Preller, Rom. Mijthol, p
fet LES ASSOCiÀtlONS POPULAIRES. 2iî
de la Sibylle, lis cliantent tout ce qu'ils ont appris dans les tliéàtres et accompagnent leur chant de gestes cadeucés. Puis, le dîner fini, ils se mettent à danser lourdement avec leurs compagnes en habits de fête, qui font llotter leurs cheveux aux vents. Quand ils reviennent, le soir, ils ne se tiennent plus sur leurâ jambes, et roû se rassemble pour les voir passer*. »
Nous avons vu que, dans ce mouvement qui emporta toute la société des deux premiers siècles vers les religions de l'Orient, la part des plébéiens fut considérable. Comme ils faisaient beaucoup pour elles, elles se gardèrent bien de les négliger. Il y avait» dans ces cultes, tout un clergé inférieur qui vivait avec le peuple et exerçait beaucoup d'inlîuence sur lui. Les pauvres étaient initiés à ces religions nouvelles tantôt par ces bayadères Syriennes qui formaient des associations', et qui, la tête couverte d'une mitre asiatique, allaient danser dans les cabarets enfumés', tantôt par ces prêtres misérables et débauchés, forcés souvent de vendre leurs insignes pouf TÎvre*, et que Juvénal nous montre étendus et dormant dans un mauvais lieu, à côté de matelots et de voleurs, entre un esclave fugitif et un employé des pompes funèb^e8^ Sans doute, il n'était pas toujours facile aux pauvres gens de prendre part aux grands mystères : nous savons par Apulée que ceux d'Osiris coûtaient cher*. Ils ne pouvaient pas non plus se permettre ces purifications des tauroboles, dont les dépenses étaient considérables; mais il devait y avoir à Rome des initiations populaires, comme celles des Orphéotélestes de la Grèce. Parmi les
i. Ovide, Fast.y m, 525. Ailleurs Ovide ijisisle aussi sur le caract-Ve populaire du culte de Flora (Asf., v, 350). — 2. Horace, Sat., i, 2, 1 : Ambubaiarum collegia. — 3. Voyez la Copa de Virgile. — -l. .Martial, XIV, 204. —5. Juv., vai, 176. — 6. Apulée, Métam., xr, 28.
BoissiER. — Religion romaine. II. — 16
liî LES CLASSES INFEniEUnES
gens qui, dans le culte secret de Mithra, prennent le titrô ûepth^es et de lions, on trouve quelquefois des noms d'affranchis *. II y avait aussi des purifications à bon marché, et Cicéron nous parle d'un certain Licinius, à la fois sacrificateur et cabaretier, qui se chargeait de purifier le» esclaves et de leur donner à boire'. Les grandes dame» faisaient venir le destin chez elles. Les astrologues, les chaldéens, qu'elles payaient généreusement, se dérangeaient pour aller leur prédire l'avenir. Les pauvres gens étaient moins favorisés. « Le destin du peuple, dit Juvénal, loge près du grand cirque ou dans les quartiers reculés qui longent le rempart. C'est là que la robuste plébéienne vient consulter les devins pour savoir s'il lui faut quitter le cabaretier pour épouser le fripier 3. )> Apulée nous a décrit, dans un des passages les plus curieux de ses Métamorphoses, les prêtres mendiants de la déesse syrienne qui s'en allaient sur les grands chemins excitant la dévotion publique par leurs jongleries. Vêtus et parés comme des femmes, « le visage fardé, le tour des yeux peints, la tête couverte de petites mitres », ils entourent respectueusement leur idole, qui, enveloppée d'un voile de soie, est portée sur un âne. Ils se livrent à des évolutions frénétiques, renversant la tête, tournant le cou dans tous les sens et faisant voler en rond leurs cheveux flottants. Par intervalles, ils se mordent les chairs, et avec un couteau à deux tranchants ils se font des entailles aux bras. Quand on passe devant une maison de bonne apparence et qu'on suppose habitée par une personne riche et généreuse, les hurlements redoublent. « Alors l'un d'eux se livre à des transports plus désordonnés. Il tire à chaque instant de sa poitrine de profonds gémissements, en in-
1. Corp. inscr. lat., ni, 3i79, 3415.— 2. Cic, Pra M: ^ 2i. et la ote d'Asconius, édit. Orelli, p 51. —3. Juv., vi, 587.
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spire qui ne peut retenir le soiifflo divin dont il e^t rempli, et ilfaitsem!)!antde succomber an plus violent délire. Il s'accuse lui-même de quelque indiscrétion sacrilège e annonce qu'il va se punir de ses mains. Saisissant alorî un fouet particulier à ces efféminés (ce sont des bouts d^ laine tordus ensemble et terminés par plusieurs osselets de mouton comme par autant de nœuds , il s'en frappe à coups redoublés... Ils s'arrêtent ensuite pour recueillir dans les plis de hurs rob^s l'^s pièces de cuivre et même les pièces d'argent qu'on leur jette à l'envi. Des âmes pieuses apportent du vin, du lait, du fromage, du blé, et même de l'orge pour l'àne qui porte la déesse. Ils prennent tout et l'empilent dans des sacs préparés pour cette aubaine ^ » Puis, quand la récolte est faite et qu'ils sont rentrés chez eux, ils se livrent avec les produits de la journée aux plus honteuses orgies.
Tels étaient les prêtres qui d'ordinaire se chargeaient de répandre les idées religieuses parmi les pauvres gens des villes et des campagnes. Quand on «onge que le peuple était entièrement livré à ces influences, quand on se souvient que la philosophie antique n'a fait que bien peu d'elTorts pour arriver jiisqu'à lui, on n'est pas surpris de voir ce qu'il y avait de bas et de grossier dans sa dévotion. Mais pour être souvent peu éclairée, elle n'en était pas moins ardente. Une grande partie dei monument* religieux que nous avons conservés de ce siècle e*t l'œuvre de personnes qui appartenaient aux dernières classes de la iociété. Les inicription» que ce» monument» portent sont souvent curieuse» à étudier ; on y voit que ces pauvres gens, qui ne tenaient guère à respecter lea traditions anciennes, s'adressaient à tous les dieux sans s.:rupnle et les confondaient dans leurs prières'; c'est
1. Apulée, il/<;/., vm,27.— 2. Voyez, par exemple, cette inscrtptioa
nx Lès classés Infériecrës
chez eux que s'accomplissait le plus librement ôe mélange de tous les cultes qui, en élargissant les croyances, préparait les voies au Christianisme. Il faut pourtant faire entre eux quelques distinctions; la religion populaire n'avait pas les mêmes caractères partout. G*e9t surtout dans les villes qu'on était avide de nouveautés et qu'on se précipitait volontiers vers les dieux de l'Orient ; les campagnes restaient plus fidèles à l'ancienne religion. La vieille mythologie était née de la contemplation de la nature; dans les champs, elle se retrouvait Chez elle. L'hypocrisie, la contrainte, l'air officiel, étaient tout à fait bannis de la rehgion champêtre. Les fêtes y prenaient un caractère gracieux et sincère dont l'âme était pénétrée. Il était difficile d'assister sans quelque émotion, dans un beau pays, aux processions des ambarvales ou aux cérémonies qui accompagnaient la vendange et la moisson. Les portes leS plus légers trouvent des accents religieux pour les dépeindre. Tel est ce tableau qu'Horace a fait en quelques verS gracieux des Faunalia, qui se célébraient en décembre*. On voit bien aussi qu'Ovide, qui est allé voir à Falérie la fête de Junon, en est revenu charmé. li est heureux de nous décrire la forêt antique ombragée d*ârbres touffus, «sous l'ombre desquels on ressent l'impression de la divinité», l'autel grossier qui reçoit les vœux des fidèles, puis la procession qui s'appï-ochc aux Bons de la trompette, les jeûnes filles vêtues de blanc qui portent sur leut tête les objets sacrés, et, au milieu du silence de la foule, la déesse qui s'avance entourée
4ans laqu^te, sUr Tordre des dei montênses, vieilles diviaités qui
personnifiaient les collines de Rome, les dévots de Mithra, unis à un prêii-e de iSilvain, élèvent un monument à Jupiter fulyurator. Oielii. 1. fioraee, Carm,y ili, IS.
de SCS prêtres, tandis que les filles et les garçons, revôtns (]c leurs plus beaux habits, étendent leurs manteaux sur 1.» route, partout où elle doit passer*. Ovide ajoute que c'est une fôte très-ancienne et qu'elle remonte au temps d'Halésus, le fondateur de Paierie et le héros des Falisques. Tandis que tout se renouvelle sans cesse à la \illc, tout se conserve aux champs. On y raconte toujours les vieilles légendes, et l'on continue à y ajouter foi. Pourquoi douterait-on que les dieux se soient souvent montrés aux mortels, quand on n'est pas éloigné de croire qu'on les a quelquefois rencontrés soi-même? Il est si facile, lorsqu'on rentre chez soi un soir d'été, la tête pleine de récits fabuleux, l'âme excitée par I ivresse de la nature, de prendre pour l'apparition de Silvain ou de Faune l'ombre d'un arbre qui s'agite au coin d'un bois, ou d'entendre dans le bruit lointain de la brise le rire des nymphes et des satyres qui jouent dans la vallée, On le croit et on le raconte, non pas comme le prétend Lucrèce, pour faire honneur à son canton, pour empêcher qu'on ne suppose qu'il est désert de dieux *, mais parce qu'on pense que c'est la vérité. Aussi les superstitions poussaient- elles avec abondance dans les campagnes, comme sur un sol fertile. Les charlatans y vendaient toutes sortes de recettes pour guérir les maladies des hommes et des animaux. On y débitait des formules magiques qui devaient attirer la pluie ou éloigner la grêle. Sur la porte de toutes les fermes italiennes on lisait une défense faite aux femmes de |)asser le long des chemins en filant, parce qu'on croyait que le fuseau j)orte malheur aux récoltes^. On ne doutait pas qu'il n'y eût des charmes au moyen desquels on pouvait attirer chez soi
1. Ovidfi, Amores, m, 13. — 2. Lucrèce, iv, 580. — 3. Plino, IHs^, nat., xviJi, 2 (5).
/a moisson du voisin. L'historien Pison racontait qu'on accusa de ce crime un affranchi qui par son industrie savait tirer de ses champs plus que ne faisaient les autres. Au jour marqué, il parut devant le peuple, amenant avec lui ses esclaves robuites, s«s charruei brillantes, ses bœufs bien nourris : «Voilà tous mes charmes, dit-il; il n'y manque que mes travaux assidus, mes veilles, mes sueurs, que je ne puis pas vous mettre sous les yeux*.> Ces croyances superstitieuses se trouvaient déjà dans la loi des Douze Tables; mais, je l'ai déjà dit, rien ne s'oubliait au village. Aux derniers temps, on y consacrait des arbres aux dieux, comme à l'époque du bon roi Latinus; « au lieu de statues d'or et d'ivoire, on y vénérait les bois sacrés et le silence même des forêts* », On y couvrait de bandelettes les pieux plantés en terre qui marquaient la limite des champs ; on y arrosait d'huile des pierres qui étaient censées représenter quelque divinité**. Les fêtes les plus anciennes étaient aussi les plus respectées. Aux Palilies, qui rappelaient la fondation de Home, les paysans sautaient à travers de grands leux allumés, comme chez nous à la Saint-Jean ; ils se réunissaient, tant que dura l'empire, au son de la trompette, dans les carrefours des grands chemins, et y célébraient les compitalia rustica avec la même gaieté que du temps des rois*. Les fêtes de la vendange, les plus vieilles de toutes, excitaient encore, sous Théodose, des éclats de joie désordonnée qui scandalisaient les gens sages. C'est là, sur le terrain même où l'antique religion était
1. Pline, Hi»t. nat.t xvni, 6 (8). Pline raconte ailieur» très-sérieusemeiit que, sous Néron, un champ d'oliviers traversa un chemin public et vint s'établir en face du terrain qu'il occupait, tandis que leg champs dont il prenait la place allaient s'installer à la sienne. HisL nat., xvn, 25 (38). — 2. Pline, Hist. nat., xii, 1 (3). — 3. Tibulle, i, I, 10. — 4. Calpurnrus, iv, 125.
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née, où elle avait poussé ses plus profondes racines, qu'elle se maintint lo plus longtemps, et voilà pourquoi il fut si difiicile au Christianisme victorieux dans les villes d'achever la conquête des campagnes.
Origine des associations romaines. — Elles sont tolérées pendant la féjjublitiue. — Rdbli ictiuiis que l'empire api^orte au droit de s'associer. — Ces restrictions n'empèclienl p.^s Its associations de devenir très-nombreuses. — C!as.>iric,uions qu'on peut établir entre elles. — Associations ouvrières el industrielles. — En quoi elles diffèrent de nos corporations. •— Ressemblances que présentent toutes les associations romaines.
Ce que nous venons de dire des croyances populaires au II* siècle est loin de suffire à notre curiosité^, mais il n'est pas aisé d'y ajouter. La vie intérieure et domestique des Romains pauvres nous échappe; nous ne pénétrons pas dans ces petites mansardes sous les toits (cemcula)^ où ils logent «près du nid des colombes*». Heureusement, quand ils sortent de chez eux, nous les retrouvons. Il nous est possible, grâce à l'épigraphie, de les suivre dans ces associations où se passe une bonne partie de leur existence. C'est là que les petits négociants, les affranchis, les ouvriers, se rassemblent le plus qu'ils peuvent avec des gens de même métier ou de même fortune; c'est là qu'il faut les aller chercher, si nous voulons savoir comment ils vivaient et quels étaient leur:» habitudes et leurs besoins, leurs misères et leurs plaisirs. D'ailleurs ces associations ont toutes plus ou moins un caractère religieux, et une étude de la religiou romaiii" ne peut se passer de le* connaître.