‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 122 sur 155 · Ordlli. 4068.-1 Orelli · texte numérisé non relu

Ordlli. 4068.-1 Orelli

ces règlements, commence par lire la loi avec soin et n'entre qu'après; c'est le moyeu de n'avoir pas lieu de te plaindre plus tard ^ »

En même temps la société se choisissait des chefs. Leur nombre et leur nom différaient d'un collège à Tautre, quoique en réalité leurs fonctions fussent à peu près semblables partout. On les appelait tantôt maîtres et présidents {magistri, quinquennales) ^ tantôt administrateurs (curatores)^ et ils restaient ordinairement en charge pendant un an. Au-dessous de ces magistrats supérieurs, il y en avait de moins importants, des questeurs, parexemple^ chargés de surveiller la petite fortiine de la société. Ils étaient tous distingués des associés ordinaires par certaines prérogatives : ils recevaient une meilleure portion dans les dîners de corps, et une somme plus forte dans les distributions d'argent*. Ils avaient aussi l'honneur d'être placés en tête de l'album du collège : on donnait ce nom à la liste officielle de tous les membres. Elle était tenue avec soin et revisée tous les cinq ans, comme celle du sénat romain et des conseils municipaux des villes de province. Le président, élu l'année où l'on devait faire cette révision, avait sans doute le même droit que les censeurs de Rome, il excluait de la société les membres indignes. La liste, une fois arrêtée, était gravée et affichée en cérémonie. Nous voyons à Gumesqu'à l'occasion de la dédicace de Valbum des dendrophores^ le président donne à dîner à tous les collèges^. Une chance heureuse nous a conservé plusieurs de ces albums ; ils sont pleins de renseignements curieux pour nous. Ils nous montrent surtout jusqu'à quel point la race romaine a poussé en

1. Orelli, 6086. — 2. Dans un de ces coilégrs, les magistrats se désignent eux-mêmes par le titre assez étrange de présidents à deux part? et d^mie, magistri sesquiplarei (Orelli, 7184). — 3. Mommsen, Inscr. Neap.y •2ô59.

toute chose l'amour de l'ordre et le respect de la discipline : ce sont les vertus qui l'ont faite si grande; elle comprenait qu'on n'arrive à commander au monde qu'à la condition de savoir obéir chez soi, et que, si les forces dont se compose une nation ne parviennent pas à se coordonner et à se subordonner entre elles, elles s'épuisent en efforts isolés et inutiles. Les albums nous font voir que cet esprit de soumission, ce respect de la hiérarchie, avaient pénétré jusque dans les dernières classes de la société. Ce sont précisément les qualités qui nous manquent le plus, et il est naturel qu'on les retrouve encore moins dans nos associations qu'ailleurs. Quoique à Rome les collèges fussent composés surtout de pauvres gens, on ne s'y révoltait pas contre les inégalités sociales; il semble au contraire qu'on les acceptait sans résistance et presque sans peine. L'album les reproduit fidèlement, sans essayer de les atténuer. En tète sont placés les dignitaires de toute sorte, les protecteurs ou patvoni, les présidents sortis de charge {quinquennalitii) et ceux qui sont en exercice (t/umquenwiies). Ces fonctionnaires sont sourent en fort grand nombre; comme leur libéralité est une des sources les plus abondantes des revenus de la société, on s'enrichit en les multipliant. Au-dessous d'eux se trouve la foule des associés ordinaires (plebsy sequelà). Ils sont rangés le plus souvent d'après la place qu'ils occupent dans le monde, les hommes libres d'abord, les affranchis ensuite. Si le collège contient des affranchis et des esclaves, les esclaves viennent à la fin de la liste*.

1. Cet ordre est respecté dans les différents albums que nous avons conservés. Voyez aussi Corp. inscr. lat., i, 1181. 1-406. Il est dit, pour que les distributions soient faites avec ordre, que chacun le* recevra d'après le rang qu'il occupe dans le collège. qtuE divisa sunt per gradua collegii (Orelli, 4075). Cependant les affranchis, les esclaves, le» hommes libres, paraissent quelquefois mêlés ensemble (Orelli, 2394 ; Corp. inêcr. lat,, ui, 633).

Quelquefois le nombre des confrères est limité ; il arrive que les empereurs, en autorisant une association, fixent le chiffre des membres dont elle doit se composer, de peur qu'elle ne de\1enne dangereuse en s'étendant trop*. Quelquefois aussi les fondateurs ou les bienfaiteurs de la société ne veulent pas qu'elle s'accroisse, de peur que les sommes qu'ils lui lèguent ne soient insuffisantes pour la faire vivre *. Quand elle n'est pas limitée, le nombre des associés devient quelquefois très-considérable. Il faut alors établir quelque ordre dans cette foule. On suit encore ici l'exemple des cités, on divise les confrères en centuries et en décuries ^. Cette division commode se retrouvait partout ; on l'avait appliquée à ces grands troupeaux d'esclaves entassés dans les maisons des riches. Le Christianisme, qui emprunta tant de choses à l'orga- Jîisation des collèges, la transporta dans ses monastères. € Les cénobites, dit saint Jérôme, sont distribués en décuries et en centuries, en sorte que chaque groupe de neuf moines est dirigé par le dixième, et qu'à leur tour dix décurions sont sous les ordres d'un centurion *. »

C'était aussi une affaire grave pour un collège qui venait de naître que de choisir le lieu de ses réunions. Quelques-uns, les plus misérables, se rassemblaient simplement au cabaret^; mais il fallait qu'ils fussent bien pauvres pour n'avoir pas un local qui leur appartînt. Suivant les pays, le local portait des noms différents. On l'appelait d'ordinaire le lieu du repos et du loisir, schola. L'emplacement de la schola était souvent fourni par quelque riche protecteur; si le collège était de ceux qui

1. Pline, Epist., x, 42 Corp. inscr. lat., n, 1167. — 2. Orelli, 2417. — 3. Orelli, 1702. Il arrive que ces centuries prennent quelquefois tant d'importance, qu'elles s'isolent du reste de la société et forment une sorte de société à part qui a son lieu de réunion et sei magistrats (OreiU, 4085). —4. Epiit., xxil, 35. — 5. Dion, LX, 6.

avaient des rapports avec l'administration de la cité, comme les angustales ou les fabri, les décurions permettaient de la construire sous les portiques de quelque basilique ou sur quelque terrain municipal*. L'entretien et rembellissoment de la schola étaient un des grands soucis des dignitaires de l'association. Les uns en refaisaient à leurs frais le pavé et le vestibule^, les autres Tornaient de marbre et y plaçaient des sièges et des tables d'airain^. Dans les collèges riches, la schola^ successivement embellie par tous les administrateurs qui se succédaient, devait être souvent somptueuse. Nous avons une courte description de celle du collège d'Esculape et d'Hygie, qui était pourtant composé de pauvres gens: elle contenait une petite chapelle avec une sorte de cour ombragée de treilles où les collègues prenaient le frais, et une terrasse couverte et exposée au soleil, qui servait pour les repas de corps*. La chapelle était sans doute ornée avec un soin jaloux. Si l'on en juge par ce qui arrive dans les confréries d'aujourd'hui , les associés devaient en être liers, et ils voulaient que celle de leur collège fût plus belle que toutes les autres. C'était la place naturelle de tous les objets d'art dont héritait l'association. La flatterie y multipliait les statues de l'empereur etde sa famille ; on y trouvait non-seulement l'image de la divinité protectrice de la société, mais beaucoup d'autres dieux qui en apparence n'avaient aucun rapport avec elle. C'est ainsi que deux alfranchis généreux lèguent aux greffiers des édiles sept statues de dieux d'argent pour les placer dans leur schola^ ^ et qu'un fonc-

1. Orelli, 3787, 2279. — 2. Orelli, 6590. — 3. Gniter, 470, 3. — 4. Orelli, 2417. M. de Rossi pense que les scholœ étaient en général construites en forme d'hémicycle, et que les oratoires chrétiens bâtis au-dessus des catacombes étaient de véritables icholœ (BuUet. deaicli. diiul., uviii 16o4;. — 6. Gruter, 170, 4. OrelU, 2502.

tionnaire du collège des marchands de drap laisse à sei confrères des candélabres d'airain sur une base de marbre, surmontés d'un Cupidon qui tient à la main des corbeilles*. La chapelle était vraiment le lieu principal de la sckola et le centre du collège ; c'est là que les associés se réunissaient pour prendre les décisions importantes : nous avons un décret des charpentiers et des marchands de drap de Rhegium qui se choisissent un protecteur; il est daté c du temple de leur collège, m tempio collegii fahrorum et centonariorum* ».

Ce souci que les collèges témoignent pour leur chapelle et pour leurs dieux nous amène naturellement à parler du caractère religieux des associations romaines. On ne peut pas essayer de suivre les associés dans leurs lieux de réunion, d'assister à leurs assemblées et à leurs fête», sans être frappé de la place importante que la religion occupait chez eux. Il n'est pas surprenant qu'il en fût ainsi : les collèges s'étaient fondés sur le modèle de la cité, et ce qui constituait la cité chez les peuples antiques c'était l'adoration du même dieu. C'est aussi par un culte commun que les collèges affirmaient leur existence. Ils avaient l'habitude de se choisir un patron dans le ciel, et le prenaient d'ordinaire parmi les divinités les plus puissantes. Les joueurs de flûte s'étaient adressés à

1. Orelli, 4068. — 2. Orelli, 4133. A Philippes, une corporation de pauvres gens avait élevé un petit temple à Silvain. Nous avons conservé l'inscription qui relate les offrandes faites à ce propos par les associés. Les uns donnent de l'argent, d'autres des statues et des tableaux qui n'avaient pas une grande valeur, car une de ces statues est évaluée 25 deniers et le tableau 15 deniers. Il y en a qui apportent des tuileg pour couvrir le temple ; d'autres construisent le pavé de la petite place qui le précède ou taillent dans le roc les marches qui y conduisent ; enfin le président de l'association fait graver à ses frais la pierre qui doit garder .". la postérité le souvenir de cts libéralitéf {Corp. iiiicr. Lai. y m, 633).

Jupiter lui-même, elle sénat leur avait accordé le privilège de célébrer leurs banquets dans le Capitole. Minerve était fêtée par presque tous les corps de métiers; parmi ceux qui s'étaient mis particulièrement sous sa pro* tection, Ovide cite les tisserands^ les foulons, les teinturiers, les cordonniers, les charpentiers, les médecins. (( Et vous aussi, ajoute-t-il, troupe misérable et si mal payée, pauvres maîtres d'école, gardez-vous de négliger la déesse; c'est elle qui vous donnera des élèves*. » La société des habitants du Vélabre nous a laissé un témoignage de sa dévotion : c'est un monument qu'elle élève <( au dieu saint, au dieu grand, à Bacchus, père, protectetir et conservateur des associés- i». Les fonctionnaires religieux ne manquaient pas dans les collèges. Pour entretenir la chapelle, on nommait un sacristain (œdituus), et quoique à l'exemple de ce qui se passait dans la cité, le culte dût être accompli d'ordinaire par les magistrats de l'association, quelques-unes se donnaient pourtant des prêtres. On en trouve notamment dans celles qui portent le titre de collèges des jeunes gens (collegia juvenum ^) et dans celles qui sont composées de soldats* et de gens de théâtre. En général, les sociétés d'acteurs paraissent avoir été fort dévotes. Celles des mimes et des athlètes grecs avaient mis à leur tète un grand |)rêtre et se donnaient le nom de mint synode. Ce nom, qui est resté en usage dans les églises d'Orient, n'est pas celui dont nous désignerions aujourd'hui une réunion de comédiens; mais il

l. Ovide, Past., ni, 829. — 2. Orolli, U85. Quelquefois, au lieu de faire un choix spécial parmi les habitants de l'Olympe, on se contente d'adorer le génie du collège ; car chaque association a ^on génie, comme chaque homme et chaque cité, par lequel elle existe, et qu'il est juste d'addrer. Quand le collège se divise en décurics et en centuries, chacune d'elles a aussi son génie particulier, auquel oq éiè\e lies aiilr>!s. ^Mimm^^n, /twcr. N^nn , fi799 ) — 3. Orelli, Index, — A. Remer, lnxcr.de i'Alg., 100.

faut se rappeler le rapport étroit qui, chez le» peuplée antiques, unissait à la religion les jeux du théâtre et du cirque. Ils faisaient partie du culte public, et les acteurs se trouvaient ainsi presque transformés en prêtres de la cité. Du reste, les membres du saint synode n'avaient pas pour cela des habitudes plus morales, et Aulu-Gelle rapporte que les gens sages recommandaient avec soin aux jeunes gens de ne pas les fréquenter ^

11 est assez difficile de savoir au juste ce qu'il y avait de réel et de sincère dans ces apparences religieuses dont les associations romaines aimaient à s'entourer; beaucoup pensent aujourd'hui qu'il ne faut pas prendre leur dévotion au sérieux. Quelle que fût l'origine de ces collèges, le temps avait fort relâché les liens qui le» attachaient à la religion. En réalité, les intérêts matériels et les plaisirs mondains les occupaient plus que tout le reste. C'est ainsi que chez nous la plupart des corporations qui ont grandi au moyen âge sous l'aile de l'Église ont fini par s'en séparer; elles sont aujourd'Ii.ii tout à fait sécularisées. On commettrait une erreur ridicule, si l'on se laissait tromper par les anciens noms qu'elles ont gardés, et si l'on prenait nos sociétés de Saint -Denis ou de Saint-Martin pour des réunions d'anachorètes. Le saint n'est plus pour elles qu'une étiquette qui le» distingue ou le prétexte de quelques joyeux repas. Les associations romaines ont pu suivre la même voie, seulement elles se sont arrêtées en chemin. Jamais elles n'en sont venues à se séculariser autant que les nôtres ; si l'esprit religieux s'est affaibli chez elles, elles ont au moins conservé les pratiques et le culte. Un monument élevé par les adorateurs de la fontaine d'Eure {cultores Urœ fontis)^ qui se trouve au musée de Lyon, représente un confrère dans

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