Quintilien, Viii
LuciiIIuset le pria de lui prêter une centaine de tuniques. «Cent tuniques! répondit le riche Romain, où voulezvous que je les prenne ? Néanmoins je ferai chercher. » Le lendemain, il en envoyait cinq mille *. L'administration de ces immenses fortunes devait donner beaucoup de peine. Aussi le maître se dispensait-il souvent de s'en occuper. Tout entier au plaisir, il abandonnait ses afTaircs à des intendants qui le volaient. Quand il consentait à les diriger lui-même, ce travail pénible n'était pas sans profit pour lui. On a prétendu avec raison que, si la noblesse romaine a eu pendant des siècles le sens politique, si elle s'est montrée capable de commander au monde, c'est que chacun po^jv?'* faire cliez soi l'apprentissage du gouvernement. L'exploitation de ces vastes domaines, ces millions de sesterces à manier, ces nations d'esclaves à conduire, faisaient de tous ces grands seigneurs, dès leur jeunesse, des administrateurs et des financiers.
D'ordinaire chacun imite ce qu'il voit faire au-dessus de lui, et il est d'usage que les classes inférieures reproduisent autant qu'elles le peuvent les exemples que l'aristocratie leur donne. On vient de voir qu'à Rome le» nobles mettaient leur luxe à posséder beaucoup d'esclaves ; la bourgeoisie faisait comme eux. Peut - être même ce grand nombre de serviteurs est-il plus frappant encore dans les maisons modestes, tant il y semble peu en rapport avec îa fortune du maître. Marcus Scaurus, qui devint plus tard un grand personnage, avait commencé par être très-pauvre. Il disait, dans ses mémoires, que son père ne lui avait laissé que 37 000 sesterces (7400 fr.) et dix esclaves*. Assurément celui qui ne posséderait aujourd'hui que 7400 francs pour tout bien ne se permettrait pas d'avoir dix domestiques. Le poète Horace
t. Sor»ce, Eput., i, 6, 40. — 2. Valère-Maxime, it, 4, U.
n'était pas très-riche non pliis; il vivait des libéralités de Mécène, qui lui avait donné l'aisance plutôt que la richesse. 11 raconte pourtant que, quand il rentre chez lui le soir, il y trouve trois esclaves prêts à lui servir son dîner *. Ce diner, i) nous en donne le menu : ce sont des poireaux, des pois chiches et quelques gâteaux. Ne trouve-t-on pas que c'est beaucoup de trois domestiques pour si peu de plats, et que le repas n'est pas en rapport avec le service? On se demandera peut-être comment ce nombre de serviteurs n'épuisait pas une fortune médiocre, et par quel miracle d'économie elle parvenait à y suffire; c'est qu'alors ils ne coûtaient pas autant qu'aujourd'hui. Le prix d'achat d'un esclave ordinaire était d'environ 500 francs, ce qui mettait ses gages à 25 francs par an. L'entretien était encore plus économique. Caton nourrissait les siens d'olives tombées, de saumure et de vinaigre. Il fabriquait pour eux une espèce de vin dont il a pris soin de nous laisser la recette. « Mettez dans une futaille dix amphores de vin doux et deux amphores de vinaigre bien mordant. Ajoutez-y deux amphores de vin cuit et cinquante d'eau douce. Remuez le tout ensemble avec un bâton trois fois par jour pendant cinq jours consécutifs, après quoi vous y mêlerez soixante-quatre setiers de vieille eau de mer. Ce vin se boira jusqu'au solstice. S'il en reste plus tard, ce sera de l'excellent vinaigre *. » Il est vrai que les esclaves étaient un peu mieux traités sous l'empire. Sénèque semble dire qu'on leur donnait tous les mois pour leur entretien cinq boisseaux de blé et 5 deniers ^. En mettant le prix du boisseau à 4- sesterces, cela ne fait que 7 ou 8 francs par mois. La dépense nous paraît encore bien modeste, mais il ne faut pas oublier
1. Horace, Sat., i, 6, 115. — 4. Caton, De re ruât., lOi. — 8. Sénè(iue, Epist., 80, 7.
31f LÉS ESCLAVES.
(jue les anciens, que nous accusons volontiers d'avoîl* été' des sybarites, étaient, dans leurs repas, d*u ne frugalité qui nous eïîraye/OùaM^^niperetir Hadrien visitart 'èès^ armées, il se contentait de lard et de fromage comme les simples soldats, et ne buvait jamais que du Vinaigre avec de Tèau *. On connaît le menu d'Horace :"cè h^ést pas ainsi qu'on se figure un régime d'épicurien.
îl n'est pourtant pas possible que, malgré. la ûiodicitè des dépenses qu'ils occasionnaient, ce grand nombre d'esclaves de luxe ne fût joas pour toutleoioade une causé de gêne. Pourquoi se rîmposait-pn? quel motif poussait de petites gens à subir un fardeau sous lequel pliaient le^ plus riches? La réponse est facile: on voulait paraîtrçV Tout le monde alors mettait sa vanité à éblouir les yeux par un cortège imposant. Les grands personnages traînaient derrière eux une armée de ciients et d'omis quand ils se rendaient au forum. IJ Jeur fallait des centaines d'afr franchis ou de serviteurs dès qu'ils sortaient de Rome, d'est ce qui les forçait à faire de leurs maisons de ville ou de campagne de véritables. casernes. Sous Néron, ïe préfet de Rome, Pedanius Secundus, ayant été assassiné pat lin de ses esclaves, on arrêta comme complices tous ceux qui avaient passé la ntiitsous le même toit ïl s'en trouva quatre çents^. M fallait se moquer du préjugé, çomrne faisait Horace, pour oser se proniener seuP. Un inagistrat qui se permettait de .p'avok avecJuiqpe.çipq dpme&tiqueç était montré au doi^t. Le peuple aivait m.érue fui par me? surer l'estinie qu'il faisait d'uu i>ofl[ira,e au JiOJnbre ^(Jeç gens qui l'acwmpagnaient. Un avooat ne passait pas pou|: éloquent, s'il n'avait au moins huit serviteurs derrière, s^ litière*. Quand il n'était pas assez riche pour les acheter,
1. Spart., Ifadrlanus, 10. — 2. Tacite, Ann., xiv, -42. •*- 3. Horace, 6ar, 1, 6, lui. — 4. Juvéiial, vn, 141.
il le^ louait : c'élait le seul moyen poUr lui de trouver des causes et d'être écouté quand il parlait. Les femmes aussi s'en servaient pour attirer sur elles l'attention do public. Juvénal racortte (^u'"OgHlnia se gardait bien d'aller seule au théâtre : qui se serait retourné pour la regarder? Elle louait dés suivantes et une soubrette aux cheveux blonds à qui elle affectait de donner souvent des ordres. Elle poussait même le luxe jusqu'à se faire accoinpâjïner dVine nôtirrîce respectable et de quelques amies de bonne apparence. De cette façon Ogùlnia était sûre de faire êtîtksatioU quand elle passait*.
Ainsi les esclaves servent beaucoup lorsqu'on sort, ils accotïipagnent le maître, donnent bonne opinion de lui et sont une partie de sa considération ; mais qu'en fait- àti quand on est rentré chez soi ? On en avait trop pour (\n^, dans un ménage modeste, on trouvât toujours à les occuper. Afin de leur donner quelque Chose à faire, ôii lêS appliquait chacun à un usage particulier. « Je me sers de mes esclaves, disait un Grec, comme de mes irieinbres, tiii pour chaque choses »De là l'extrêuie division du ti'à^ Vail dans les maisons antiques; elle n'a jamais été poussée plus loin qu'à Rome. On avait des esclaves pour ouvrir la porte au visiteur, d'autres pour rintroduire, d^autres pour soulever devant lui les tentures, d'autreâ pour l'annoncer. On en avait pour porter les plats sur la table, pour les découper, pour les gôôter avant les convives, pour les servir. « Le malheureux, diâait Sénèque, qui vit uniquement pour bien dépecer des volailles^! » Chaque opération de la toilette d'une femme était confiée à des personnes différentes. L'esclave qui gafdait les vêtements n'était pas le même que celui qui avait Soin des
1. Juv. VI, 352. — 2. Stobéc, Florileg., lui, 45. — 3. F.pisi., 47, 6.
perles ou de la pourpre. Il y avait des artistes spéciaux pour la coiffure ou pour les parfums. On a même découvert la tombe d'un malheureux dont l'unique fonction consistait à peindre la vieille Livie (colorator Liviœ)*. Le maître trouve donc à la maison, dès qu'il y revient, une foule de serviteurs qui épient ses désirs et devancent ses ordres. « Je m'assieds, dit un personnage de comédie, mes esclaves accourent ; ils m'ôtent ma chaussure. D'autres se hâtent de dresser les lits, de préparer le repas. Tous se donnent du mal autant qu'ils peuvent '. » Qu'en résulte-t-il ? Qu'à force d'être entouré, d'être servi, le maître prend l'habitude de ne rien faire. Tous ces gens qui s'empressent auprès de lui et auxquels il est si reconnaissant lui rendent le plus mauvais de tous les services, ils le dispensent d'agir. Le Romain des premiers temps de la république, qui n'avait guère qu'un domestique pour sa personne, qui se servait lui-même, était resté énergique et actif: il a conquis le monde. Celui de l'empire, qu'environne toujours une troupe d'esclaves, devient lâche, efféminé, rêveur. Datons les meubles de sa maison, le lit est celui dont il use le plus volontiers. Il se couche pour dormir, il se couche pour manger, il se couche pour lire et pour réfléchir. Chez lui, les serviteurs se partagent toutes les fonctions de la vie, et tout est minutieusement réglé pour qu'il n'ait jamais rien à faire. Ce bel ordre qu'il admire est cependant plein de dangers. L'activité physique ne peut pas s'affaiblir sans que l'acti-
1. M. Wallon, qui cite celte inscription dans son Histoire de l'esclavage dam rantiquité {n , 146) , fait remarquer que quelques-uns entendent par colorator un peintre en bâtiments. Je renvoie ceux qui voudraient avoir plus de détails sur la division du travail dans le» maisons romaines à cet excellent ouvrage, qui contient une science si profonde et si sûre, et auqn«^l l'Allemagne savante rend une si pleine justice. Voyez le Manuel des antiquités romaines de Marquardt, t. V, p. 139. —'%. Térence, Heautont., i, 1,7^.
vite morale en souflYc, et, quand on cesse d*agir, on finit par cesser de vouloir. Cett« race, qui avait perdu l'habitude d'exercer son corps et de le tenir en lialeine, laissa aussi s'énerver son âme. Il est donc vrai de dire que ce grand nombre d'esclaves que le?^ Romains entretenaient chez eux n'a pas peu servi à les rendre eux-mêmes les esclaves des Césars.
Rapports de IVsclave avec le maître. — La loi donne au maître toute sorte de droits sur lui. — L'humanité corrige les rigueurs de la loi. — La religion traite favorablement resciave. — Dévotion des esclaves. — La philosophie et l'esclavage. — Adoucissement du sort des esclaves sous les Antonins. — L'esclave des champs. — L'esclave de la ville. — Comment il supporte son sort. — L'esclavage antique et l'esclavage muderae.
Supposons l'esclave qu'on vient d'acheter jeté au milieu de cette multitude de serviteurs qui remplissent une maison romaine. Son premier regard est naturellement pour son nouveau maître, il cherche avec anxiété à le connaître pour savoir ce qu'il en doit attendre et comment il sera traité. Faisons comme lui, et demandonsnous d'abord à quel régime il va être soumis et quels seront les rapports du maître avec l'esclave. La réponse à cette question n'est pas facile : le sort de l'esclave peut être jugé très-différemment, et, par exemple, il change tout à fait d'aspect suivant qu'on l'étudié dans la législation ou dans la réalité. Jusqu'aux Antonins, la législation est d'une dureté terrible pour lui. Elle l'abandonne entièrement à son maître : c'est sa propriété au même titre que ses troupeaux et ses champs, il a le droit d'en user et d'en abuser selon ses caprices, il est libre de lui inûiger toute sorte d'opprobres et de déshonneur, il peut
le battre et le tuer. On est donc forcé de reconnaître, quand on g*en tient à la loi, qu'il ii'y a jamais eu de pire Cijivdition qtie celle de l'esclave romain : mais il ne faut pas oublier que les institutions humaines né foot jamais tu tout le bien ni tout le mal qu elles peuvent faire. Elles rencontrent dans les mownrs publiques et le sentiment général des obstacles qu'elles ne surmontent pas. Le& lois peuvent être excellentes ou détestables; l'homme, qui est peu capable de perfection et qui répugne instinctivement à la barbarie, corrige ce qu'elles ont d'excessif en les pratiquant; il ne les exécute d'ordinaire que d.an8 Iqs limites où elles ne contrarient pas la médiocrité de sa nature. On s'expose donc à se tromper, si l'on ne juge l'état social d'un peuple que d'après sa législation. Il faut savoir avant tout de queUe façon eHe a éié appliquée. Je suis très- tenté de croire qu'à Rome, au temps Même où les mœurs étaient le plus rudes, on usait rarement des droits terribles que la loi donnait sur resclave. Gaton avait bCau dire qu'il est sage de le vendre quand il est vieux et qu'il ne peut plus servir, la coutume avait beau permettre de l'abandonner àâns Secours cjfiand il était malade, dans l'île du Tibre, prèâ du temple d'Esculape, afin quMl guérît ou qu'il mourut Sans rien coûter, il est probable que dans les âmes généreuses la nature a toujours résisté à ce lâche abandon. On a quelque^ raisons de croire que même au temps de Caton l'esclave était en général traité humainement, qu'il vivait dans la familiarité de son maître, et que d'ordinaire il vieillissait dans sa maison *. Après là bâtfliille de €annes, Rome, qui n'avait plus de soldats, n'hésita point à donner des armes à huit mille esclaves. Ils servi-
1. Cçiton lui-même mangeait et buvait avec ses esclaves, et les faisait soigner par sa femme quand ils étaient msdades. (Plutarque, Caton,
LES EbOLAVKS. 3*7
reat bravement à côté des légions, et méritèrent la liberté. Se seraient-ils exposés à mourir pour des maîtres qu'iU auraient détestés ?
C'est cette résistance de la nature aux rigueurs injustes de la loi qui a empêché de très-mauvaises coutumes, tolérées ou encouragées par le législateur, de produire les résultats déte^Ubles auxquels on pouvait s'attendre. En voici un exemple curieux (Juand l'enfant venait de naître, on le déposait aux pieds du père. Il se baissait vers lui, s'il voulait le reconnaître, et le prenait dans ses bras. S'il s'en détournait, on l'emportai! hors de la maison et on l'exposait dans la rue. Quand il ne mourait pas de froid et de faim, il appartenait à celui qui voulait s'en charger, et devenait son esclave, Certes on ne peut douter que beaucoup de ces malheureux enfants n'aient été victimes de ce^ usage barbare. Si l'on en croit Sénèque le père, ils étaiejit quelquefois recueiUis. par des entrepreneurs de misères, publiques, comme il les appelle, qui les nmtikient.avec art pour en faire des mendiants de bon rapport. «Allons, dit un rhéteur dont il -cito les paroles dans son ouvrage, amène tous ces cadavres qui ont peine à^ traînei-; montre-nous ta troupe de borgnes, de boiteux, <ie manchote, d'alT^més; introduis-moi dans ta caverne : je veux voir cet atelier de calamités humaines, cette moraue d'entants {illud infantiuia spoliarium). » Gardonsnpus dé lions laisser trop émouvoir par ce pathétique. C'e*t un décUmateur qui p:\rle, et il traite un sujet d'école. Il est bien possible qne ces raffinements de cruauté et ces mutilations savantes n'aient jamais existé que dans les discours des rhéteurs. Ce que nous savons (rune manière certaine, c'est qu'une sorte de pitié publique veillait souvent sur ces pauvres abandonnés. On a la preuve qu'ils n'étaient pas traités tout à fait comme les autres esclaves, quoique la loi ne Ht entre eux aucune
3iâ LÈS ESCLAVES.
ditférence, et que même on ne leur en donnait pas le nom. On les appelait élèves ou nourrissons, alumni^ et on les regardait comme des fils adoptifs. Ils trouvaient souvent dans leur nouvelle maison Taffection que leur famille véritable leur avait refusée. Ceux qui les avaient recueillis étaient vraiment des pères pour eux, ils en prenaient volontiers le nom ; et il n'est pas rare de lire ces mots touchants sur les tombeaux qu'ils leur élèvent : € Je l'aimais comme s'il eût été mon enfant. »
C'est ainsi que l'humanité corrigeait partout les sévérités de la loi. Où prit-elle assez de force pour lui résister? D'où vint ce courant favorable qui fut assez puissant pour triompher des plus anciennes coutumes et changer l'opinion? On est d'abord tenté de croire, à certains indices, qu'il a dû naître de quelque influence religieuse. La religion romaine, en efifet, n'était pas contraire à l'esclave. Elle ne lui fermait pas ses temples, elle ne l'éloignait pas de ses fétes^. Elle reconnaissait qu'il avait une âme, comme tout le monde*, et n'admettait pas qu'à sa mort son sort fût diflérent de celui de son maître'. Si elle acceptait l'esclavage pour le présent, elle disait qu'il n'existait pas du temps du bon roi Saturne, c'est-à-dire pendant l'âge d'or*. Elle n'avait pas osé faire de règle-
i. Minutius Félix dit pourtant que Tesclave ilê pouvait pas assister
à toutes les cérémonies sacrées {Odav., 24); mais ces exceptions étaient très-rares. — 2. On voit, par les inscriptions, que l'esclave a un genius comme l'homme libre. (Oralli, 1728, 2921.) — 3. Les jurisconsultes décident que le to!iibeau de l'esclave mérite le même respect que celui de l'homme libre : locw in quo servus sepeiUur religiosus est. (Dig., xi, 7, 2.) Un esclave, dans son inscription funéraire, n'iiésite pas à affirmer qu'après sa mort son âme ira au ciel, c'esl-àdire dans ce séjour privilégié où les stoïciens placent l'âme du sage et des grands personnages. {Corp. inscr. iat., m, 3247.) Varron {De ling. lat., vi, 24) parle d'un sacrifice que faisaient les prêlres aux dieux mânes des esclaves : ibi prope faciunt diis manibus servihbui
sacerdotes.-^A, Macrobe, Soi., i, ï, 26.
LES ESCLAVES. Si»
tnents formels pour mettre l'esclave à l'abri des mauvais traitements, mais elle aimait à raconter qu'un jour de fête publique un maître cruel ayant promené autour du cirque un de ses serviteurs en le battant de verges, Jupiter se fâcha, et qu'on eut beaucoup de peine à l'apaiser* : c'était une façon indirecte d'exhorter à la douceur tous ceux qui redoutaient la colère de Jupiter." En tenant, comme elle le faisait, au respect des grandes fêtes, en ordonnant « que le valet de ferme et le bœuf de labour doivent jhômer pendant les fériés », elle assurait à l'esclave les seuls moments de repos dont il jouit durant sa rude existence. A l'époque des Saturnales, le serviteur prend la place du maître, il commande et se fait servir, il a toute permission de parler librement, il se soulage de sa longue contrainte et oublie les humiliations de l'année; le lendemain il reprendra un peu moins tristement sa chaîne, après s'en être cru délivré pendant tout un jour*. La religion rendit aux esclaves des services plus effectifs en intervenant dans l'acte qui le» affranchissait et en faisant effort pour en assurer l'efficacité. C'était l'usage, dans beaucoup de villes d'Italie, qu'ils se rendissent dans un temple, celui de la déesse Feronia, pour y recevoir, peut-être des mains du prêtre, ce bonnet qui était le signe de la liberté. A Terracine, on les plaçait sur un siège de pierre au-dessus duquel étaient écrits ces mots : < Que les esclaves qui ont mérité d'être atTranchis viennent s'asseoir ici ; ilb se lèveront libres^. >
1. Macrobe, Sat., I, il, 3. —2. MacroUe dit que la même Wte m renouvelait le 1" mars; ce jour-là, les /n«ti/o/ite servaieiil los e^ci.tvfs. (Sat., I, 1-, 7.) — 3. Serv., ^En., vm, 564. Ces cérémonies rappellent ces actes d'affranchissement sous forme de vente à une divinité^ qui prirent tant d'importance en Grèce. Ou on a trouvé de nos jours plus de cinq cents dans les ruines du sancluairt' île D-.'Iphes. (Voyez les inscriptions recueillies par MM. Wescher et Foucurl, et le Mémoire aur
U était naturt^l que les esclaves fussent reconnaissant» envers la religion de la bienveillance qu'elle leur témoignait et des service^ qu'aile essayait de leur rendre.
Va/franchissement des esclaves d'après les inscriptions de Delphes, pat M. Foucart.) On s'explique facilement que l'esclave préférât ce mode jd'affranchiBsement à tous les autres, car il était naturel qu'il voulût Doettrc sa liberté, quand il parvenait à la conquérir, au-dessus de toutes les contesfnlions. Plus le bien qu'il recherchait était précieux, plus il importait qu'il fût solide. L'idée lui vyil donc d'appeler ce qu'il y a de plus respectable au monde, la reli^on, à sanctionner le contrat qu'il faisait avec son maître. C'est ain^ que l'usage s'établit d^amener à Delphes, de tons les pays \*oi5ins, l'esclave qu'on vouVait affranchir. Le maître s'avançait avec lui jusqu'à l'entrée d*( l/'mp.ie, et là, en présence de témoins choisis parmi les premiers citoyens, en face du sanctuaire vénéré au fond duquel on apercevait les sXalués des trois Parques et l'entrée du mystérieux oracle, i! le vendait solennellement au prêtre d'Apollon. Cette vente était fictive. C'était l'esclave qui fournissait l'argent que le prêtre payait pour sa rançon, et il le fournissait pour être libre; mais, grâce à cette ficlîoh, Su lieu d'être raflranchi de son n«attre véritable, il était l'affranchi d'Apollon. H y *vait un grand avantage pour lui à devenir l'affranchi d'un dieu; il était désormais sous sa protection. U pouvait, en cas de malheur, se'réclamer de lui. Si quelqu'un contestait sa liberté, ce n'était plus à un Uomme^ ©u plutôt à moins qu'un homme, À un escUve, c'était à Apollon même qu'il faisait outrage. (Yoye? le âtémoire de M. Foucart, p. 14.) Le Christianisme imita plus tard cet exemple que lui donnait ranciemie tdigion , mats en l'imitant il le transforma. Une loi de Constantin permit 4UX fidèles d'affirancbir leurs esclaves dans l'église, les jours de fêle solennelle^ en présence du peuple et des prêtres. (Voyez Code Théod., iV, 7, 1, et les noies" de Godefrôy.) Ces afîranehis*ements n'étaient pas faits ; cemme (Jeux df* Delphes,- e»> échange d'une sompne d'argent Ils ne contenaient ni dures restrictions, ni obligations onéreuses. Le maître y déclarait « qu'il voulait être pour son serviteur ce qu'il souhaitait que le Père de toutes choses fût pour lui-même; que l'ayant connu fidèle, vertuoux, h»nnôie, il l'en récompensait en lui donnant la liberté; qu'il ne prenait rien de §on pécule, et que, loin de diminuer sa petite fortune, il promettait de l'accroître plus tard par ses libéralités. » (Voyez la formule entière dans Ennodius, Mîgne, PatroL lat., lxui, p. 257.) Cette façon de parler tendre et touchante ressemble peu à ctfs sèches formulés gravées sur la muraille de Delphes, par les^jucUes le maître vend au dieu t un corps mâle ou femelle, nommé Ménarque ou Sosia » ; elle permet de comparer FefScacité qu'eurent les deux religions pour l'adoucisse- Kent de l'eselaTS^.
beaucoup d*entre eux nous ont laissé des témoignages de leur piété. Ils étaient en général fort attachés aux divini'iés de la famille qu'ils servaient, et Ton prétendait que ces divinités prenaient grand plaisir à leurs hommages*. Ils priaient dévotement ces petits dieux du foyer dont la protection s'étend sur tous ceux qui habitent la maison, et qui semblent même avoir plus de souci des plus humbles. C'est aussi parmi les plus humbles qu'on choisissait quelquefois leurs prêtres '. Dans les voyages qu'il leur fallait entreprendre, les esclaves saluaient au départ, comme faisaient leurs maîtres, les lares de la famille^, et les couronnaient de fleurs au retour. Ils ne manquaient pas non plus d'invoquer souvent le bon Silvain, qui était, comme on l'a vu, fort aimé des pauvres et des paysans. Ils l'appellent leur conservateur et leur sauveur, ils le prient pour leurs maîtres et pour euxmêmes*. Ils s'adressent surtout à lui pour faire cesser leur servitude, et ils lui élèvent des monuments q land ils sont devenus libres ^. Mais ces divinités de la maison et du village ne leur suffisaient pas. Leur dévotion était souvent très-superstitieuse, et Gaton est obligé d'interdire aux siens de consulter les haruspices et les Ghaldéens*. Deux siècles plus tard, Golumelle reproduit la même défense : cils ne doivent faire de sacrifice, dit-il, que sur l'ordre du maître ; il faut qu'ils éloignent d'eux les devins, les magiciennes et toutes ces superstitions qui sont une occasion de dépense et qui entraînent souvent à commettre des crimes'.» Les inscriptions nous montrent que c'étaient surtout les cultes de l'Orient qui
i. Denys d'Haï., iv, U. —2. Orelli, 596t. — â. Plaute, Miles glnr., IV, 8, 29 : Saluto te, familiaris, priusquam eo. — 4. Orelli, 5710, 574:2, 5751. etc. — 5, Orelli, 1592 : Sancto Silvaiw votum e.i viso ob Ubertatem. — 6. Caton, De te rust., 5. — 7. Golumcll-^ i, 8.
BoissiER. — Religion ta laine. U, 21
les attiraient*. La plupart d'entre eux venaient de l'Asie ou de l'Egypte, et les cérémonies d'Isis ou de Milhra leur rappelaient la patrie qu'ils avaient perdue. D'ailleurs, ces religions convenaient mieux à des âmes qui avaient besoin d'être émues et consolées que les froides solennités du culte officiel. C'est ainsi que, toujours en quête d'émotions religieuses et de dieux nouveaux, ils he dirigèrent plus tard avec tant d'ardeur et en si grand nombre vers le Christianisme.
La religion était donc bien disposée pour l'esclave, et l'esclave à son tour se montrait d'ordinaire reconnaissant pour elle. Cependant ce n'est pas elle qui a eu le plus de part aux changements qui ont rendu sa condition meilleure ; c'est la philosophie. Les philosophes acceptaient l'esclavage en principe et n'y trouvaient rien à redire. Ils faisaient pourtant un devoir rigoureux « de bien traiter les esclaves, de ne point se permettre d'outrage envers eux, et d'être même, s'il se pouvait, plus juste à leur égard qu'envers nos égaux*.» A mesure que les mœurs publiques se faisaient plus douces, ces recommandations devenaient plus pressantes. Tous les sages de Rome, depuis Gicéron jusqu'à Sénèque, les ont répétées, et elles prennent chez Sénèque un accent de tendresse et de charité qui fait songer au Christianisme. En même temps elles pénètrent dans le monde. Les lettrés de la fm de la république t\ du siècle d'Auguste cherchent sur ce point à mettre leurs pratiques d'accord avec leurs maximes. Horace fait un précepte, non pas d'humanité, mais de savoir-vivre, de n'être pas cruel
i. C'est ce que dil aussi Tacite {Ann., xit, 44) : quibns diversi rirtus, extema sacra aut nulla sunt. — 2. Platon, Lois, vi, p. 777. Voyez, sur ces opinions des philosophes, Wallon, ^isl. de Vesdavage^ Lch.x..
Lis ESCLAVES. Ué
pour l'esclave*; en le maltraitant, on risquait de passer pour un homme mal élevé encore plus que pour un homme méchant et dur. Ainsi les préceptes de la philosophie avaient ici des effets pratiques ; ils ont même Hni avec le temps par pénétrer dans la législation et s*y faire une place. Les grands jurisconsultes ont introduit dans les codes romains ce principe que la servitude n'est pas un fait naturel et qu'elle ne repose que sur une convention humaine" : c'était en préparer l'abolition dans l'avenir. En attendant, on commence à en atténuer les abus. Dès l'époque d'Auguste, une loi défend de livrer les esclaves aux bétes sans motif. Tout en maintenant intact le droit du maître, le législateur essaye de lui prouver que, dans son intérêt, il est bon qu'on l'empêche d'abuser de sa propriété, et qu'on le sert en protégeant son bien contre lui-même*. Hadrien exile pour cinq ans une matrone qui maltraitait cruellement ses serviteurs pour les motifs les plus futiles». Antonin établit qu'il n'est pas phis permis de tuer son esclave que celui d'un autre, et qu'en le faisant on encourt la même peine*. Pour assurer l'efficacité de ces lois, il fallait permettre à l'esclave de porter plainte, s'il avait été trop inhumai* nement traité ; on y arriva de très-bonne heure : (dl y a un juge, dit Sénèque, pour connaître des injustices des maîtres envers leurs esclaves, pour réprimer leur cruauté, leur avarice, leur brutalité '. » Et ce juge est la première autorité de Rome, le prœfectus urbi ; tant on croit que l'affaire est d'importance ! C'est devant lui que l'esclave comparaît, « non pour accuser son maître, ce qui ne peut
1. Horace, Sat., ii, 2, 66. - 2. Dig., i, 1, 4 : UtpoU cum jure natwrm ornnes liberi nascerenlur... sed postea quant jure gentium servttus invasit... —3. La loi Petronia, Dig., xlviii, 8, 12, 12, et Mar qiwrdt, Rom. AtUrth., y, i, p. 197.-4. Dig., i, 6, 2. - 5. Id.. ibid — 6. Dig., I, 6, 1. — 7. Sénèque, De benef., m, 22, 3.
être permis à un serviteur, mais pour ge plaindre avec retenue (verecunde), s'il a été trop cruellement battu, si on l'a fait souffrir de la faim ou si l'on a attenté à son honneur *. » Le voilà donc qui traîne son maître en justice, qui vient lui demander compte de ces outrages qu'avait si longtemps couverts l'ombre de la maison domestique, et pourvu qu'il l'attaque a avec retenue», il trouve des juges qui consentent à l'écouter ! Cependant les anciennes lois subsistaient toujours dans les codes * ; mais on peut dire que si elles étaient restées dans le droit public, elles n'étaient plus dans les mœurs. Quand un peuple est conservateur par essence, comme les Romains ou les Anglais, qu'il affiche un respect superstitieux pour les institutions anciennes, et qu'il aime mieux les laisser périr obscurément quand elles ne sont plus de saison que de les abroger avec éclat, il est naturel qu'il possède dans son attirail législatif une foule de lois qui depuis longtemps ne sont plus exécutées. Ge qui rendait irrésistible le mouvement qui poussait tout le monde vers l'humanité, c'est qu'il venait à la fois de deux côtés extrêmes. Deux classes de la société, qui généralement s'entendent mal ensemble, s'accordaient pour recommander la douceur envers les esclaves. D'un côté, le philosophe disait aux gens du monde, aux lettrés , aux finanêiers qui l'écoutaient, que ce sont des hommes comme les autres, « formés des mêmes éléments, qui jouissent du même ciel et respirent le même air » , et qu'il faut même les traiter comme des amis d'un rang inférieur {servi sunt^ immo humilesamici^). De l'autre, le petit peuple, qui ne lit pas les traités de philosophie et qui se laisse conduire
1 Dig., 1, 12, 4. — 2. Gaius, par exemple, continue à affirmer que, chez toutes les nations du monde, le maître a le droit absolu de vie et de mort sur ses esclaves (Dig., i, 6, 1). — 3. Sénèque, Epist., 47. 1.
par 8oa instinct, manifestait en toute occasion sa sympathie pour eux. 11 les connaissait et les aimait ; des souffrances partagées, des plaisirs communs les rapprochaient. Ils se trouvaient associés dans des travaux pénibles, ils se voyaient familièrement sur les places publiques et au cabaret. N'avaient-ils pas d'ailleurs une sorte de communauté d'origine ? L'esclavage était la source de presque toute la plèbe romaine. Elle ne l'ignorait pas, et les grands seigneurs avaient soin de 1 en faire souvenir. N'est-il pas naturel que ces fils d'affranchis se soient toujours montrés disposés à défendre des gens qui étaient ce qu'avaient été leurs pères? Lorsque sous Néron, après la mort de ce Pedanius Secundus dont j'ai parlé, le sénat eut condamné à périr les quatre cents esclaves qui avaient passé la nuit sous le même toit que lui, le peuple fut ému de pitié; il s'arma de pierres et de torches pour empêcher l'exécution. Il fallut prendre des mesures sévères et border de troupes tout le chemin par où ces malheureux furent conduits à la mort. C'est sous cette double pression que le sort des classes serviles s'adoucit pendant l'empire. Sénèque dit formellement que les maîtres cruels sont montrés au doigt dans toute la ville *. L'opinion publique s'était donc prononcée; elle faisait à tous un devoir de la douceur et de l'humanité. Du temps d'Auguste, un très-méchant homme, Hostius Quadra, fut tué par ses esclaves. L'empereur, qui cependant affectait d'être un rigide observateur des lois, n'osa pas blesser le sentiment général; il feignit d'ignorer le crime pour n'être pas forcé de le punir*.
Le sort de tous les esclaves n'était pourtant pas le même, et il y a des distinctions à faire entre eux. Ilg