Veillius Palerc, u
pas à la louer de bien chanter, puis il ajoute: c 11 ne lui messied pas non plus de se mêler aux chœurs de danse, de prendre part aux jeux folâtres et d'entrelacer ses bras à ceux des jeunes filles dans les jours de fête*. » Lepoëte Stace, qui n'était pas riche, comptait sur les talents de sa fille pour la marier : pouvait-elle manquer de faire la conquête d'un époux, elle qui jouait si bien de la lyre, qui savait agiter ses bras blancs dans des mouvements cadencés et chanter les vers de son père d'une manière à rendre les muses jalouses *? Pline nous apprend que sa femme, Calpurnia, prenait le plus grand soin de sa gloire littéraire; elle lisait et refisait ses livres^ elle les apprenait même par cœur, elle mettait ses vers en musique et les chantait en s'accompagnant de la cithare, u Aucun musicien, disait Pline d'un air ravi, ne lui a donné des leçons; elle est l'élève de l'amour, le meilleur des maîtres ^. » Ces talents, acquis ou naturels, n'étaient pas ceux que les vieux Romains vantaient chez leurs femmes. Si elles les avaient possédés, ils en auraient peut-être joui chez eux, aux heures de retraite et de solitude, mais ils se seraient bien gardés d'en faire confidence au public. Du temps de Pline, on n'avait plus ces scrupules. L'his^ toire nous montre que, pendant tout l'empire, les femmes ont été moins esclaves des anciens préjugés, plus libres, plus mêlées au monde, et fort occupées d'y paraître avec avantage. Quelques esprits chagrins s'en affligeaient. 11 y a une nuance de mécontentement et de regret dans cette réflexion de Tacite à propos de Livie ; « Elle était plus avenante qu'on ne l'eût permis aune femme d'autrefois *. » Sans doute cette avidité de plaire, cette recherche
i. Horace, Carm., n, Î2, 17. — 2. State, Silvœ, m, 5, 64. — 3. Epist., IV, 49. — 4. Tacite, iin«., v, 1 : cornU ultra quam antiquis leminis probatum.
des agréments de l'esprit^ cette facilité de mœurs, pouvaient présenter queUpies dangers ; mais il faut se souvenir, avant de les condamner, qu'elles avaient aussi des avantages. 11 est possible, quoique cette opinion ait d'abord i'air d'un paradoxe, qu'elles aient servi à préserver ce qui restaità Rome de la vie de famille. N'oublions pas, quand nous jugeons la conduite des femmes sous l'empire, qu'en cultivant des arts que l'opinion semblait jusque-là leur défendre, en devenant plus mondaines, en essayant d'être plus attrayantes, elles diminuaient la tentât ion que l'homme pouvait éprouver de placer en des lieux différents son affection et son estime, son devoir et son plaisir, et que c'est à ce prix peut-être que les Romains ont évité ce triste partage de la vie qu'on avait accepté si aisément chez les Grecs.
Il me semble que les réflexions que nous venons de faire, tout en nous rendant plus justes pour les Romaines du II* siècle, nous aident à comprendre pourquoi toute la littérature leur est alors si sévère. Il n'y a pas de pays où les maximes anciennes se soient plus longtemps maintenues qu'à Rome. On les répétait encore quand on ne les pratiquait plus ; après qu'elles avaient cessé d'être des traditions vivantes sur lesquelles on réglait sa vie, elles continuaient d'exister comme des préjugés hargneux qui fournissaient des armes commodes à tous les mécontents. L'opinion publique leur restait volontiers fidèle. Lors même qu'elle sentait la nécessité de céder quelque chose aux exigences du présent, elle éprouvait beaucoup de peine à se détacher du passé; il entrait un peu de mauvaise grâce dans toutes les concessions auxquelles elle se résignait, et elle était toujours disposée à faire payer ses complaisances par quelques sévérités. En même temps qu'elle laissait les femmes mener une existence plus libre, elle comblait d'éloges l'époque où elles vivaient plus reli-
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réps, elle prétendait juger les fnœur§ de ce sièele avec les idées d'autrefois, elle acceptait les principes nouveaux et se révoltait contre leurs conséquences. Ces dispositions, qui étaient alors celles de tous les moralistes, devaient nécessairement les rendre injustes et exagérés. Des actions en elles-mêmes indifîérentes deviennent coupables quand on les apprécie avec les préjugés d'un autre âge. Juvénal s'irrite que les femmes souhaitent savoir les nouvelles politiques *, qu'elles courent la ville et arrêtent même les officiers qu'elles rencontrent pour les leur demander, ab* solument comme Caton leur fait un crinie de venir sur i^ forum et de solliciter les sénateurs à propos d'une affaire qui tes intéresse'; mais les temps n'étaient plus les mêmes. A l'époque de Juvénal, elles avaient plus ^e part |iux affaires publiques ; il était naturtîl qu'elles fussent aussi plus curieuses d'en entendre parler.
Quand on examine de près les reproches que leur adressent alors les moralistes, on s'aperçoit que les défauts qu'ils reprennent chez elles avec tant d'amertimie étaient la suite presque inévitable de leur nouvelle façon de vivre ; ils avaient leur source dans cette émancipation et cette indépendance dont quelques-ui^es pouvaient faire un mauvais usage, mais qui n'en étaient pas moinsunpro^ gr^s et un bonheur pour l'humanité. C'est ainsi qu'on les aceuse souvent d'être devenues impudentes, effrontées, de vouloir toujours attirer les yeux sur elles, d'aimer à étaler partout leur coquetterie, c Quand une matrone, dit le rhéteur Porcius Latro, veut être en sâreté contre les tentatives des audacieux, elle doit se vêtir tout juste asse? bien pour ne pas paraître malpropre, il faut qu'elle s'entoure de servantes d'un âge respectable, dont le seul aspect écarte les galants. U convient qu'elle marche
1 Juvénal, vi, 399. — 4. THe-lAve, xxxw.f.
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toujours le$ yeux baissés. Quand elle trouyo uo de co» empressés qui saluent toutes les femmes qu'ils rencontrent, il vaut mieux qu'elle paraisse ijnpolie que de sembler engageante. Si elle ne peut se dispenser de rendre le salut, qu'elle le fasse avec confusion et le rouge au front. Que pon attitude soit telle, que, si l'on est tenté de lui faire des propositions peu honnêtes, son visage dise non bien avant sa parole. Voilà comment elles devraient se garder ciïes-ni<^nies pour décourager d'avance les amoureux ; mais, au contraire, voyez-le? se présenter le visage paré de séductions, à peine un peu plus vêtues que si elles n'avaient pas de vêtements (pauio obscurius qmm posita veste tv/dce), avec un langage #t enjoué, «n air si caressant, qu'il donne à t^ut le monde l'audace d^ §'apr procher, et puis soyez surpris, quand elles révèLeot leurs honteux désirs par leur toilette, leur démarche, Leurs paroles, leur visage, qu'il se trouve des ge^s qui ne savent pas se dérober à ces elTrontées qui tombent suf eux M » Jl peut bien se faire que Porcius Latro, quoiqu'il eût l'habitude de déclamer, n'ait pas tracé un portrait de fantaisie ; piais ces défauts qu'il reproche aux f^mmeSy #t que tout le mjOnde leur reproche .comme lui, §ontde eeuït qu'il eçt difficile d'éviter quand orj ne les enferme pa^ dans un gynécée. On dirait vraimept que les ïnofSilistje# et les satiriq«ies de c^ ten^ps regrettent qu'on les en ait laissées sortir. Ils ne peuvent pas s'accoutumer à les voir libres, indépendantes, mêlées au monde et aux afTaires, et ne cessent de leur en faire un crime. Ce n'était pourtant pas tout à fait upe nouveauté, comipe on le prétendait : elles ont toujours été moins étroitement tenues à Rome (jue da.ns la Grèce. Quoique la matrpne romaine se fasse