répondent d'un ton sérieux et solennel, comme des gens qui savent leur importance 3. On voit bien que ce sont des devins de Rome, et que les faiseurs de tragédies ne se croient plus le droit de s'en moquer. Dans tous les cas, l'autorité avait grand tort de faire ces différences et de permettre aux acteurs revêtus du pallium ce qu'elle défendait à ceux qui portaient la toge. A ce moment les dieux romains ne pouvaient plus être distingués des dieux grecs.

1. Wiet. ad //eren».,n, 13.— 2. Pacuvius, Paulus, l. Attius /?«çiu$, 4, édit. Ribbeck. — 3. Attius, Bmt., i e\i.

et les coups qui frappaient les uns atteignaient aussi les autres. Le Jupiter qu'on nous montre dans V Amphitryon courant les aventures galantes, et dont le complaisant Mercure approuve l'humeur amoureuse, n'est sans doute que le Zeus des poètes grecs; mais depuis longtemps la foule avait pris l'habitude de le confondre avec la grande divinité des Latins : il portait à Rome le même nom^ il remplissait à peu près les mêmes fonctions; il était naturel que le peuple ne fît plus entre eux de différence et qu'il attribuât les fredaines du fils de Kronos au dieu très-bon et très-grand du Gapitole.

On sera convaincu que la littérature et le théâtre n'ont pas été sans influence sur le scepticisme des dernières années de la république, si l'on remarque que ce sont les institutions que les poètes attaquent avec le plus de vivacité qui paraissent alors le plus ébranlées. Caton constatait que de son temps deux haruspices ne pouvaient pas se regarder sans rire ; il avouait même que l'ancienne et vénérable institution des augures était en décadence K Or c- sont précisément les devins de toute sorte que le théâtre latin malmène le plus volontiers. On les appelle des fainéants ou des insensés, des aveugles qui ne savent pas se conduire et qui veulent montrer U toute aux autres, des misèiables qui vous promettent des trésors et vous empruntent une drachme, des voleurs qui demandent de l'argent et ne donnent que des paroles *. C'est une sorte de lieu commun, même dans la tragédie, où la raillerie n'est guère à sa place, que de se moquer d'eux. Quand on voit l'art augurai tomber dans un si grand discrédit à la fin de la république, n'est-on pas en

i. CicDerfii-in.,!, 15. — 2. Ennius, re/amOjS. kii\\xi,AsUjanax,i. Dans ce dernier passage , les devin» qu'on raille sont appelé» augurei, comme ceux de Home.

droit de croire que les insultes qu'on prodiguait ainsi aux devins de la Grèce ont fini par déconsidérer ceux de Rome? Nous venons de voir aussi qu'Ennius fit connaître aux Romains les ouvrages d'Épicharme et d'Évhémère, dans lesquels on essayait d'expliquer les anciens mythes et de les rendre raisonnables en les dénaturant. Ces livres, sans doute, furent bien accueillis des curieux; ce qui semble le prouver, c'est que vers la même époque un homme qui était probablement un des lecteurs d'Ennius, peut-être un de ses disciples, entreprit d'appliquer ces systèmes d'interprétation à la religion romaine ellemême. Gomme il savait qu'on n'aimait guère les nouveautés, il voulut donner plus d'autorité à son œuvre en l'attribuant au plus ancien et au plus respecté des législateurs religieux de Rome. En 572, un scribe découvrit dans son champ deux grands coffres de pierre dont le couvercle était scellé avec du plomb et qui portaient des inscriptions grecques et latines : elles disaient que Tun des deux coffres était le tombeau de Numa Pompiiius, fils de Pompo, et que Tautre contenait ses ouvrages. Le premier fut ouvert et trouvé vide : le temps avait consumé les restes du vieux roi. Dans l'autre, il y avait deux paquets arrangés avec soin et composés chacun de sept volumes. Les uns étaient écrits en latin et traitaient du droit pontifical; les autres, écrits en grec^ renfermaient un comm entaire philosophique sur les institutions de Numa. La découverte fit du bruit et les livres étaient lus avec avidité, quand un préteur avertit le sénat qu'ils contenaient des principes contraires à la religion nationale et pouvaient lui être nuisibles. Le sénat ordonna qu'ils seraient brûlés sur le forum, en présence du peuple *. Ces livres étaient évidemment apocryphes ; les

1 Tite-Live, xl, 29 Pline, Hist. nat„ xni, 13 (27).

historiens disent qu'ils semblaient tout neufs et que le iaussaire s'était trahi en se servant, pour les écrire, d'une matière aussi fragile que le papier. Ils étaient l'œuvre d'un réformateur inconnu qui voulait faire entrer la reli'gion romaine dans des voies nouvelles et l'accommoder de quelque façon avec la philosophie. Cinq ans auparavant, le sénat avait découvert et puni la société des bacchanales ; plus de sept mille personnes furent convaincues d'avoir pris part au culte secret de Batclius, qui venait d'Étruric et que l'Étrurie elle-même tenait de la Grèce et de r(3rient ^ Le mal était profond, la répression fut terrible : la moitié des coupables fui punie de mort. C'étaient là des symptômes manifestes que cette vieille religion ne suffisait plus i.i aux lettrés ni au peuple, puisqu'on allait chercher ailleurs des croyances nouvelles, ou qu'on imaginait des explications savantes qui permettaient d'accepter avec moins de répugnance les croyances anciennes.

Tentatives pour arrêter la décadence de la religion romaine. — Sci-

pion Émilion et ses amis. — Leurs opinions religieuses. — Séparation qu'on établit entre l'homme et le citoyen, entre les sentiments qu'il est permis d'avoir dans la vie privée et ceux qu'il faut exprimer dans la vie publique. — Conséjucuces de cette séparation. — Opinions religieuses de Cicéron. — indifférence ou incrédulité de la société de Rome à la fin de la république.

Dès le vr siècle, la décadence de la religion romaine était visible, elle devait frapper et inquiéter les esprits prévoyants. Aussi pendant le temps qui s'écoule entre les Gracques et César, des tentatives sérieuses furent-elles

1, Tite-Live, xxix, 8,

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faites pour l'arrêter. Une école savante, à laquelle appaN tenaient zElius Stilo et son illustre disciple Varron , se donna la tâche de fouiller avec patience et avec amour le passé de ce vieux culte. De même qu'on essaya chez nouSj à l'époque de la Restauration, de ramener les inditïérents aux croyances chrétiennes par un retour à l'étude du moyen âge, on revint alors aux antiquités nationales, et surtout aux antiquités religieuses. Il sembla que cette religion serait moins légèrement traitée si l'on en savait mieux l'histoire; en faisant connaître l'origine et la signification de ces anciens usages, en montrant qu'ils rappelaient presque toujours quelque souvenir patriotique, on espéra les rendre plus vénérables. Le temps est pour les religions à la fois un affaiblissement et une force ; pendant qu'il use les croyances, il leur donne cet aspect antique qui impose le respect. Ces tentatives, qui vinrent de divers côtés et prirent des termes différentes, avaient pourtant un caractère commun : elles étaient moins l'œuvre de dévots que de politiques et furent faites dans l'intérêt de l'État plutôt que dans celui de la religion. Il nous semble aujourd'hui que, pour ranimer la foi chez les autres, il faut d'abord l'avoir soi-même ; les réformes qui se sont accomplies dans diverses églises chrétiennes ont eu pour auteurs des gens pieux et convaincus. Chez les Romains, ceux qui venaient au secours de la religion en péril étaient surtout des patriotes zélés, ils ne se piquaient pas d'être des croyants sincères. Varron n'hésite pas à reconnaître qu'on racontait sur les dieux des fables absurdes ; il avoue de bonne grâce que ce culte, dont il était le champion, avait été mal fait « et qu'il s'y prendrait autrement, s'il pouvait le refaire* »; mais il existait depuis longtemps, l'État s'était bâti sur lui, et l'on ris-

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