S. Aug., De civ Dei» ir
quait, en ébranlant la base, de renverser l'édifice qu'elle soutenait. Ces défenseurs du culte officiel, on le comprend, ne pouvaient pas demander aux autres plus qu'ils n'exigeaient d'eux-mêmes. Aussi se bornaient-ils à recommander l'observation des pratiques ; quant aux croyances personnelles, la loi ne s'en était pas préoccupée, on n'avait le droit d'en demander compte à personne, et ils entendaient bien garder eux-mêmes sur ce point toute leur liberté.
Cette façon d'agir n'était pas nouvelle à Rome, et l'on pratiquait déjà ces accommodements dans l'entourage du second Africain. Cette réunion brillante de politiques et de gens d'esprit qui s'était formée autour du vainqueur de Carthage exerça, comme on sait, beaucoup d'influence sur la société romaine du vi* siècle. Elle comprenait des personnes d'origine et d'occupations fort diverses : on y voyait des Romains et des Grecs, des philosophes, des poëtes, des historiens mêlés à des hommes d'État et à des^gens du monde. Pour parvenir à s'entendre, quand on est parti de points si éloignés, pour pouvoir jouir à Taise des plaisirs de la société, « le plus grand bien de la vie humaine », il faut se faire des concessions réciproques; dans ces rapports de tous les jours les oppositions s'amoindrissent et s'effacent, et les opinions qui semblaient d'abord le plus contraires trouvent moyen de se rejoindre. D'ailleurs l'homme illustre qui fut le centre de ces réunions était porté par lui-même à ces ménagements et à ces transactions. C'était une nature sage et mesurée, ennemie des extrêmes; il essayait, en politique, de n'être d'aucun parti, les trouvant tous exagérés, et il se montrait aussi hostile aux prétentions des aristocrates, quoiqu'il leur appartînt par la naissance et les traditions, qu'à l'esprit entreprenant et factieux de la démocratie *. Il
i. Mommsen, Hist. rom., liv. iv. ch. 2.
PoissiER. — Religion romaine. I. — 5
bO LA RELIGION ROMAINE
aimait la Grèce avec passion, mais il ne pensait pas qu*il fallût tout prendre chez elle; il ne voulait en imiter même les meilleures choses qu'avec prudence, de peur d'altérer, par un mélange trop brusque, les grandes qualités du caractère romain. Il gardait pour la vie intérieure et retirée le charme des entretiens littéraires et philosophiques. C'est seulement après les séances du sénat ou les assemblées du forum, et pour se reposer des affaires publiques , qu'il lisait Xénophon , qu'il causait avec Panaetius ou Polybe, et qu'il écoutait les pièces de Térence. Quand il remplissait les fonctions que ses compatriotes lui avaient confiées, il ne voulait être que Piomain. Sa censure fut presque aussi sévère que celle de Caton, et il y eut occasion de faire fermer les écoles de danse et de chant. Quoiqu'il fût doux et humain par tempérament, il n'hésita pas à se faire l'exécuteur rigoureux des rancunes de Rome contre son ancienne rivale. Il est vrai qu'il pleura quand il vit Carthage en flammes; mais au moment où il versa ces larmes qui lui ont fait tant d'honneur, Polybe nous dit « qu'elle était tout à fait ruinée et anéantie * n.
Dans la façon dont Scipion et ses amis se conduisaient envers la religion de leur pays, le même esprit se retrouve. Il était difficile qu'elle pût tout à fait les contenter : leur maître, le philosophe Panaetius, se trouvait être précisément un des rares stoïciens qui fût mal disposé pour les religions populaires, et les disciples suivaient sans doute l'opinion du maître. Un des personnages importants de ce groupe, le terrible railleur Lucilius, qui attaquait si durement les hommes, n'épargnait pas toujours les dieux. Ses traits tombaient quelquefois « sur les inventions de« Faunus et des Numa », c'est-à-dire sur le culte national,